Céline teste la gentillesse

Quand on n’est pas méchante, on ne sait pas être gentille. Ça ne s’apprend pas. La gentillesse, c’est de la méchanceté, l’une n’existe pas sans l’autre, l’une n’est rien sans l’autre. La gentillesse tombe dans la minauderie quand elle n’est pas pimentée de méchanceté et réciproquement. Cette mièvrerie que l’on a à son égard, un flot de condescendances larmoyantes. Cette lucidité à l’égard des autres, une impitoyable mathématique à éradiquer le mal. T’es sympa, tu la fermes, tu la mets en veilleuse, tu nous fait des vacances.

En dénonçant une méchanceté, on se pare de vertus qu’on révèle aux regards admiratifs du monde. L’œil bienveillant observe, il agit avec efficacité et méchanceté quand il le faut. La bienveillance est de permettre à chacun d’atteindre le niveau auquel il a droit. La méchanceté est une catharsis. La gentillesse est une stratégie diabolique. Redoutable le gentil, dès qu’on le touche, on fait figure de monstre. Ta gentillesse, je n’en ai rien à foutre, tu peux te la mettre aux fesses !

Quand la gentillesse ne repose pas sur une méchanceté, elle est l’étendard d’un nombril. Comme je suis gentille, j’ai raison, les autres ont tort. T’es gentille, tu disparais, ça donne plutôt envie d’être méchante, non ? Comme j’ai juré d’être gentille aujourd’hui, je lui réponds, je te fous la paix pour la vie, je vais me suicider.

On se noie dans un océan de complaisances. L’intelligence méchante est une bouée. La gentillesse, un pied qui nous met la tête sous l’eau. Il est de bon ton d’être plus gentil que les autres. S’arroger la gentillesse est le combat que mène l’humanité depuis qu’elle existe. C’est exactement comme si celui ou celle qui affiche sa prévenance avait tous les droits, surtout celui de diriger les autres. La dictature est pavée de bonnes intentions et de gentilleries à ne plus savoir qu’en faire.

On réagit à la méchanceté, devant la gentillesse, on s’écrase. On ose à peine déchirer un petit coin de l’affiche en espérant trouver ce qu’elle cache, mais on ne va jamais très loin parce que la gentillesse est intouchable. Quand elle nous asphyxie, on cherche désespérément l’oxygène de la méchanceté. La gentillesse et la méchanceté se renvoient la balle de la façon la plus loyale qui soit parce que ce sont deux partenaires. La reine et le roi règnent sur un royaume disséqué de chaleur et de froideur.

La gentillesse, l’arme absolue des gens qui ne pensent qu’à eux, légitime tous les égocentrismes du monde. Certes, je parle de moi, mais je le fais pour ton bien ! Le filet se referme. À peine croyable le nombre de gens qui veulent sauver l’humanité en s’enjolivant des problèmes qu’ils sont incapables de résoudre. Le monde est méchant, mais rassurez-vous, je suis là pour le rendre meilleur, je suis votre sauveur. Quand t’entends ça, il ne te reste plus qu’à changer de planète qui risque d’être très chaude pendant 4 ans. La gentillesse, c’est se gratifier d’un public discipliné.

Quand on rencontre quelqu’un qui a mal, il faut être d’une gentillesse sans égale, quitte à l’enliser. Quelques grands principes que personne ne peut nier, quelques bons sentiments, on étale la gentillesse pour boucher les gouffres de notre impuissance. Elle comble les trous de notre conscience avec un dédain quasi magique pour la singularité humaine. Quand on est dans la merde, il y a toujours une bonne âme pour venir nous y enfoncer davantage à coup de grands sentiments. Se faire massacrer à coup de méchancetés, on peut réagir. Les plus vicieux le font à coup de gentillesses. C’est quand on ne sait plus de quel pied danser, qu’on danse le mieux.

Se faire fracasser la gueule à coup de gentillesses, on s’en remet douloureusement. On n’y comprend rien. La fureur de la méchanceté a une espèce d’explication, celle de la gentillesse n’en a aucune. On encaisse, on croule, on saigne de partout et on en redemande. On est méchante avec ce qui nous ressemble, on est gentille avec ce qui nous diffère.

Un jeune amant est plein de critiques acerbes, un amant plus âgé, plein de tolérance et d’attentions. Avec l’âge, quand on se sent vulnérable, la gentillesse devient une raison. Je ne me suis jamais reconnue dans cette jeunesse insouciante dont on nous vante les prodiges. Rien n’est pire que la méchanceté non voulue, simplement par souci d’authenticité comme si être vrai, c’était être dérisoire et critique. Cette beauté que nous voulons toutes avoir nous rend méchantes parce qu’elle va à l’encontre de celle que nous sommes.

