Le mythe du SDF

Le terme SDF, sans domicile fixe, recouvre différentes réalités qui ne sont pas en rapport entre elles. On peut être SDF, mais avoir un abri pour dormir qui, sans être un logement officiel, offre un minimum de confort et de sécurité. Le sans abri dort là où il peut, dans une forêt, une rue avec un abri de fortune, dans un squat, un centre d’hébergement ou un hôtel.

La mentalité rejetant la société est un thème récurrent dans toute civilisation. Le vagabond et le clochard sont des réalités humaines. Quelle est la nature exacte de ce choix ? Il y a des exemples de gens socialement arrivés qui, un jour, font le vide en eux pour entrer dans une vie dénuée de tout. Celui qui a la foi peut devenir moine, l’autre devient errant. Ce choix reste marginal. Il y a des contestataires qui refusent toute aide pensant être plus malins que les autres et savoir se débrouiller. Savoir naviguer de foyer en foyer, d’endroits moins abrités en plus abrités, savoir survivre de rien, peut procurer une satisfaction à certains. La difficulté de ce type de comportement est de rester en bonne entente avec soi.

Il y a plusieurs causes à l’origine d’un SDF : un problème économique lié à au chômage ou à un travail précaire, un problème financier, un problème social, un problème familial ou un problème psychologique. Il ne faut pas assimiler le cas d’un individu qui cherche par tous les moyens à se sortir de sa condition avec celle d’un marginal qui s’y complait. Dans la plupart des cas, il y a un problème psychologique, voire psychiatrique.

La psychologie du j’ai tout raté est une cause de l’errance. La psychologie de l’échec est un phénomène connu des psychologues. L’individu élabore jeune une stratégie de l’échec où tout s’enchaîne inéluctablement jusqu’à une fin misérable. Certaines stratégies de l’échec surviennent suite à un traumatisme professionnel, un licenciement avec un sentiment de dévalorisation, familial, une enfance douloureuse où l’on se trouve au milieu de conflits insolubles dont on s’attribue la cause, un divorce avec une séparation forcée d’avec ses enfants, ou une dépression.

Un traumatisme fait surgir d’autres traumatismes jusque-là enfouis en soi. Certains tombent dans le dénuement suite à une prise régulière de stupéfiants, cas qui se généralisent de plus en plus. La drogue n’est pas la cause, ces gens se trouvant déjà dans une situation difficile, mais elle réduit l’être à sa pire déchéance sans moyen d’en sortir. L’alcoolisme est un phénomène fréquent chez les sans abri dont les ravages sont aussi importants, mais plus lents que ceux des drogues.

Un sans abri met de côté sa personnalité. Abandonner une personne pour en adopter une autre n’est pas facile, encore moins quand il s’agit de s’inventer une personnalité suffisamment présentable pour ne pas faire fuir tout le monde. La déchéance arrive vite quand on refuse de regarder la misère non comme elle est, mais comme elle devrait être. Jusqu’à quel point est-on prêt à tolérer la misère autour de nous ? Il y a un seuil au-delà duquel tout être normalement constitué décide de fermer les yeux et de se replier sur un petit univers qu’il dirige selon sa bonne conscience. La plupart des commentaires parlent beaucoup, certains très bien avec de grandes, belles et généreuses idées, mais leurs mots ne changent rien et ne se donnent aucun moyen de changer les choses. Pour trouver une solution au problème, il faut étudier cas par cas, il n’y a pas de solution universelle.

L’Insee a sorti une étude en 2004 révélant que 3 SDF sur 10 possédaient un CDD et n’étaient donc pas marginalisés comme on le croit hâtivement. Ils ne restent pas dans la rue par choix, mais parce qu’ils ne peuvent accéder à un logement pour un salaire insuffisant. Cela touche non seulement une personne seule, mais aussi une famille, un couple avec des enfants. 4 SDF sur 10 sont à la recherche d’un emploi. Ces chiffres révèlent que 7 SDF sur 10 n’ont aucune volonté de marginalisation, mais qu’ils la subissent. Le chômage lié au problème du logement est donc la cause de cette exclusion forcée d’une frange de la population active dénuée de soutien et du moyen de s’en sortir. Il existe des sans abri temporaires, des gens quittant leur travail et devant passer par cette case en attendant de trouver un nouvel emploi. Ces gens vivent une condition de pauvreté parfois extrême, mais en sachant qu’ils vont pouvoir s’en sortir.

Le principal soutien d’un être humain se trouve dans sa famille et son jeu de relations. Certains individus, pour une raison ou pour une autre, coupés de cet appui, se retrouvent dans une situation de marginalisation pouvant facilement dégénérer suite à un problème de licenciement ou d’emploi précaire. Certains immigrés venant seul en France se trouvent derechef dans une situation fragile d’autant plus quand ils ne possèdent pas l’usage de la langue.

Pour corser le tout, une vague de Roumains et de Bulgares inonde les pays européens occidentaux pour prendre la place des SDF et profiter de la situation en devenant des mendiants professionnels. Si leur situation sociale est précaire, leur situation économique n’est pas forcément mauvaise. Ces nouveaux arrivants profitent d’une situation et de la mauvaise conscience des gens se sentant plus ou moins responsables de la situation des SDF.

