Céline teste les sans abris à la sauce pimentée

Quand on a rendez-vous avec la misère du monde, on serre les fesses, on ne se maquille pas. On s’habille sobrement, on laisse de côté les débauches de la vie. Quand on va à un rendez-vous d’amour, on se bichonne des mille parures de la féminité. Pour rencontrer l’être, je me fais belle de l’intérieur. La misère, ce n’est pas une poubelle, c’est une beauté déchue, alors il faut que je sois plus belle que jamais, mais sans le montrer.

Quand on croise des gens vivant un drame, on se sent gênée de leur parler. Alors on tourne autour du pot, on fait semblant de ne pas comprendre, on fait semblant de se perdre alors qu’on n’a jamais aussi bien su où l’on se trouve. Rien ne sert de jouer le misérabilisme, il nous rattrape toujours plus vite qu’on ne le croit.

On rencontre plus de gens qui acceptent de partager nos mots que nos misères, plus de gens pour nous expliquer comment nous pouvons nous en sortir que pour nous aider à nous en sortir. Pour certains, on a l’impression que la misère n’existe que pour se donner bonne conscience avec de grandes idées lyriques qui partent en fumée au moindre courant d’air. Les gens parlent de tout, mais ils vivent comme si de rien n’était. Qu’est-ce qui est plus difficile, faire semblant de voir ou faire semblant de ne pas voir ? On passe plus de temps à se donner bonne conscience qu’à changer les choses autour de soi parce que sans conscience, notre vie ne vaut pas un caillot de sang.

Certains à 16 ans ont des plans de carrière devant eux. D’autres à 50 ans n’en ont pas derrière eux. Je préfère les gens qui ont mauvaise conscience et qui assument, qui font peut-être pas beaucoup, mais qui au moins font quelque chose que ces matamores nous parlant de révolutions et de lendemains qui chantent. Ceux qui parlent ont moins de temps pour faire ce qu’ils disent. Qu’on puisse toucher à leur sacro-sainte retraite, ça les emmerde, mais que des êtres humains soient réduits à néant en bas de chez eux, ça les dérange moins. S’ils se plaignent de bosser, eh bien ils ont qu’à laisser leur place !

Il ne sera pas dit que je ne ferai rien pour ces gens qui souffrent ! C’est pas parce qu’on n’a pas trop de sous qu’on ne peut rien faire. Mon loto à moi, c’est le bonheur des autres qui me fait resplendir. Le bonheur, c’est mon truc ça ! J’ai pas vraiment d’idée, mais j’ai envie de faire quelque chose, un truc qui sorte de l’ordinaire. Le plus dur, c’est le premier pas, après tout va tout seul.

Vous ne pouvez pas sortir comme ça, je leur dis. Quatre hommes assis par terre devant des tentes côte à côte sont en train de discuter entre eux. Ils sont surpris en me voyant leur parler. Il ne faut pas rester ici mademoiselle, c’est pas un endroit pour une jeune fille. Je suppose que vous n’avez pas de vêtements propres ? Pas un problème ça, les centres d’hébergement vous procurent tout ce dont vous avez besoin. Il faudrait que vous soyez vêtus comme des riches. Ils me regardent les yeux ébahis. Il n’y a pas de mais, je leur dis, nous ne pouvons pas sortir comme ça, il vous faut une tenue propre. Ce soir nous allons au restaurant. Vous êtes folle ou quoi ! S’empiffrer est une folie comme une autre.

Nous allons au secours catholique. Ils savent ce qu’ils doivent demander, des fringues pour avoir l’air cadre sup sur le déclin devant se rendre à un entretien d’embauche. Ça regorge de richesses le catholicisme, c’est le moins qu’il puisse faire. Mes quatre amis ressortent méconnaissables, mais ce sont bien eux, propres, rasés, costard cravate, on leur donnerait le bon dieu sans confession. Ça tient à peu de chose un miracle. Finalement, c’est vous qui faites un peu tâche avec nous maintenant avec vos fringues de garçon. La jupette, c’est pour les nanas qui ont besoin de s’aérer le cerveau. Après tout c’est moi votre invitée ! Ils font un peu la moue mes SDF, mais ça les fait marrer aussi. On va où comme ça ?

Un restau classe pour touristes où ils craignent l’esclandre pardi ! Maxim’s, ça devrait aller. On se tutoie, moi c’est Ciel. Ciel ? Oui, Ange, ça fait trop commun. Tiens vous avez des prénoms plutôt banals. Ayant pris soin de réserver par téléphone, nous sommes accueillis bras ouverts dans ce décor style déco. Nous sommes bien placés, les petits malins ils ont tout suite lorgné les bons clients. On est là pour rigoler et bien manger, alors on décoince les garçons ! On commande ce qu’il y a de mieux. Mes compères restent le nez dans leur menu sans piper un mot. Avec du bon vin et de la bonne humeur, c’est fou comme on se sent tout de suite mieux.