Plus âgées, nous acceptons mieux ce que nous sommes. On refuse de voir les défauts des autres quand on sait avoir les mêmes. Avec l’âge, nous partageons tous les mêmes défauts. Un premier amour est plein de méchanceté, un deuxième est plein d’amour, un troisième est plein d’aigreur, le quatrième est plein de gentillesses, mais c’est trop tard. Ce n’est pas la mansuétude qui sauve le monde. La méchanceté est un combat, la gentillesse, une complicité. Toutes les deux baignent dans le même terrain, celui de l’amour. La gentillesse est une farce grossière quand elle n’est pas une clairvoyance.

Ma sœur a quelques années de moins que moi, mais je ne me sens pas quelques années de plus. Elle n’est pas mal de sa personne, mais j’essaye de me voir plus belle qu’elle. Son rêve est de devenir chanteuse, le mien est qu’elle ouvre son clapet le moins possible. Bref, nous sommes faites pour nous entendre. Son goût musical penche entre Miley Cyrus, Taylor Swift, Selena Gomez et Shakira, avec une préférence pour Miley.

La maison est devenue un enfer depuis qu’elle s’est mise en tête de devenir une star. Elle n’a pas une vilaine voix, elle a une voix qui m’agace. Nos divergences sont minimes, elle dit qu’elle aurait préféré un grand frère, et moi un petit frère. Juste une question de taille. Tout m’irrite chez elle, je l’aime beaucoup, elle un peu moins, mais pas grave, j’ai choisi pour elle la seule stratégie possible, la gentillesse. Elle veut devenir star, je veux l’aider par tous les moyens dont la nature m’a parée. La première condition de la gentillesse, c’est de se croire investie de qualités que les autres sont censés ne pas avoir. Je vais la démantibuler, la massacrer, la pulvériser, bref, je vais être gentille avec elle.

Pour faire le bonheur de Julie, je vais organiser pour elle un mini concert en espérant que cela la propulsera au niveau d’un devenir de star. Je croise les yeux. Trouver un financement genre sponsoring et des danseuses, ça ne devrait pas être trop dur. Tu m’as bien dit qu’il voulait organiser une fête dans ton lycée ? Oui pourquoi ? Ça te dirait de faire partie du spectacle. Tu blagues ou quoi ? Je ne plaisante jamais avec ma sœur, tu devrais le savoir depuis le temps. Te sens-tu prête à chanter devant un public ? D’après toi, tu crois que je peux le faire ? Pour moi, tu es prête si tu mets au point une chanson plus une autre si jamais il y a un bis, faut tout prévoir. Tu peux faire ça ? Je peux, oui. Julie, elle a juste besoin de quelqu’un qui la sorte de l’adolescence.

C’est grand leur salles des fêtes dans ton bahut ? Ça se passe dans une salle de la mairie. Combien de personnes ? Sais pas, mais suffisamment pour me foutre les chocottes. Tu as des copines qui aiment danser et qui voudraient le faire pour toi ? Danser oui, pour moi, moins sûre. J’ai rencontré deux ados pas mal de leur personne, je leur ai dit que je cherchais deux danseuses quasi pros pour le spectacle de ma sœur. Elles ont tout de suite tiqué. Je les ai comprises, mais leur ai expliqué qu’en la mettant en valeur, ce sont elles qui en tireraient tout le profit si elles savent se montrer irrésistibles et je les ai convaincues.

Le directeur du bahut de ma sœur est un homme assez gras, perclus d’autoritarisme, ce genre de personnage devant lequel on se sent tout de suite mal à l’aise. Je lui ai expliqué qu’un spectacle de lycée, c’est super ennuyeux quand ça ne sert qu’à faire plaisir aux parents, mais génial quand c’est l’occasion de révéler les talents dont regorge un lycée. Et ma sœur a la pêche, il suffit juste de la mettre sur un plateau de fruits et un lycée, c’est bien à cela que ça sert, révéler le nectar de l’humanité ?

J’ai fait de petites affiches avec plein de couleurs que j’ai collées dans tout le quartier : une future star vous dévoile ses talents et c’est gratos ! Je n’ai jamais fait confiance à ma sœur et elle encore moins. C’est un baptême de la confiance réciproque, elle attend le coup fourré. Je lui ai dit, n’arrête pas de bosser, tu penseras après. Je suis nulle, mais assez débrouillarde pour donner vie à mes humeurs. Elle a du talent, mais pas assez débrouillarde pour le montrer aux autres. À nous deux, nous formons la star idéale. L’une sans l’autre, nous ne réussirons pas, ensemble, nous avançons.

