Céline teste le Père Noël

Le monde est divisé en deux, ceux qui voudraient croire au père Noël et ceux qui n’y arrivent plus. Quand les idées s’embrouillent, un seul doute suffit à les ébranler. Tout le monde a droit à plusieurs chances, lui n’a droit qu’à une seule et au pire moment, là où il est le plus sollicité et le moins disponible. Non. Ne nous laissons pas polluer par les grincheux. Avant de renoncer à une belle intuition, ça vaut la peine de se donner un peu de mal pour la faire vivre.

Je ne prends pas rendez-vous avec lui, mais avec un de ses directeurs chargé des relations avec la presse. Je suis décidée à percer un des mystères les plus poignants qui alimente mes doutes depuis plus d’une décennie. Je ne me suis jamais demandée si dieu existe, c’est son affaire, pas la mienne. Mais le père Noël, c’est différent, il fait partie de nous. Il faut que je trouve une réponse pour mes lecteurs impatients et mes futurs enfants.

Pourquoi le père Noël a-t-il choisi un des pays les plus froids d’Europe pour installer son village ? Le père Noël est un viking. À mesure que je me dirige vers le Nord, je m’aperçois que j’ai préjugé de mes forces, je suis de plus en plus frigorifiée, au point de diminuer le nombre des expressions de mon visage. J’imagine ce moment où je vais le rencontrer, si je ne peux plus ouvrir la bouche, c’est la cata !

Une journaliste doit taire ses sources, je ne dirais pas d’où je viens. Je vais à Rovaniemi, petite ville du nord de la Finlande. C’est là où l’on m’a donné rendez-vous. Dans un train, n’importe où dans un long trajet, j’ai besoin de parler aux gens qui m’entourent. C’est ma façon de passer le temps et d’établir les bonnes relations dont j’ai besoin pour mon équilibre. J’explique à tout le monde la raison de mon voyage. Je vois les yeux s’ouvrir tout grand et me regarder comme une folle. J’adore ce sentiment d’incrédulité où l’on se demande si je suis une simple d’esprit ou une farceuse. Ma femme et moi, nous allons assister à la naissance de l’enfant Jésus, nous avons déjà réservé nos places. Les autres passagers semblent ravis de ce trait d’esprit.

La vie est mal faite, c’est au moment où l’on en a le plus besoin que l’on perd son âme juvénile. Un enfant n’a pas besoin d’avoir l’air d’en être un. Je suis en train d’affronter les rudesses du climat de Finlande pour ramener un scoop et personne ne me croit.

Je m’attendais aux pires difficultés pour la rencontre, finalement, c’est simple. Un brave homme se présentant comme directeur commercial me dit que je vais le rencontrer, mais qu’il vaut mieux ne pas lui parler trop longtemps afin de ne pas affaiblir un homme âgé. Il me fait un briefing pour m’expliquer la situation. Le monde a changé, le père Noël aussi. Il est le patron d’une multinationale travaillant toute l’année, mais dont l’activité s’accroît pendant la période de Noël. En dehors de quelque jouets traditionnels pour des parents nostalgiques, la presque totalité de notre production est fabriquée en Chine. On ne demande pas leur avis aux enfants, on les conditionne pour qu’ils acceptent le jouet qu’on a toujours rêvé d’avoir. C’est à ce moment que le boss est le plus affairé, le plus angoissé et qu’il est le moins visible. Mais c’est aussi le seul moment où l’on s’intéresse à lui. Je n’ai pas le choix. En été, un interview du père Noël n’intéresse personne.

Voilà le moment tant attendu, le voilà en personne, je me sens ridiculement petite. Vous existez donc ? Ce n’est pas parce que des milliers d’hommes se déguisent en père Noël que je n’existe pas. Après tout, personne ne se déguise en dieu et pour cause, personne ne l’a jamais vu. Autrefois, je me présentais facilement aux enfants. Avec l’âge, j’ai occupé de moins en moins de place dans les jouets d’enfants alors j’ai jugé préférable ne plus me montrer. L’homme donne les apparences de la vieillesse, mais le ton de sa voix est enjoué, charmeuse, le regard est vif et incroyablement compréhensif, j’ai en face de moi un gentleman.

