Céline teste le rire

Aujourd’hui je décide ne pas rire. Il y a des jours comme ça où l’on juge préférable de ne pas rire. On apprend une mauvaise nouvelle, on assiste à un accident, on se trouve dans une situation officielle, il y a dix mille raisons de ne pas rire. Le rire, c’est tout ce que l’on partage et il y a des moments où il vaut mieux ne pas partager ce que l’on pense. Il y a des gens qui subissent les pires contrariétés et qui arrivent à nous faire rire. Mais dans la plupart des cas, ils cherchent à nous faire partager leur peine comme pour en atténuer les conséquences sans imaginer qu’on puisse en rire. Le gag est une agression, voire une violence, et il est donc logique de rire avec l’assentiment de ceux qui nous entourent.

Aujourd’hui, je ne vais ni rire ni pleurer, je vais rester indifférente. Faire comme si de rien n’était, après tout c’est ce que l’on fait tous les jours. On porte son masque pour sortir de chez soi, pour avoir l’air sage, pour ne pas prendre de coups, la lâcheté vaut bien un peu de sérieux.

Avant d’affronter pareille épreuve, il faut s’entraîner. Je me suis regardée : Y a-t-il un pilote dans l’avion, Oscar et le Dîner de cons en essayant de garder mon sérieux. À la moindre envie de rire, je me mets une pince sur les doigts. Au bout d’une heure, j’ai des pinces à tous les doigts, même que ça me fait mal. Ensuite, j’ai attaqué les lèvres, je suis allée jusqu’à me mettre des claques sur le visage, ce qui m’a valu une pince dans l’œil, mais rien à faire, toujours cette envie de rire.

Les gestes anodins sont des drames terribles quand nous y mettons trop de ce que nous ne sommes pas. Un mec qui glisse n’a rien de comique, mais en se relevant il croit bon exhiber l’air penaud de sa virilité déchue. Une superbe nana au visage crémeux, ocre et mauve se prend une feuille d’automne sur la poire, elle se croit dépossédée de sa nationalité féminine. Un gosse sur sa trottinette se tape un flic armé jusqu’aux dents qui ne sait quoi dire. Je ne moufte rien, je suis la reine de l’impassibilité. Comme ces gars qui restent deux heures sans mouvement pour faire la statue, mon visage est tellement figé que je ne vais pas tarder à recevoir des pièces.

Rien n’est plus drôle qu’un amoureux, presque autant qu’un dragueur qui se croit irrésistible. Tu vois le mec arriver avec ses gros sabots, avec des fleurs, c’est mieux, il nous vient tout droit de la steppe, ça sent la nature à plein nez. Tu t’attends au pire et tu l’as. On ne se moque pas d’un amoureux transi, encore moins d’un dragueur des fois qu’il y voit un consentement. Pourquoi un mec, une fois passé en revue tous les malheurs de sa vie, ressent-il le besoin de sortir des jeux de mots vaseux pour séduire une nana ? Si tu ris pas, il pense que t’es une chieuse triste. Tu commences par sourire et comme il s’enlise, tu te crois obligée de rire. Il est content, il se sent viril. Aujourd’hui, je ne vais pas rire même quand il va me dire qu’il me trouve belle.

Une jeune fille bien élevée apprend à ne pas rire de son mari. Les maris attendent de leur femme le respect. Tellement facile de faire rire un mari, il suffit d’arrêter de faire la vaisselle, de s’occuper du linge, bref de vaquer à ces passionnantes tâches quotidiennes dont les femmes ont la grâce tout en lui assénant une vérité sur son engin. Un homme qu’on ne prend pas au sérieux est vexé. Là où la plupart des femmes font preuve d’agilité, un homme est un morceau de bois facilement inflammable, coincé entre deux charpentes. Un homme accepte presque tout, mais il faut lui en laisser le temps. Il faut laisser mijoter le morceau de bois dans son jus avant de le courber en tous sens. Ce temps d’adaptation est son moment de faiblesse, là où il est le plus vulnérable. Certaines savent en profiter, d’autres pas.

De bon matin, un mari dit joyeusement à sa femme, tu sais que j’ai l’impression de me réveiller à côté de Cameron Diaz. Tu es un adorable menteur, mon chéri. Mais tout de même, peut-être exagères-tu un peu, non ? Pas du tout, j’ai vu une photo d’elle sur le Net où elle n’est pas maquillée et, vraiment j’ai pensé à toi, c’est une femme ordinaire. Un mec pense trop, ça le rend maladroit.

Quand on se sépare de son mec, on n’a généralement pas envie de rire, pourtant, c’est le moment le plus divertissant de la vie d’un couple, celui où l’on accepte de révéler sa véritable nature. On croit même nécessaire d’en ajouter une tonne, des fois qu’il ne comprendrait pas. Oui je suis ceci et pas cela, la jouissance d’affirmer haut et fort que si l’on n’est pas parfaite, lui l’est encore moins ! Je ne sais pas qui quitte l’autre, une chose est sûre, je ne serai pas la dernière à partir. Je t’ai aimé plus que tout, mais je m’aperçois que je n’ai aimé que tes absences.

