La nappe

Les cadeaux racontent ce que nous pensons des autres. Ceux que nous recevons nous asservissent à l’idée qu’ils se font de nous. L’espace d’un cadeau suffit à nous faire chavirer dans un monde auquel nous pensions avoir échappé. À un homme, on offre un accessoire masculin, artisanal, genre tournevis, ou intellectuel, genre joujou électronique. La femme reçoit un attribut de sa féminité, un truc manuel, un objet qui rappelle qu’elle est impératrice et esclave de maison.

Nous sommes marqués à vie par nos cadeaux qui tombent comme des couperets sur nos illusions. L’homme est heureux de recevoir son tournevis, la femme s’effondre de recevoir une nappe, elle qui passe le moins de temps possible chez elle pour se consacrer à une occupation digne. Tout d’un coup, la voilà plongée dans des millénaires de servitudes et de bêtises. Il faut être forte pour survivre à ce genre d’affront venant de la part d’une autre femme.

C’est fou ce que c’est utile une nappe. Ça sert à faire opulence, à se sentir belle, à être à sa place. Ici, c’est chez moi, il y a ma nappe, celle dont je m’occupe avec amour chaque jour avec une régularité mécanique. Elle invite à nous réunir autour d’un endroit où tout est agencé par une féminité aux doigts méticuleux et raisonnables. C’est un objet intime qui reçoit les confidences de nos repas. La nappe est un terrain neutre où se côtoient trois civilisations, celle de l’homme, celle de la femme et celle des enfants, non sans de vives confrontations qui sont le fondement de toute civilisation.

La vie est une diablerie quand on ne peut refuser les cadeaux dont on se passerait bien. Il faut faire comme si ça nous convenait, comme si c’était fait pour nous, comme si nous étions nées pour ça, quand bien même c’est un objet détestable. Les gens nous agressent, nous fourrent dans des tiroirs, mais la politesse fait qu’il faut les remercier. On passe notre temps à courtiser ces gens qui nous méprisent sans vergogne. Ils ne le font pas exprès. Ils croient bien faire.

La nappe, magnétiseuse de regards, est choisie avec subtilité. Une belle nappe, c’est déjà un repas à moitié avalé dans la douceur d’un foyer tenu à la perfection par des personnes de qualité. Objet de convoitise où les doigts aiment à se promener afin de mieux en savourer la texture et l’ambiance de sérénité où chaque objet se sent à sa place. C’est un lieu magique où chaque désir semble comblé comme par miracle.

Jalousie, frustration de voir une autre réussir mieux que soi, envie de la cantonner dans un passé qui n’est pas le sien, forcer le rôle qu’elle est censée tenir, de la haute stratégie qu’on veut inconsciente. Comme elle est conne de recevoir le cadeau, on oublie qu’on est conne le faire. Que se passe-t-il dans la tête d’une femme quand elle décide d’offrir une nappe à une femme affranchie ? Est-ce une façon de lui dire qu’il ne faut s’écarter à aucun prix de ce que l’on attend d’elle ?

Une nappe a ses exigences que la raison masculine ne perçoit pas. Belle, elle est salissante. On voudrait conserver sa nappe comme au premier jour de cet éblouissement devant une table ordonnée, où tout est agencé dans une hygiène impeccable. La nappe est le gage d’une propreté extérieure rejaillissant dans notre intériorité. Il suffit de voir une belle nappe pour se savoir entre de bonnes mains, celle d’une femme qui a voué son existence au bonheur des siens. Et le bonheur vaut bien qu’on nettoie quotidiennement sa nappe afin qu’elle reste à la hauteur de nos appétits.

On offre aux gens non ce qu’ils veulent recevoir, mais ce que l’on estime qu’ils doivent accueillir. Un cadeau nous plonge dans le gouffre de ce que nous devons être aux yeux des autres. Non seulement on nous voit comme ça, mais en acceptant le cadeau, on le reconnaît ouvertement, oui je suis comme tu veux que je sois. Un cadeau n’est jamais aussi nul que l’impression que l’on se sent obligée de donner en retour. C’est une reddition aux désirs de l’autre. Tu me vois comme ça, tu as totalement tort, mais je suis obligée de m’écraser et faire comme si tu avais tout compris de ma vie. En quelques minutes, tu m’as fait perdre des dizaines d’années pour essayer de me faire reconnaitre autrement que comme une image d’Épinal.

J’avoue ma défaite, mais je dois avaler ma déroute en remerciant, en faisant comme si de rien n’était. Non seulement, je viens de me prendre le gadin du siècle, mais je suis contrainte de lécher les pieds de celle qui vient me faire un croche-pied magistral pour me trainer dans la boue, pour y patauger allègrement. La honte est un plat qui se garde au chaud très longtemps, c’est la vengeance qu’on met au frais en attendant le meilleur moment de la servir. Là, je suis dans la gâterie qui se déguste à plusieurs du bout des lèvres et des doigts, le truc qu’on met une vie à digérer.