Il faut lutter contre le phénomène avec des moyens appropriés. Donner une petite pièce non seulement n’arrange pas la situation de précarité, mais l’amplifie en faisant croire que la mendicité est un moyen facile de subvenir à ses besoins. Ce n’est pas en se délestant de quelques euros que l’on se débarrasse d’un problème. Du reste, la plupart des véritables SDF ne demandent pas d’argent (beaucoup touchent le RMI, désormais remplacé par le RSA), ils veulent un travail et une place dans la société. Il faut référencer les SDF et leur situation pour que l’on sache enfin à qui on à faire afin de cibler ceux qui ont réellement besoin d’aide.

Le mendiant occupe généralement la même place pendant des heures sans rien faire d’autre que d’attendre de l’argent. Sa passivité dépasse l’entendement : il compte sur la générosité des gens qui lui suffit pour ne pas avoir à chercher ailleurs. La mauvaise conscience des gens culpabilisés par tous les problèmes du monde alimente des armées de mendiants qui parasitent l’univers des sans abris et des nécessiteux. L’individu en situation précaire est actif et bouge à la recherche de tout ce dont il a besoin, pour assurer son hygiène, sa survie et son avenir.

Si l’individu en état de précarité reste actif, certains se signalent par leur indifférence à ce qui les entoure. Ce que déverse Paris d’ordures ménagères pourrait permettre à de nombreuses personnes de trouver à quoi s’occuper. La capitale déverse suffisamment d’ordures pour nourrir et meubler la plupart des SDF. Récupérer et restaurer constitue un travail en pleine expansion dans un monde qui gaspille plus qu’il ne produit. Beaucoup des précaires ont besoin d’un soutien psychologique pour les maintenir hors de l’effondrement arrosé d’alcool et d’autres substances. L’alcool n’est pas la cause, mais la conséquence. Un état de déchéance entraîne plus de déchéance. On ne peut pas aider les gens si on ne sait pas à qui on s’adresse. En mélangeant des individus différents, on crée plus de problème qu’on en résout.

Il existe en France plusieurs structures venant en aide aux démunis et il y a assez de moyens. Le système « lits halte soins santé (LHSS) », mis en place par le décret du 17 mai 2006, place les personnes en difficultés de santé dans des centres où ils reçoivent les soins dont ils ont besoin. Les sans abri doivent faire face à de nombreux problèmes de santé évidents. Il existe de nombreux centre d’hébergements, quelque 100 000, où chacun peut trouver de quoi assurer sa décence minimale en se lavant et en nettoyant ses vêtements, mais ces centres sont rarement acceptés par les intéressés eux-mêmes du fait des contraintes qu’ils y trouvent. Comme c’est souvent le cas dans ce pays, l’organisation n’est pas au point parce que l’on ne veut pas voir ces gens comme ils sont. D’après de nombreux témoignages, certains organismes, pourtant chargés de la protection des personnes en difficulté, assument mal leur rôle en plongeant l’être dans un dénuement plus grand encore. Certains abris offerts, dépourvus d’intimité et de sécurité, rendent la situation plus difficile.

Vivre dans la rue en conservant un minimum de dignité est un véritable tour de force. La rue présente de multiples dangers dont il faut constamment se préserver. Un homme seul se fait très vite absorbé par les obstacles rencontrés. Un solitaire est plus facilement agressé. Son intérêt est de rencontrer d’autres personnes dans son cas et d’établir un soutien mutuel par une solidarité commune. La rupture entre vie sociale et vie précaire est un gouffre séparant des êtres humains ne parvenant pas à se comprendre et à s’entraider. Comment peut-on aider quelqu’un qui, pourtant, parvient à conserver sa dignité, c’est un problème complexe. Les gens en situation de précarité ne sont pas des mendiants, ils réclament un travail, un moyen social de valorisation.

Il semble qu’il y ait quelque 100 000 à 150 000 sans abris en France, mais ce chiffre est approximatif puisqu’il ne tient pas compte des étrangers en situation irrégulière. 20% d’entre eux vivent à Paris. Inutile de préciser que les femmes en situation de précarité doivent affronter des difficultés encore plus grandes. Si 2 SDF sur 10 sont des femmes, ce chiffre montre à 7 dans la tranche d’âge des jeunes filles entre 16 et 18 ans. Ce sont des filles en situation familiale brisée. Une sur trois possède au moins un enfant, sinon plus. Elles mettent un certain temps à s’en sortir, mais certaines d’entre elles, j’ignore le chiffre, n’y réussissent qu’en devenant prostituées. Quitter un enfer pour un autre, mais où elles perdent leur statut de sans abri. Comme une femme est mal perçue dans la rue, l’aide de l’État les vise en premier. On laisse de côté un homme, mais une femme est vite prise en charge. Tout dépend du degré de marginalisation qu’elle exprime, mais sa réinsertion est plus aisée.

On résout les problèmes quand on arrête de pleurnicher sur eux. On avance quand on retire les casseroles qu’on se traîne toute une vie. La mauvaise conscience est aussi vaine que la bonne. On passe surtout sa vie dans les bons sentiments quand on n’a pas besoin de changer d’existence. L’amour n’est pas une niaiserie, c’est une force qui se donne les moyens d’agir. C’est la lucidité de l’autre.

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Comments
2 Responses to “Le mythe du SDF”
  1. S. I. dit :

    On en revient toujours à la même chose : La culpabilité (ou mauvaise conscience) tue toute forme de vie heureuse. Le respect des autres et de soi même reste essentiel. Bravo pour ton article, encore une fois exhaustif et bien documenté…

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