Les deux filles à avoir accepté de danser pour Julie ne sont pas mauvaises du tout. Ont-elles senties où le vent est en train de tourner, sais pas trop, n’empêche qu’elles assurent foutrement bien avec ma sœur. Du coup, elle a envie de donner ce qu’il y a de mieux en elle. Sa petite voix douce et grailleuse retient l’attention. Surprise de voir qu’elle a du ressort ma sœur et même de la voix. Quand je pense à tout ce que j’ai enduré avec elle à la maison et la voilà qui me donne presque envie de danser sur son rythme.

Étrange de la voir sur scène se débrouiller sacrément bien malgré la trouille qui lui bouffe les entrailles. Et elle en a des entrailles ma sœur. Je me demande si nous avons les mêmes ? Son déhanchement est tout bonnement génial. Les deux filles bougent super bien leur petit cul. J’ai presque envie que ça ne s’arrête jamais. Le public est scotché devant elle et commence à prendre le tempo de la musique qui n’est pas de leur génération. Elle est tellement convaincante qu’elle arrive à se convaincre elle-même, du coup nous barbotons dans l’évidence. Normal que des gens s’émerveillent devant leurs enfants, là je les sens sincères.

Ça valait le coup de persuader le maire de nous laisser un peu plus de temps que prévu pour ma sœur. Ça valait le coup d’imprimer les petites affiches qui ont attiré des gens. Ça valait le coup de se donner du mal. Ça valait le coup qu’elle soit ma sœur. Ça valait le coup d’être gentille. Être gentille n’est pas si difficile, il suffit juste d’être sincère. Maintenant, toutes les deux, nous pensons qu’elle peut devenir chanteuse, un pas vers la star. Julie me dit, tu sais, je t’aime aussi quand tu es méchante parce que je comprends que c’est à ce moment que tu me connais le mieux.

Ça vous fait quoi d’être la sœur d’une future star ? C’est un bonheur et un honneur.

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Comments
10 Responses to “Céline teste la gentillesse”
  1. Beerserkr dit :

    Wow ! Plus moyen d’être gentil après avoir lu ce billet. Il est vrai que je connais une personne dont beaucoup pensent et disent qu’elle est gentille, mais je sais, moi, que c’est une authentique peau de vache 100% bio !

  2. J’ai dévoré ce billet comme on croque à belle dents dans la pomme que nous as donné la sorcière, par défis, par rébellion. Moi qui suis si souvent gentille, trop gentille, me voilà retournée par tes mots comme le serai la plus mollasse des crêpes dans le poêlon d’un chic restaurant. Je suis piquée vivement de clous de gifle réaliste. Et ce n’est pas peu dire….Tiens…j’ai soudainement l’envie de régler des comptes…Merci Céline pour ce coup de pied occulte…:) 🙂 🙂

  3. parmenide dit :

    être gentil c’est trop trop mignon,c’est être poli prévenant adorable, la gentille est d’aimable compagnie comme un animal familier. Sa présence fidèle nous tient chaud, ses câlins nous réconfortent. on se laisse volontiers cajoler. on pense à lui comme au pot de miel, on se réjouit de l’avoir sous la main. Sans lui, qui mettrait de la douceur dans notre vie? Mais le gentil a le tort d’être bien trop mgnon.Si tout va bien, onle prend pour un pot de colle. On n’hésite pas à l’envoyer á la niche dès que son affection nous pèse. notre ingratitude le désole. Pourtant, il nous consolera aussi souvent qu’il nous plaira.

  4. Du coup je me souviens que je suis capable d’être méchante…comme ça je me sens moins coupable d’être gentille…….. J’aime te lire et ce n’est pas de la fausse gentillesse. Une de tes phrases que je préfère car trop représentative :

     » ….Se faire fracasser la gueule à coup de gentillesses, on s’en remet douloureusement. On n’y comprend rien….. »

    Trop bien dit !
    p.s. : Vais te retweeter dès que j’y retourne ! À plus !!!

  5. Hélène (Moijeu) dit :

    Bel article d’une lucidité sans complaisance et un témoignage d’amour d’une profonde et enrichissante simplicité. Sincère et sans fioriture c’est une respiration » optimisante » 🙂

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