Une nappe est un objet bourgeois qui fait la richesse de ceux qui l’utilisent. Au point qu’il devient impossible de manger sans elle. La nappe fait partie de l’attirail des gens bien pensants. Il suffit de l’étaler majestueusement sur une table pour que celle-ci deviennent un objet de luxe perdant son statut utilitaire pour entrer dans le monde du raffinement. Sur une nappe, on ne songe plus à sa survie quotidienne pour ne plus se consacrer qu’à révéler sa beauté au monde. Une table est utile, une nappe est un vêtement de luxe pour des connaisseurs. Une façon de détourner l’attention, de fuir le vide de notre existence. On ne mange pas sur une nappe, on se met en représentation, chacun son rôle, tout se met à sa place, c’est le rideau qu’on tire sur le spectacle de ce que nous devons être pour mieux oublier tout ce que nous sommes.

Je croyais avoir fait mes preuves en montrant une femme audacieuse, pas trop bête, capable de changer sa vie et là, une autre femme a cru bon me remettre dans le rang en m’offrant une nappe. Il y a des utilitaires qui ne servent qu’à nous rendre inutile. La nourriture c’est une fête, pas une corvée. La nappe symbolise les corvées du monde. Rien que d’en voir une, je n’ai plus envie de manger, ni parler, ni regarder, ni sourire. Je me dis, il faudra la laver la nappe. Il faudra la repasser. Et il faudra de nouveau en supporter la vue, un objet si beau qu’il donne envie de vomir. On finit par attendre qu’elle s’use la nappe pour la remplacer, un cercle vicieux qui nous enferme dans sa logique comme une petite sucrerie dans une bonbonnière. Ça fait comprendre bien des choses une nappe, il faut lui rendre justice. Je peux avaler tout ce qu’il y a sur la table sauf la nappe.

C’est dit, je l’invite à notre nappe, une merveilleuse réunion d’amis qui ne songent qu’à s’admirer. La nappe est tendue afin d’en supprimer toute ride qui nous rappellerait notre usure. Comme je vous sais plein d’amour, me suis permise d’inviter quelques amis qui ont tant besoin d’amour et de nappe, trois amis SDF (voir http://bit.ly/abBkfi) qui ne rechignent jamais devant un bon repas. Eux ne savent pas faire semblant d’être heureux. Drôle ces gens qui pleurent sur les pauvres, mais n’en supportent pas la vue. Une jolie nappe nous ouvre à tous les plaisirs du monde et eux en ont besoin plus que nous. Mangez mes amis, faites honneur à ma nappe, donnez-moi le bonheur de la nettoyer.

Les riches aiment les mondanités, les pauvres préfèrent la fête. La réunion des deux est explosive, autour d’une nappe, c’est grandiose. Quand on mange sur ses genoux, on se sent coincés, sur une nappe, c’est tout de suite plus relaxant, on ne s’angoisse pour son pantalon. J’adore les nappes tâchées je m’exclame, c’est la vie qui enfile son uniforme de propreté, ça me donne envie de rire. Mes trois compères et moi rigolons, les autres moins.

Une nappe, c’est une toile blanche qu’il faut remplir de traits, de formes, de couleurs et de goût. Mes amis, je vous invite à faire cette nappe vôtre en la maculant de toutes ces beautés qui sont en vous. Faites moi l’offrande d’un peu de votre vie.

La nappe est un champ de bataille où l’on avance ses armée avec ordre discipline. Pour l’entrée, les plats s’engouffrent délicatement dans la bouche, la nappe se prépare aux assauts. Pour le plat principal, l’alcool aidant, les coups les plus redoutés tombent comme par inadvertance. La nappe éclaboussée devient un moment de rage que seul le fromage apaise quand il ne coule pas. Le moment crucial arrive au dessert, le dernier abordage dans la lutte âpre contre nos préjugés. On se laisse aller, on oublie qu’une pâtisserie gicle de partout bombardant sans cesse les derniers combattants. Plus rien à servir, ni desservir, le café est l’ultime guerrier. La nappe a tout absorbé et nous avec en une fresque dont nous ne sommes plus que les vagabonds. On dirait du Soutine, en poussant en avant ces corps, ces mains et ces visages, on dirait la vie quand elle ne se cache plus.

La nappe était dans la maison et regardait la femme.

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Comments
One Response to “La nappe”
  1. beerseerkr dit :

    Pertinent et profond, comme toujours.
    Les nappes ont des fonctionnalités enfantines qu’aucun adulte ne comprend. Enfant, vers 4 ou 5 ans, j’adorais passer sous la table lors des banquets de famille, caché par la nappe qui débordait largement de la table. Et là c’était un festival : je volais les serviettes, dénouais les lacets, piquais les chaussures des imprudents qui se déchaussaient.
    Une nappe peut avoir aussi des aspects plus tragiques. Je connais une dame polonaise qui s’est cachée deux jours sous une table, recouverte d’une nappe qui, Dieu merci, allait jusqu’au sol de tous les côtés de la table. Le pays de cette dame était alors envahi par les troupes staliniennes, et ces deux personnes ont échappé ainsi au viol. Dans ma famille il y a des nappes brodées très anciennes, qui ont du connaître de nombreux secrets…

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