Quand on est heureux, on le dit, on le clame, on partage son bonheur avec tout le monde ! J’appelle le garçon pour lui dire, nous fêtons l’anniversaire de notre rencontre, nous allons être un peu joyeux, nous espérons ne déranger personne. Mais non madame, la tradition française de la fête est respectée dans notre établissement pour nos meilleurs clients.

Des Allemands dans un restau, c’est toujours un coup de bol, même quand ils font la gueule. Ces gens-là n’arrêtent pas de payer leurs dettes. Alors on en profite, pourquoi se gêner, ils n’avaient qu’à y penser avant. Partagez le bon vin de France avec nous ! Les Teutons nous regardent surpris. L’Europe, c’est pas fait pour les Français, nous on veut tout partager surtout avec nos amis allemands. Second coup de bol, ils comprennent le franzosisch et ça leur plait. Il ne leur en faut pas trop les Teutons pour se dérider, il leur en faut encore moins pour rigoler. Ils rigolent pour un rien ces gens du moment qu’on trinque avec eux. Il n’a pas fallu longtemps pour qu’on ait l’air de se connaître depuis longtemps.

On rapproche nos tables, on mange comme des princes, on boit comme des entonnoirs, on rigole comme de l’eau, ensuite nous nous joignons à d’autres personnes, des Américains, déjà bien allumés qui savent rajouter de l’ambiance. Les Anglais, les pète-sec, ne veulent pas rester sur la touche devant l’entente cordiale. Au bout d’une heure tout le monde parle avec tout le monde sans même chercher à traduire, juste histoire de recevoir un sourire en pleine poire. Le vin coule à flot. C’est à ce moment qu’un Teuton se lève et nous annonce dans un mauvais français : champagne pour tout le monde !

Ce serait bien si on dansait tous ensemble non ? Tout le monde semble ravi. Ils tiquent un peu les serveurs, mais devant un tel enthousiasme, ils nous aident à déplacer les tables. Musique maestro ! Mes sans abris n’en reviennent pas, mais ils comprennent qu’ils sont en train de vivre le truc qu’on ne fait qu’une fois dans sa vie, alors ils se lâchent. Et nous voilà partis dans une farandole endiablée. Le champagne fait pétiller ses bulles. Le rire, les larmes de joie et le bonheur plongent les gens du restaurant dans une allégresse qui fera date.

Nous avons chanté et dansé, même les bouteilles semblent de la fête. Paris nous avait déçu, vous avez ébloui notre soirée. C’est votre anniversaire, vous êtes nos invités. La fête s’est super bien terminée. J’ai bien essayé de discuter, mais aucun moyen de les faire changer d’avis : si vous venez à Berlin, nous louerons le meilleur restaurant de la ville rien que pour vous ! Le directeur de Maxim’s est venu nous voir et nous a remercié de ce moment de chaleur : vous m’avez rajeuni, vous m’avez fait vivre cet endroit comme il était tous les soirs il y a si longtemps, revenez quand vous voulez !

La fête se continue tard. Après avoir embrassé tout le monde, nous sommes partis. Nous te raccompagnons Ciel. Tu resteras à jamais le rayon de soleil de notre existence. Grâce à toi, nous nous sentons des êtres humains comme jamais avant. Nous sommes heureux, nous ne t’oublierons pas et si jamais tu as un moment de libre, passe nous voir. Nous nous sommes embrassés et nous avons rejoint notre vie.

Publicités
Comments
4 Responses to “Céline teste les sans abris à la sauce pimentée”
  1. M1 dit :

    Et le week-end prochain, tout le monde embarque sur le yacht de Bolloré ; )
    J’adore ton sens des mots !

  2. S. I. dit :

    Je connais une personne, je parle souvent d’elle ailleurs, qui a ce dont unique d’aider par les mots à s’en sortir. elle fait donc les deux elle explique à ceux qui ne vont pas bien comment s’en sortir, l’air de rien, avec une intelligence et une finesse que j’ai rarement croisées. Mais cela ne lui suffit pas. Sans un sous, elle va trouver le moyen d’aider ceux qui vont plus mal qu’elle; sans s’en glorifier. juste parce que c’est une belle personne. Juste pour ça.
    Bravo pour ton article et ton action…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :