Céline teste la honte, l’humour à la sauce aigre-douce

Il suffit qu’on me dise de ne pas faire un truc pour que j’ai immédiatement envie de le faire. Je n’ai honte de rien, c’est ma plus grande honte. Mes copines, il suffit de leur dire que leur jean est bouffant à la hauteur de leurs bottines pour qu’elles rougissent comme mes chaussettes. Moi dès qu’on me dit un truc, ça me fait hurler de rire. Du coup, quand on veut me faire la honte, elle retourne à son envoyeur à la vitesse d’une gifle bien placée. Ça me permet d’affronter n’importe quelle situation.

Si j’avais des enfants et un mari, je suis sûre qu’ils me feraient la honte, mais je n’en ai pas encore et je n’ai pas le temps d’attendre pour écrire ce que je ressens. Pour moi la honte c’est quand je peux aider quelqu’un et que je ne le fais pas. À l’idée que quelqu’un puisse avoir besoin de moi et que je ne le vois pas m’angoisse. Passer à côté de quelqu’un qui crie au secours sans que je le vois, pour moi c’est ça la honte. Quand je suis dévorée par la mauvaise conscience, je me roule dans une bonne couche de bonne conscience et je me sens tout de suite mieux.

Les aveugles ne voient rien les pauvres, mais on les voit arriver de loin avec le grand geste de leur canne blanche. Un aveugle, on a peur qu’il se mette à voir la laideur du monde et qu’il regrette de ne plus être aveugle. Trop l’angoisse, où il va comme ça, il ne va quand même pas traverser la rue les yeux fermés ! Je lui prends le bras. Vous n’êtes pas un peu jeune pour faire ça ? Il veut dire quoi là au juste ? Comment savez-vous mon âge ? Je hume votre parfum avec toute la subtilité de la jeunesse. Trop fort là, il m’en bouche un coin. Vous savez, je suis aveugle de naissance et je crois pouvoir dire que mes perceptions sont plus fines que les vôtres. Vraiment lui dis-je ? Vous êtes étudiante, n’est-ce pas ? Oui, lui dis-je, mais ? Simple, la pression de votre main si fine montre que vous n’avez encore jamais travaillé et la douceur de votre voix montre combien vous vous ouvrez au monde. Vous êtes brune aux cheveux lisses. J’ouvre grand les yeux. Simple, vos cheveux viennent d’effleurer mon visage. Il me dit soudainement, faites attention il y a une voiture qui arrive rapidement. Effectivement, mais comment ? Simple, ces voitures dès qu’on pousse un peu le moteur font un bruit très particulier. Il me dit d’arrêter. Je lui demande pourquoi ? Parce que la rue est à double voie jeune fille. Vous êtes trop précipitée mademoiselle, je le sens à votre voix si mélodieuse par ailleurs. Je voudrais vous raconter la magie des sons et des odeurs qui m’entourent, mais je craindrais de vous ennuyer. Ne dites rien, laissez-moi aller, ne vous inquiétez pas pour moi, j’ai l’habitude et merci pour votre charmante présence. Bouche béée, je le regarde partir avec assurance. Quand je pense que mon père quand il ferme les yeux, il ne peut plus me reconnaître ! Trop la honte !

Un touriste, ça a toujours l’air d’avoir besoin d’aide. Un bon client ça ! Toi vouloir aller où dis-je à un homme qui semble chercher son chemin ? I’m looking for the Champs-Élysées. Toi être en bonnes mains, justement j’y reviens. Toi pas looser, toi crossing street… Purée ! Je m’aperçois soudainement que je suis paumée ! Toi savoir où on est ici ? Il ouvre grand les yeux, I don’t understand miss. Impossible de me rappeler par où je suis passée. Toi savoir où est métro ? Il n’en sait rien du tout à son air penaud. Bien mon bol de tomber sur le seul touriste qui aime la marche à pieds, qui a autant le sens d’orientation que moi et qui n’a pas de carte ! Toi pas worry, moi demander indigène le chemin. Y a personne ici ? Je me place au milieu de la rue pour arrêter une voiture. Je dis au chauffeur : toi savoir où être ici ? Il repart aussi sec l’air pas content du tout. Bravo l’accueil touriste dans ce pays ! Je ne les félicite pas les autochtones ! Je dis à mon english : toi prendre taxi et il y va direct, enfin j’espère ! Me sens un peu bête quand même.