Deux copines peuvent s’insulter, se crêper le chignon, se donner des coups dans les mollets sans que personne, surtout les mecs, ne s’en aperçoivent. Vu l’état dans lequel tu te trouves, tu dois faire un sacré rabais sur la pipe ? Non, ma chérie, quand tu es avec ton fils, on dirait ton petit copain, je t’assure, juste tu devrais te maquiller les mains, même dans les films ils oublient. Tiens tu n’as pas mis ton vernis à ongles, tout de suite ça te donne 10 ans de plus. Tu ne fais pas assez attention à toi ma belle, tu devrais mieux tirer tes bas. Bingo quand elle t’annonce qu’elle ne porte pas de bas, ah c’est la peau qui froisse. Entre deux filles, guère d’humour, plutôt du rire nerveux.

Une secrétaire sérieuse ne rit pas de son patron même quand c’est un empoté tiraillé entre son lit, sa voiture et sa paperasserie. On ne plaisante pas avec son boss, mais on se tord quand il nous sort la dernière vanne que même un égoutier n’ose pas ouvrir tant elle est éculée. Un manager, je le ménage sinon je déménage. Rire avec un patron, c’est faire semblant d’être à la bonne place et de vouloir y rester. Déjà un homme, ça se dit supérieur, mais un patron, ça se prend pour dieu dont la femme est ange ou démon. Vous pourriez être ma plus belle secrétaire si vous ne faisiez pas tant de fautes d’orthographe. Quand on est jeune et pas trop moche, pas facile de parler à son patron.

Il y a des profs très malins qui interdisent de rire en classe parce qu’ils pensent qu’on apprend mieux quand on est sérieuse. Pour rire, faut être débile, parait-il. Rire, c’est perdre sa dignité et son intelligence, tout ce qui fait l’autorité humaine. Le rire est dévastateur, c’est un barbare qui ne respecte rien. C’est une violence dont les effets font boule de neige entraînant tout ce qu’une autorité ne peut souffrir. Il met tout le monde sur un pied d’égalité où chacun devient potentiellement un moqueur et un moqué.

On ne rit pas de soi. On se lorgne dans un miroir. Comment fais-tu pour te supporter toute la journée ? Je prends la tangente. Comment est-ce que je fais pour être de plus en plus belle ? S’il y a un génie de la beauté, je dois l’avoir. On se trouve belle pour être sûre de ne pas avoir à rire de soi. Y a-t-il plus horrible que de se faire moquer ? Entre rire et faire rire, faut choisir, impossible de tenir le marteau et l’enclume en même temps.

Personne ne peut rire d’un accident de la route. Quand on pense à toute la souffrance, le rire se transforme en pleurs. On oublie la folie des conducteurs. C’est simple de provoquer un accident, il faut juste avoir les outils. C’est avec le ketchup mélangé à un peu d’eau que le cinéma hollywoodien est devenu multimilliardaire, il n’y a pas de raison pour ne pas en profiter. Il faut juste se munir d’un panier à commission rempli d’objets bruyants, je déchire mon jean et me voilà prête à affronter le grincheux banlieusard qui rentre chez lui. Il connaît tellement la route qu’il ne fait même plus attention à rien. J’avance, j’accélère, je freine, je m’arrête, je tourne. Il y a longtemps que nous sommes colonisés par la mécanique et nous y avons vendu notre âme.

L’homme pressé, sûr de lui, est imbu de tout ce qu’il n’aura jamais. Un feu rouge suffit. Je m’élance au feu orange sur l’avant de la voiture, elle s’arrête, je suis touchée, le sac à provisions fait un bruit d’enfer, je balance la sauce sur le pantalon déchirée, je me mets à hurler, le tour est joué. L’homme en colère et effrayé sort de sa voiture et constate l’horrible dégât, une fille à la jambe ensanglantée pleurant à la mort en ameutant les passants jusque-là indifférents. J’ai tous les torts, mais je suis la victime, tout le monde compatit sur mon sort. Personne ne s’aperçoit que mes pleurs sont un fou rire mal contrôlé.

Pourquoi ne prend on jamais les gens qui rient au sérieux ? C’est pourtant à ce moment qu’ils sont le plus sérieux. Très dur de faire rire, il faut y mettre art et énergie, c’est le moment le plus grave de l’existence. Le paroxysme du rire, c’est la dignité, son nectar, c’est le désespoir, cette situation où rire est vu comme une insulte. On le trouve dans un cimetière où reposent tant d’âmes mortes de ne pas avoir assez ri ou parfois trop. La mort sert à se moquer de ceux qui restent.