Je suis le fils de Saint Nicolas, lui-même fils de Julenisse. Je suis né en 1900. Comme j’ai repris les traces de mon père, beaucoup m’ont confondu avec lui. À tort, car je n’ai pas repris le look de mon père, mais celui de mon grand-père. Mais j’ai vu ça comme un honneur. Notez bien cela, j’ai respecté mon père, je ne l’ai jamais beaucoup aimé. Mon grand-père avait une grande barbe blanche et aimait les enfants. Mon père était juste et terriblement sévère, je le suis beaucoup moins, pas assez sans doute, j’ai une nature facile. Coca-Cola s’est inspiré de mon personnage et a beaucoup participé à ma popularité alors très limitée, mais en me transformant en une caricature détestable. Parce que je fais des cadeaux, toutes les jaloux se sont emparés de mon image pour se donner celle qui leur manque le plus, la générosité et la gratuité. Pas mécontent qu’ils ne croient plus en ce guignol grotesque voué à la consommation à outrance.

Je ne me suis jamais rendu dans les foyers en passant par la cheminée pour livrer des cadeaux aux enfants. Bien sûr que ce sont les parents qui offrent leurs cadeaux à leurs progéniture. Je ne peux pas faire de cadeaux à tous ces enfants que je ne connais même pas. Inutile d’attendre de moi un miracle. Ceux qui s’attendent à la magie sont ceux qui n’attendent plus rien de l’existence. Croire en moi, ce n’est pas croire à la générosité des humains, mais à celle de la vie.

Je suis un père, pas un saint, il ne faut pas me demander de résoudre tous les problèmes du monde. Je ne suis pas plus responsable des bonheurs que des malheurs sur cette terre. Je suis une victime. Les jouets sont devenus de plus en plus chers à fabriquer, est-ce ma faute ? C’est devenu très compliqué de transporter ces tonnes de jouets, surtout ça coûte cher, comment puis-je faire pour solutionner tous ces problèmes financiers ? Et cette misère dans le monde qui ne fait que croître chaque jour davantage, qu’y puis-je ? Le pire de tout, c’est que les enfants ne veulent plus des jouets que je savais fabriquer avec art. Maintenant, ils veulent de l’électronique partout et moi je n’y connais rien. J’ai fini par me décourager.

Quand j’ai décroché, c’est ma femme, la mère Noël, qui a décidé de poursuivre le boulot. Les femmes savent faire vivre les rêves des hommes quand ils s’en découragent. Elle a conservé mon image, mais c’est la mère Noël qui a régné sur mon petit univers. C’était une gestionnaire fabuleuse, bien meilleure que moi. Nokia n’a jamais voulu user de mon image, résultat, ils se sont plantés en beauté. Ma femme s’est tournée vers le marché chinois. J’ai mis du temps à l’admettre, le père Noël, je n’en ai jamais eu que le nom, le vrai c’est elle. Et c’est parce que je n’ai jamais cru en moi que j’ai tant de mal à m’imposer dans l’esprit des autres, je veux dire des grandes personnes qui croient tout savoir. Pas facile de reconnaître ses insuffisances, plus encore devant une femme. Mais je m’y suis fait.

Un beau jour, ma femme a dû renoncer à ce travail épuisant. C’est notre fille aînée qui a pris la relève. Elle est encore plus douée que sa mère. Elle a fait des études poussées et la vie moderne n’a aucun secret pour elle. Elle est devenue indispensable. C’est elle aujourd’hui qui fait tourner la maison Noël dont je ne suis plus que l’ombre. Vous travaillez pour un journal féminin ? Je lui réponds oui. Eh dites leur bien que si les hommes ont donné un coup de pied dans le ballon de la vie, c’est à vous mesdames de le faire aller le plus loin possible.