Les handicapés, on ne sait jamais comment les prendre alors on les laisse de côté. Je vais vers un handicapé dans un fauteuil roulant et je lui demande, où se trouve la route vers le paradis ? La rue du Paradis se trouve juste derrière vous à votre gauche. Je suis sûre que vous avez une foule de choses à me faire comprendre, je lui dis. Seuls ceux qui vont au paradis peuvent parler de l’enfer, vous savez mademoiselle, et j’y habite encore bien loin. Pas du tout, monsieur, vous venez de me dire que c’est juste à côté ? Je ne suis que de passage au paradis, j’habite plus loin en allant sur République. La République n’a pas fait assez pour vous, c’est un scandale de voir combien Paris est si mal adapté à des gens comme vous. Vous savez, à République, je me sens comme tout le monde, c’est ma seule idée de tous les jours, ressembler à tout le monde, vous ne pouvez pas imaginer combien je suis assoiffé de cette banalité dont ces gens se plaignent si souvent. Mais j’ai beau aller au boulevard du Temple, rien ni fait, je ne vois rien apparaître. Je veux aller aux Filles du Calvaire, je suis sûre que là je pourrais mieux vous comprendre. Mademoiselle, il ne me reste qu’une seule joie, celle de prendre le boulevard Bonne Nouvelle en vous sachant heureuse de vivre. Devant lui, droite sur mes deux jambes et pleine de bien-être dans la tête, je me sens terriblement honteuse.

Les SDF, on ne les voit presque pas dans la rue. Il y a bien ces mendiants qui s’exhibent de drames qui n’en sont pas vraiment. Les vrais se cachent parce qu’ils ont honte. Leur problème n’est pas d’avoir l’air pauvres, mais d’avoir l’air normaux. Se raser, se laver, rester dignes, c’est ça leurs préoccupations. Et des gens lavés, rasés et dignes, il y en a plein les rues, trop d’ailleurs, on ne sait plus quoi en faire. Le plus difficile, c’est de ne pas vexer en faisant étalage de tout ce que l’on peut faire pour eux. Bonjour monsieur, je lance joyeusement. Bonjour mam’selle répond-il comme s’il m’attendait. Vous manque-t-il quelque chose ? J’ai appris à ne vivre qu’avec ce que je possède même si c’est bien peu. Que puis-je faire pour vous ? Il me regarde avec une telle tendresse que je ne trouve rien à dire, moi que même mon Jules a renoncé à faire taire ! Juste avant de partir, il me dit, attendez mam’selle, tenez prenez ceci et ne m’oubliez pas s’il vous plait. Je saisis délicatement la petite fleur qu’il me tend. Muette, ma honte se remplit de larmes apaisées laissant un sillon de bonheur devant l’entrée de cet inconnu si précieux à mon cœur.