Si la mort était contagieuse, il n’y aurait personne dans les cimetières. On s’attend à voir réapparaître le mort comme si on ne pouvait se convaincre de sa disparition. On fait semblant de regarder ses pieds pour cacher ses sentiments, mais on ne cesse de lorgner autour de soi en se demandant où il peut bien se cacher. Un mort met longtemps à partir, parfois il ne part jamais, tapi dans un petit coin de conscience. Les bonnes comme les mauvaises choses, on n’arrive pas à s’en débarrasser, on conserve tout en disant que ça aura une utilité un jour ou l’autre. On a toujours un mort dans la gorge quand on parle.

La mort est intime, elle supporte difficilement la présence d’étrangers. L’étranger, le touriste compatit à cette douleur de la perte d’un être cher. Mais cet autre étranger qui n’est là que pour l’entretien du cimetière a perdu l’habitude de partager la douleur des inconnus mettant toute leur arrogance dans une rigidité de circonstance. L’ouvrier fait son travail, il ne pense pas à ses conséquences. Pourquoi tant de respect pour un mort qui n’en regorgeait pas de son vivant ?

Découvrir un étranger dans un caveau de famille, c’est indigne. C’est une erreur fréquente dit le directeur du cimetière, on se trompe parfois de bébé, on se trompe aussi souvent de mort, nous en avons tellement que parfois, on les confond. On le met où notre mort maintenant ? Ne vous inquiétez pas, nous faisons le nécessaire. Plusieurs ouvriers accourent, la mine affolée. Il faut enlever ce coffre et y placer cet autre à la place, un jeu d’enfants. Notre service se termine dans une demie heure, nous n’aurons jamais le temps. Dans l’urgence, on trouve le temps.

Le match des noirs, les endeuillés, et des bleus, les ouvriers, commencent. La balle est dans le trou, il faut l’en sortir. Vaut son pesant d’or la momie. Les noirs partagent en silence les injures qui fusent des bleus. Pour se donner de la consistance, ils pleurent. Les bleus se saisissant de la balle ont désormais un net avantage sur les pleurards qui n’en finissent pas de remplir les pots de fleurs. Les bleus n’ont plus qu’à courir avec la balle jusqu’à la ligne d’arrivée pour finaliser leur victoire. Quand ils reviennent les noirs sont anéantis. Vous êtes sûrs que celui-là, c’est le bon ballon ? Tout s’arrange au mieux dans le monde des morts.

Il suffit de presque rien, la feuille d’un arbre, une feuille de papier toilette, une feuille de testament pour créer une ambiance de haine entre deux êtres. Chez un notaire, il y a ceux qui écoutent, ceux qui cirent les pompes du notaire et ceux qui cirent les pompes d’un frère ou d’une sœur, du parent aimé qu’on maudit comme la cause de toute la souffrance du monde. Quand on apprend que le sort s’est de nouveau joué de nous en ne nous choisissant pas comme centre du monde, que l’on sent s’évaporer cet espoir d’un rêve ponctué de paresses, on se prend des envies de massacres en famille.

Les noirs ont le ballon, mais il n’y en a qu’un, tous les coups sont permis. Il m’aimait parce que j’étais sa confidente. Il faisait semblant de te chuchoter ce que l’on savait toutes. La vulgarité est un constat d’échec, comme une claque, mais ça fait du bien. Avais-tu besoin de faire autant de mômes, t’as pensé au nombre de petites dents voraces que ça fait ! Putain de conne, tu l’as pas volée celle-là ! La haine, ce n’est pas une question d’argent, c’est l’addition des petites rancœurs de la vie, c’est l’incapacité à vider toute cette merde que l’on se trimballe toute une vie.

Ne pas rire, d’accord, mais faut s’attendre au pire.

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Comments
4 Responses to “Céline teste le rire”
  1. beerseerkr dit :

    Tu as décidé de ne pas rire… C’est donc que, spontanément, tu aurais ri. Peut-on décider, durablement, de ne pas rire ? Je ne pense pas, ou alors on se fait très, très mal.
    Le rire est œuvre du diable, selon certains religieux. « Le nom de la rose », d’Umberto Eco, et le film éponyme, en parlent remarquablement. Travaillant avec des handicapés mentaux profonds, des gens avec qui nous n’avons que très peu de forme de contacts et de communication, je peux te dire que certains d’entre eux rient spontanément sans aucune sorte de stimulus. Pourtant Dieu sait qu’ils n’ont pas de raisons de rire.
    Mais qui, au fond, a de véritables raisons de rire ?

    • cieljyoti dit :

      tiens je n’avais pas pensé aux handicapés mentaux. sais pas pourquoi, mais le peu de handicapés mentaux que j’ai rencontrés, je m’entends toujours très bien avec eux, ils m’aiment bien et je les aime bien. c’est vrai ils donnent toujours l’impression de rire et j’aime rire avec eux. un film que j’adore, le 8è jour, même s’il est un peu caricatural, me donne un peu l’impression d’entrer dans leur univers sûrement fascinant. qu’en penses-tu ?

  2. val dit :

    Conclusion: Je ne suis pas une fille bien élevée!!!

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