Les grandes personnes pensent que souffrir est le seul moyen pour entretenir le sentiment de vivre. La première souffrance, c’est de balayer ses croyances, de ne vivre que dans un monde où, à force de tout voir, on ne finit par ne plus rien regarder. Il y a des tas de choses qu’on ne voit pas, est-ce une raison pour ne pas y croire ? Nous sommes tous des aveugles, croire est juste un oeil comme un autre, peut-être le dernier qui nous reste. Si on s’arrête de croire, notre monde s’effondre.

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Comments
4 Responses to “Céline teste le Père Noël”
  1. Il faut toujours croire en quelque chose sinon notre monde s’écroule…c’est bien vrai. Parce que croire apporte aussi de l’espoir. Très beau texte qui porte à la réflexion ! Merci

  2. beerseerkr dit :

    L’attachée de presse de celui que nous avons toujours désigné sous le vocable familier de « Père Noël » vient de m’envoyer (par renne express) le message suivant en me priant d’en assurer la plus large diffusion, ce que je fais par l’entremise de ce blog :
    « Monsieur Noël est un homme à l’âge vénérable et à la fatigue évidente. Il a gagné ses galons dans l’entreprise familiale, que lui a légué son père à sa mort, lequel l’avait recueillie de son père. Il travaille depuis longtemps à l’international, ce qui fait de lui une homme universellement connu et respecté. En fonction de cela, il serait fort honoré que l’on cesse d’être trop familier avec lui et qu’on l’appelle, tout simplement, Monsieur Noël. Bien à vous. « 

    • cieljyoti dit :

      cher monsieur, puisque vous avez passé l’âge vénérable d’être Père, veuillez recevoir l’expression de mes sentiments obligés en vous remerciant encore de m’avoir accordée une interview, cordialement votre

  3. Connaissant ta légendaire curiosité et ton exceptionnelle aptitude à captiver l’attention de tes interlocuteurs, je comprends mieux, à présent, pourquoi le Père Noël a mis trois jours de plus qu’initialement prévu pour me livrer enfin mon nouveau clavier Bluetooth pour l’iPhone – qui plus est, le genre de jouet bourré d’électronique qui le pousse aux limites de sa perception;-) -! Et comme tu es d’ores et déjà une journaliste, hors-pair, je ne doute pas un seul instant de ta capacité à recueillir tant d’impressions diverses et variées lors d’un séjour si exotique que tu auras largement de quoi nous remettre le couvert les années à venir, à peu près à la même époque, sauf qu’à la différence notoire de la quasi-totalité de tes collègues, toi, au moins, tu auras des choses intelligentes et utiles à écrire pendant les prochaines trêves des confiseurs!

    Plus sérieusement, je voulais surtout te remercier pour ce que je considère comme le meilleur de tes billets qu’il m’ait été donné de lire, pour ce concentré d’humanité et de profondeur d’analyse qui rappelle si justement à cet enfant continuant à sommeiller en chacun de nous combien il est primordial de ne pas enterrer prématurément ses rêves, ses espoirs et ses croyances, combien la religion ou les traditions peuvent parfois nous aider à prendre du recul, surtout en cette période où la lumière du jour se fait si rare et où le froid rend le vivant encore plus précieux…, combien nous, les hommes, à qui on n’a que trop appris à puiser notre force supposée dans le réalisme et la préservation des apparences, nous avons besoin des femmes pour nous remettre à vivre et à réfléchir de temps à autres!Et si j’ai parfois toutes les peines du monde à m’identifier à ta vision quelque-peu caricaturale des rapports homme/femme, peut-être parce qu’elle rappelle trop à mes pires souvenirs tout ce qui m’insupporte aujourd’hui au point de ne plus jamais vouloir le vivre de cette manière-là, je te suis d’autant plus reconnaissant d’avoir, cette fois, abordé le sujet d’une façon infiniment plus constructive et moins conflictuelle, car, au fond, plutôt que de chercher à gommer trop précipitamment les différences entre les sexes au nom d’une égalité si parfaite qu’elle en resterait à jamais illusoire, l’essentiel n’est-il pas de viser cette égalité par la considération et le respect réciproque, de réaliser que de traiter la femme comme une créature intrinsèquement inférieure à l’homme ne relève même plus du combat entre machisme et féminisme, mais « simplement » d’une impardonnable atteinte à la dignité humaine, d’arrêter enfin de dénigrer, par nos préjugés, les femmes au foyer ou les tâches ménagères tout en se donnant un air faussement surpris à l’idée que le nombre moyen d’enfants par famille ne cesse de diminuer???!
    Épuisé par des jeux de rôles stériles dont le seul mérite semble être de m’avoir fait accumuler tant d’aigreur et d’incompréhension à l’encontre du sexe opposé, je tiens donc à te remercier chaleureusement de m’avoir ainsi redonné envie de faire miennes des convictions qui n’auraient peut-être jamais dû être ébranlées, tant elles dépassent le cadre des vicissitudes de la séduction, de l’amour ou de la vie en couple, à savoir que les femmes nous sont effectivement d’un concours ô combien inestimable pour pallier, par leur générosité, leur attention, leur sens pratique et leur prévoyance, les errements de notre esprit par trop brouillon et imprévoyant, pour entretenir en nous cette flamme idéaliste qu’on nous a si bien appris à étouffer dans un carcan de fierté masculine!