Les personnes âgées n’ont pas besoin de nous, mais elles ont besoin que l’on ait besoin d’elles. On les voit proches de la sortie et on craint qu’elles n’emportent avec elles le trésor de leur vie. Il faut leur parler aux vieux, c’est tout ce qu’ils demandent. Le problème est d’en trouver un qui n’a pas la maladie de Parkinson ou l’Alzheimer, ce qui est devenu rare depuis qu’on leur met des bouts de tuyaux partout pour les faire survivre à tout prix. Cette voisine très gentille, nous nous disons bonjour, je décide d’aller lui rendre visite. Ouvrez vos persiennes madame, laissez entrer la lumière ! La lumière est depuis longtemps dans mon cœur jeune fille ! Mes enfants viennent rarement me rendre visite, mes petits-enfants, je voudrais les voir plus souvent. Que vous manque-t-il le plus ? Mon père décédé quand j’avais 7 ans, je ne m’en suis jamais remise. Ce ne sont pas tant ces petites douleurs quotidiennes qui me dérangent que celles que je sais venir à grande vitesse ! Ça vous gêne de me regarder, ne mentez pas, n’est-ce pas ? Non madame. C’est normal d’être gênée quand on ne renvoie plus l’image de la jeunesse, moi c’était pareil, il n’y a pas si longtemps. Je commence à ranger des objets autour de moi. Que faites-vous mon dieu ! Juste un peu de rangement pour vous aider, Malheureuse, mais si vous déplacez les objets de ma vie, je ne les retrouverai jamais ! En me remerciant chaleureusement, elle me fait comprendre qu’il vaut mieux que j’y aille. C’est en s’éloignant de la vieillesse que l’on s’en rapproche le plus. J’ai honte d’être jeune.

Pour terminer mon reportage, j’ai pris rendez-vous dans un grand hôtel avec un sociologue distingué pour une interview. Il me dit qu’il a besoin de prendre quelque chose dans sa chambre. Nous montons et redescendons immédiatement. Dans l’ascenseur il me dit : comme les gens nous ont vu monter et descendre ensemble, votre réputation est ruinée, ne craignez-vous pas la honte ? Je lui réponds que je m’inquiète plus pour la sienne de nous voir redescendre après dix minutes.

Publicités
Comments
7 Responses to “Céline teste la honte, l’humour à la sauce aigre-douce”
  1. S. I. dit :

    excellent… plus accessible que le précédent. Plus drole. C’est aussi toi…

  2. Huy dit :

    c’est très vrai ! excellent récit !

  3. Shnalla dit :

    Dans ton test, on se reconnaît tous un petit peu ; ces petits brins de lâcheté nous rendent honteux… Ou peut être simplement humain, parcequ’après tout, tu l’as dit : « Quand je suis dévorée par la mauvaise conscience, je me roule dans une bonne couche de bonne conscience » et c’est à ce moment là qu’on se promet de « faire mieux » la prochaine fois.

  4. Jérôme dit :

    Wouah, la chute à la fin, excellent !
    Quelle répartie !

  5. Bonsoir, Céline,

    Suite à mon commentaire à propos de ton post sur la méchanceté et sur la teneur de ton blog, en général, je n’ai quand-même pas pu m’empêcher de revenir à la charge au sujet de cet article-ci, en particulier; et tu comprendras bien vite pourquoi, puisque même l’ordre dans lequel je t’ai soumis mes observations n’est, en réalité, aucunement le fait du hasard, témoignant avant tout de ma volonté de ne pas subordonner ton choix de me publier ou non à de quelconques cas de conscience!

    Libre à toi, bien sûr, de diffuser tout ou partie de ce qui suit, ou d’en faire simplement un bon usage personnel!!!

    En effet, comme il se trouve que je suis à présent quasiment aveugle à force d’avoir été maintenu dans l’ignorance la plus totale quant à mon état de santé réel de la part de médecins et d’administrations qui prétendaient toujours me vouloir le plus grand bien, y compris en se sentant investis d’un quasi droit de vie ou de mort sur ma personne par le biais de la fixation de mon taux d’invalidité ou du montant / de la durée de mes allocations, j’ai forcément été interpellé par ton exemple de l’aveugle que tu aides à traverser la rue et par la signification que tu lui donnes. Car, au fond, je me reconnais à la fois dans le personnage qui t’a tant épaté par sa manière de compenser le handicap visuel en utilisant à fond ses autres sens et dans le genre de personnes qui en ont assez de s’entendre dire qu’elles ont bien de la chance de ne pas voir la laideur du monde, et qui préfèrent donc déployer tous leurs efforts pour parvenir au moins à une certaine normalité socioculturelle pour ne plus avoir l’impression d’évoluer dans un monde parallèle aux allures de ghetto…, avec toute l’ambiguité et toutes les contradictions que cela suppose, y compris en ce qui concerne la honte de ne pas répondre au moins implicitement aux attentes des autres d’être parfaitement à l’aise avec son handicap dans une société présumée irréprochable;, ou, au contraire, de ne pas pouvoir leur ressembler parce qu’être « normal » implique nécessairement de voir la réalité et de se contenter de sa vue pour souffrir au minimum des aléas de l’existence.

    Si j’ai effectivement de quoi me réjouir à l’idée de ne pas me sentir obligé de dépenser des centaines d’euros par mois dans l’espoir de renforcer une beauté physique que je n’arrive, de toute façon, pas vraiment à appréhender par mes propres moyens, de quoi goûter sans vergogne à d’autres plaisirs peut-être tout aussi superficiels comme celui de nous offrir, à mon accompagnateur et moi-même, un voyage en 1re classe et un test intensif du wifi dans le TGV Est à l’occasion d’un RDV à l’institut de la vision de Paris, en début de semaine prochaine, juste avant d’y entendre le verdict de l’un de leurs plus éminents spécialistes sur d’éventuelles perspectives d’amélioration / la meilleure manière de désapprendre pour de bon à voir, il n’empêche que la constante propension de nombreux handicapés à vouloir se surpasser, notamment en public, avant même qu’on ne leur demande quoi que ce soit tient non seulement d’un instinct de survie ô combien salutaire qui permet de se forger de solides repères sensoriels sans l’aide constante des autres dans un environnement a priori très inadapté et de surmonter les difficultés de la façon la plus pragmatique possible au lieu de pleurnicher au premier obstacle venu, mais aussi à un conditionnement social en vertu duquel un handicapé a tout intérêt à se montrer à la hauteur des « valides » et de ses semblables, faute de quoi il ne lui restera plus qu’à avoir honte de lui-même et d’encaisser des critiques de toutes parts, à commencer par ceux qu’il est convenue d’appeler ses « frères d’infortune » dont certaines associations, dites « représentatives » parce que désignées comme interlocutrices hégémoniques des pouvoirs publics, se font un malin plaisir à fustiger ces « faux aveugles » qui voient encore un peu plus que des contrastes entre ombre et lumière au lieu d’encourager chacun à assumer une part d’individualité dans un intérêt réciproque bien compris.

    Pour ce qui me concerne, par exemple, et pour ne pas me perdre dans d’interminables généralités, disons que depuis mes premiers pas dans une école d’handicapés visuels où la perspective de rester aveugle ou malvoyant toute sa vie / de perdre sa vue avec l’âge était une telle évidence qu’on n’a même pas jugé utile de nous faire le moindre cours sur le fonctionnement de l’oeil humain en dix ans de scolarité, , j’ai clairement été conditionné,, et non incité par le développement de ma volonté ou de mon envie, , à être le plus indépendant possible pour ne surtout pas avoir besoin des autres / leur montrer ma vulnérabilité, sachant que toute preuve de faiblesse ou d’incapacité peut, certes, leur donner envie de m’aider, mais qu’elle m’expose, dans le même temps, à leurs intentions plus ou moins bonnes à mon égard et qu’il en va de la crédibilité des handicapés dans leur ensemble dans la mesure où tout manquement de ma part risquerait de rejaillir sur d’autres handicapés, par ex. le jour où une personne dégoûtée par une mauvaise expérience avec un handicapé pourrait être tentée de refuser un service à l’un de ses semblables. Ce qui m’a poussé à percevoir les autres comme une source permanente de conflits et à découvrir les vertus euphorisantes de la fierté, réputée être l’exact opposé de la honte, justement, quitte à être complètement assommé par cette logique le jour où ses limites sont devenues de plus en plus criantes!