    Enfin, comme tu peux aisément l’imaginer, j’aurais probablement trop à dire sur le dernier paragraphe pour arriver à le consigner ici, mais je tiens néanmoins à te livrer les réflexions que voici:

    1. Après avoir enfin investi mon nouvel appartement, j’ai la ferme intention d’afficher sur les murs de mon salon à peu près toutes les citations les plus emblématiques de ma vie ou de mes convictions, et de disposer l’ensemble en forme d’étoile. Or, si l’étoile est généralement associée à Noël en ce qu’elle symbolise l’espoir et la lumière permettant de suivre sa route vers un avenir meilleur, sa forme m’évoque aussi la nécessité et la difficulté de concilier la poursuite de ses objectifs et les remises en question, sans pour autant « perdre le nord », étant donné qu’à chaque fois que l’on s’engage dans une voie, donc sur l’une de ses cinq branches, changer de direction = emprunter l’une des quatre autres directions sans se perdre dans d’improbables chemins de traverse implique de repasser par le centre, ce point si fondamental que sans lui, les branches n’auraient plus aucun lien, plus aucune cohérence entre elles. Et c’est précisément dans cette région centrale de mon étoile que la fin de ton article pourrait trouver sa place, tant elle réunit, en quelques mots, mes désirs les plus existentiels: ne plus souffrir (ou du moins souffrir utilement) et conserver quelques certitudes pour ne pas désespérer!!!

    2. S’il est communément admis qu’il faut voir pour croire, c’est simplement, et je parle là par expérience personnelle, parce que la prise de conscience non-visuelle conduit à une perception si forte, radicale et rationnelle des autres et de soi-même qu’il faut être d’une solidité de caractère à toute épreuve pour continuer de croire en quelque-chose, surtout à une époque où le futile et le superficiel prime tellement sur des activités beaucoup plus cérébrales et où la vue permet justement d’accéder vite et bien à ce qu’on estime être un niveau de perception suffisant pour appréhender le monde; et s’il existe effectivement cette « confiance aveugle » qui fascine tant les « voyants » que ce terme est indubitablement auréolé d’une connotation des plus positives, cette confiance dont la force est à l’image de la force de caractère dont il faut faire preuve pour supporter le poids de la prise de conscience non-visuelle, c’est en grande partie parce qu’en notre qualité d’êtres humains, nous partageons tous l’envie et le besoin d’entretenir au moins une croyance, quelle qu’elle soit, pour éviter d’instinct que notre monde s’effondre. Nous le rappeler avec humilité, à ta manière si unique en son genre, nous rend, tous, tellement plus humains, tellement plus proches les uns des autres malgré tout ce qui peut nous séparer; merci infiniment, donc, d’avoir trouvé les mots pour ce faire à un moment où, à force de ne plus croire en rien parce que j’avais trop souvent eu l’impression d’être le seul à ne plus comprendre ce qui m’arrive, j’avais fini par douter de cette constante du genre humain!!!

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