    Admettons donc un instant que ce soit moi qui aie eu l’honneur de croiser ta route lors d’un voyage à Paris, mais sans jamais avoir entendu parler de toi ou lu quoi que ce soit à ton propos avant de rencontrer, faute de quoi la donne serait faussée d’emblée… Lâché en dernière minute par un ami qui voulait m’y accompagner à l’origine, me voilà donc obligé de « monter à la capitale » tout seul et d’improviser sur place.
    Traumatisé par l’idée d’être face à des inconnus bien plus monumentaux que dans ma sympathique province alsacienne, j’aurais donc accepté ton aide sans hésiter, mais dans l’espoir d’éviter de perdre la face et de garder assez de distance pour ne pas m’exposer démesurément au pouvoir exorbitants que te procure la relation d’aide (choisir jusqu’à quel point tu souhaites me rendre service, m’être agréable ou hostile, me plaindre ou utiliser mon bras comme un excellent moyen de faire de mon corps tout entier une sorte d’aumônerie mobile pour esprits en perdition ou emplir mes oreilles du vide de tes paroles, m’expédier à la figure tout ce que la Société a fabriqué de préjugés au sujet des aveugles, me parler comme à un gamin de 5 ans à force de confondre handicap physique et mental, te moquer de la transparence de mon regard ou de ma démarche si hésitante, profiter de ma position de faiblesse pour me mettre encore davantage en difficulté que si je m’étais passé de toi, etc…), je me serais empressé, jusqu’à un passé très récent, à rééquilibrer les rapports de forces et à reprendre la main en jouant presque à la perfection le rôle de celui à qui ta présence à mes côtés, pour confortable et agréable qu’elle soit, n’a rien d’indispensable. Et à ce compte-là, quoi de mieux que d’étaler consciencieusement mes aptitudes, notamment ma capacité à deviner qui se cache derrière ce bras qui me tient si gentiment jusqu’à te pousser à me révéler ta vie privée dans les mêmes proportions que je ne l’avait fait avec toi.
    Et si, de surcroît, ta voix était effectivement assez mélodieuse pour éveiller en moi le désir de m’abandonner à ses charmes, ou plus si affinités, quoi de plus instinctif que d’évoluer insidieusement du rôle d’handicapé à celui de l’homme, du mâle cherchant à te séduire autrement que par le regard en t’abreuvant de compliments là où le commun des mortels te ferait simplement les yeux doux puisque, parmi tant d’autres réflexes pavloviens, le bon aveugle français de base à qui on n’est jamais arrivé à expliquer les notions de plaisir ou de beauté, est censé. Établir d’office une association entre la beauté d’une voix féminine et la beauté de sa propriétaire, tant et si bien que la vulgaire impression de m’être attiré, l’espace d’un instant au moins, les faveurs d’une si jolie donzelle ne manqueront pas de valoriser mon image = l’empreinte visuelle que je laisse à mon entourage, et mon ego, bien sûr!!!
    Le tout, assorti d’un potentiel de réussite tout aussi variable, sinon même encore plus dévastateur qu’entre bien-portants puisque les pires relations avec les femmes sont celles qui commencent par une envie de m’aider ou la mauvaise conscience à l’idée de ne pas le faire, mais se terminent inéluctablement par de la frustration et des reproches réciproques dans la mesure où le rapport entre aidant et aidé a tout d’une rencontre entre offre et demande de service, principe de base de l’économie de marché, mais presque rien d’un rapport sain, naturel et équilibré entre deux êtres humains cherchant à communiquer, surtout lorsque la charmante accompagnatrice est tout juste assez inintéressante pour m’inciter à jouer l’écologiste invétéré qui préfère parler à une belle plante par amour de la nature qu’aux murs en béton de sa chambre… Sans compter les innombrables personnes qui, loin d’avoir honte de ne pas m’arriver aux chevilles, considèrent comme une insulte aux fondements mêmes de leur schéma de valeurs le simple fait que mon besoin d’assistance ne me prive pas de ma dignité humaine, et qui ne manqueront pas de me faire remarquer que je suis quand-même gonflé de leur exprimer autre-chose que de la reconnaissance éternelle et inconditionnelle en les étouffant par mon flot de paroles là où leur bonne âme n’aspirait qu’à porter secours à une pauvre brebis égarée (imbibés que nous sommes tous, souvent à notre insu, de cette culture judéo-chrétienne dans laquelle quiconque est perçu comme nécessiteux est forcément dans l’erreur, de sorte qu’il est de notre devoir envers Dieu de le ramener à tout prix sur le droit chemin, a fortiori au sens propre du terme s’il s’agit d’une route à traverser, et que toute difficulté à mettre en oeuvre ce merveilleux principe de droit divin condamne l’aidant et/ou l’aidé à la honte de ne pas avoir rempli les attentes du Créateur, avant même de devoir en référer à ses congénères terrestres…).
    C’est pourquoi, depuis que ma vue s’est dégradée au point de ne plus me permettre de combler mes propres espoirs, depuis que mes certitudes se sont effondrées comme des châteaux de cartes parce que je ne sais plus trop quoi cacher en premier de ce regard d’autrui que je maîtrise de moins en moins, depuis que les fumées du despotisme sont montées à la tête de mon ophtalmologiste jusqu’à lui faire cumuler sans partage tout ce que les collectivités locales comptent de mandats électifs ou administratifs grassement rémunérés (dont un poste-clé dans toutes les commissions techniques de la Maison départementale des personnes handicapées) et à transformer sa douce voix ou son bras faussement protecteur en armes de destruction massive capables d’écraser toute velléité de révolte de ma conscience sous prétexte d’avoir été assez compétent pour me sauver la vie il y a 30 ans = de l’être aussi cette fois-ci, j’ai sciemment tenté de réduire la relation d’aide à une sorte de formalité administrative dont il ne faut rien attendre de plus que son accomplissement, de quoi être content de passer à autre-chose ou se retrouver agréablement surpris par la richesse d’un échange si fortuit avec une personne que rien ne me prédestinait à rencontrer, et, n’arrivant manifestement plus à impressionner personne par mes performances d’OVNI égaré entre le monde des malvoyants et celui des aveugles, je ne demande aujourd’hui qu’à faire mienne la maxime de l’ancien Premier Ministre de Malaisie: « je veux bien me faire exploiter, mais, de grâce, exploitez-moi équitablement! ». Car, à l’heure où les quelques effets positifs de l’État providence s’estompent au gré des coupures budgétaires, où cette drogue institutionnelle de l’assistanat, qui m’a si bien servi à oublier combien j’ai sacrifier ma jeunesse aux chimères d’un système éducatif et d’un marché du travail qui ne voyaient en mes facultés que d’intéressants facteurs de discrimination positive ou de bonne conscience collective avant de me détruire méthodiquement dès les premières « pannes », comme on mettrait un appareil électroménager aux rebuts, ne protège plus guère des affres du quotidien parce que disposer de ressources financières ou matérielles objectivement supérieures à la moyenne ne permet ni d’éviter la souffrance, ni même de souffrir pour de bonnes raisons, j’aimerais seulement pouvoir vivre, travailler, réfléchir ou m’amuser sans devoir ajouter à la complexité de la vie celle des rapports entre honte et fierté, homme et femme, aidant et aidé…

    Pour y parvenir en ces temps où j’imagine bien à quoi ressemblera le monde dans quelques années, sans voir pour autant ce qui se passe à 50 cm de moi, l’Internet m’a été d’un secours irremplaçable en ce qu’il m’a, certes, privé de mon travail de traducteur par le truchement des délocalisations dans des pays à faible coût de main-d’œuvre et du diktat de la productivité, mais compensé au moins cette funeste évolution par la possibilité d’exploiter ma matière grise et celle des autres sous formes d’échanges d’idées, de savoirs, de convictions, de poésie et de mots, de quoi me trouver à pied d’égalité avec toi au gré de nos échanges verbaux, aussi bien sur Twitter que via ce blog (largement plus accessible = lisible à la synthèse vocale que certains sites publics de premier ordre, dont celui de l’Élysée; excuse du peu!!!) En oubliant, un temps les contingences de l’apparence physique ou de nos besoins matériels respectifs. Et pour me passer, chaque jour un peu plus, de cet oligopole des fournisseurs de technologies d’assistance et autres produits adaptés que les pouvoirs publics inondent de subventions sans commune mesure avec des prestations sociales que d’aucuns jugent déjà trop élevées, je conseille à quiconque veut contribuer positivement à ma vie de m’exploiter équitablement à la manière d’un certain Steve Jobs, PDG d’une célèbre firme à la pomme croquée, qui a si bien compris comment me rendre fier et heureux de devenir un consommateur à part entière, sans demander d’aide, ni me sentir obligé d’écraser qui que ce soit sur mon passage pour me sentir exister.

    Voilà donc sa recette, si simple, si rentable et si universelle à une époque où ce qui fonctionne pour un handicapé peut aussi servir aux seniors, aux enfants ou à ceux qui souhaiteraient simplement adopter une façon de travailler aussi hors-normes que ne semble être ta personne: intégrer entre autres à chaque produit Apple de nouvelle génération, du Mac au nouvel iPhone 4 en passant par l’iPod Touch ou même l’Apple TV, au cœur même du système d’exploitation, une fonctionnalité de zoom permettant de grossir le contenu de l’écran jusqu’à 30 fois et un système de lecture multilingue par synthèse vocale du nom de VoiceOver, sans avoir nécessairement besoin d’autre-chose que d’un ordinateur standard, tel qu’on en trouve même (et surtout???) chez des revendeurs n’ayant jamais entendu parler d’accessibilité aux handicapés avant que je ne débarque chez eux en conquérant pour leur acheter un iMac 17 pouces à 2000 euros un certain 27 mars 2007, conscient qu’il me suffisait de deux combinaisons de touches pour activer les deux dispositifs et de quelques mois pour apprivoiser les profondeurs de la bestioles dans la limite de ce que mes méninges me permettent raisonnablement d’appréhender (donc toujours pas de perception du monde en 3D à l’horizon, mais un Facebook pour faire sérieux, un blog pour avoir au moins la satisfaction d’avoir consigné mes pensées sur la toile, sur <a href="http://calciumedia.blogspot.com« , et un Twitter dont la bio fait uniquement allusion à la vision au moyen d’une expression que les vrais maqueux ou iphonautes peuvent parfaitement saisir sans en faire une affaire d’État: « VoiceOver-powered Mac & iPhone evangelist »)!!!

    Car, oui: au risque d’en déconcerter plus d’un(e), s’il y a vraiment quelque-chose de positif à retenir de ma vie depuis le début du millénaire, c’est ce que j’appellerais « l’Évangile selon St-Mac », en vertu duquel moi aussi, je peux consommer de la pomme informatisée sous toutes ces formes, de l’iTunes Store à MobileMe, à coups d’espèces sonnantes et trébuchantes susceptibles de contribuer à la création ou au maintien de quelques emplois de vendeurs, dénigrer à souhait l’un de mes ex, le PC sous Windows, ou ajouter mes propres rayonnements électromagnétiques à celui de tous les frimeurs du coin, tout en refusant consciemment de laisser les services de géolocalisation du genre FourSquare me réduire au rang de cible vivante à force de vouloir traquer ma position GPS en temps réel; et quoi de mieux que de troquer mes habits de personnage exemplaire contre ceux d’un blaireau ordinaire à mes heures perdues pour y puiser à nouveau la force d’être meilleur par la suite, si nécessaire!!!

    En attendant donc l’un des principaux jours fériés de mon calendrier personnel, à savoir le 26 décembre, jour de la St-Étienne (et par extension la St-Steve Jobs) pendant que l’Alsace célèbrera ses particularismes locaux sous forme d’un « 2e jour de Noël » d’inspiration anglo-saxonne, merci d’avoir bien voulu accepter de t’infliger la lecture de ce qui précède, dans ton propre intérêt comme tu l’affirmes toi-même, et au plaisir de découvrir où tes pas te mèneront à l’issue du match entre gentillesse et méchanceté!!!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :