Céline teste le mensonge

Je déteste ces gens qui m’obligent à mentir, mais je déteste encore plus ceux qui m’obligent à dire la vérité. La vérité est un étalon pérorant du faux et du vrai. Sans cet étalon, comment savoir si ce que l’on dit est vrai ? Le mensonge est une jument porteuse d’un devenir dont l’étalon reste incapable. Ce que l’on attend des autres, c’est qu’ils nous surprennent, qu’ils nous dérangent, pas qu’ils nous assiègent de leurs petites vérités dont on n’a que faire.

Un menteur ne déteste rien de plus qu’un autre menteur. On ment pour essayer d’améliorer son sort. Deux menteurs s’annulent en s’entraînant dans une logorrhée pour se justifier, un boniment entrainant un plus gros encore. Mais ne passons pas à côté des bonnes choses, mentir, c’est pour se faire plaisir et rien n’est plus délectable qu’emmerder le monde. Si le monde se cantonnait à sa vérité, ce serait ennuyeux à mourir. Il serait silencieux, triste et suicidaire, ce que l’on ne peut changer finit par nous anéantir. Mentir, c’est le sel de la vie, c’est ce qui nous fait tout avaler. Le mensonge est bavard et parler, c’est encore ce qu’on a inventé de mieux pour ne pas transformer son existence en longues soirées accablantes.

On passe le quotidien à se traiter de menteurs. Ça rassure de savoir que les autres racontent des bourdes, ça nous donne du courage, ça nous donne envie de faire pareil. Tu me baratines parce que tu veux faire monter le beurre en secouant le bon sens de tous ses relents de vérités. Si on n’est pas menteur, on est con, on se goure en disant n’importe quoi. Quel est le plus angoissant, être con ou menteur ?

Le mensonge est une pirouette pour avoir l’air moins bête. C’est une preuve d’intelligence dont on aime se parader le long du jour attendant son éclosion la nuit de ses mille inadvertances. Mais c’est aussi un sacré piège quand on n’en est pas à la hauteur. Il perd son statut d’élucubration pour celui d’ânerie. L’art de manipuler les gens n’est pas donné à tout le monde, il appartient aux artistes de la vie, aux meilleurs d’entre nous. Il ne supporte aucune maladresse.

On ne rêve pas à ce qui n’existe pas. Le mensonge n’est pas une invention, c’est un rafistolage de réalités qu’on tente de faire siennes. Une espèce de tricot où l’on assemble les éléments qu’on aimerait trouver au lieu de ceux qui y sont déjà. Soyons vrais, nous sommes tous des menteurs, le monde n’a pas été fait à notre mesure et pour le mettre à notre taille, il faut bien l’aider. Depuis le début, on se sent prise dans un flot de réalités dont on ne comprend goutte. On fait les fiers, parfois on jongle avec les mots, la plupart du temps on y sombre sans trop savoir ce qu’il y a à y gagner.

L’addition de nullités donnant une grosse nullité, on essaye dans le mensonge d’additionner tout ce qui n’est pas nul à nos yeux. On se penche vers les autres pour s’approprier ce qui nous paraît mieux. Quand le mensonge est un parti-pris, il ne va guère loin en butant très vite sur un autre parti-pris. Pour être crédible, le mensonge doit être objectif, il doit endosser le manteau de la conviction. Et le premier mensonge que l’on fait, c’est à soi. Ce n’est pas simple pour une jument de devenir étalon.

Mon premier mensonge, je l’ai pétri pour ma boulangère à qui j’ai demandé d’une voix ferme, je voudrais une baguette bien cuite. Très cuite ? Tiens, d’habitude, vous préférez moins ? Aujourd’hui comme d’habitude, j’aime quand elle est très cuite. Rendue à la maison, mon mec me demande pourquoi j’ai pris une baguette trop cuite. J’ai fait mon deuxième mensonge, c’est la boulangère qui s’est trompée, elle m’a donnée celle d’une autre cliente. Comme il a eu l’air convaincu, je me suis dite que je peux sans doute aller plus loin. Au départ, un mensonge, c’est tout bête, aussi simple qu’un nouveau-né dans les bras de sa maman. Le bébé grossit et, un jour, on se retrouve avec un ado à soulever. Ce que l’on dit devient si fou qu’on devient incapable de le porter toute seule.

Ce sont les mensonges qui nous font vivre et aimer la vie. On s’y complait parce qu’on y trouve les vérités qui nous plaisent. Notre existence est bâtie sur des mensonges. Un habile menteur est capable de construire un monde qui est une ironie pour celui auquel nous nous sommes habitués. On fait plus attention à un bobard qu’à un truc qui tombe sous le sens.

Le mensonge est l’un des rares moments de l’existence où l’on peut être sincère. La vérité appartient à tout le monde, le mensonge n’appartient qu’à soi, c’est un moment d’intimité. C’est ça le plus précieux, on peut enfin être soi avec toute l’ambiguité et la mauvaise foi dont a besoin.

Le mensonge peut être drôle, utile ou inutile, discret ou matamore. On fait semblant d’être différent des autres, en mieux ou en pire, quand on se sent absorbés par eux. Dans le mensonge, on se sent plus soi que dans ces vérités qui nous ratatinent. Le pire se mélange merveilleusement au mieux dont il est le meilleur amant. Un mensonge réussi est une oeuvre d’art, un raté est une sottise. Mentir demande beaucoup d’héroïsme. La vérité est un moment de faiblesse quand on ne se sent plus d’énergie pour autre chose.

La vérité est égale à elle-même et c’est ce qui la rend insipide. Le mensonge est une adaptation aux changements de notre vie. Le roman de la vie est plus efficace que la longue liste de ses échecs. On ne change pas ce que l’on est, on interprète la partition de notre être selon une infinie gamme de subtilités. Le mensonge est la musique de l’âme et révèle la fragilité qui fonde notre force, celle d’étendre notre existence à tout ce qui nous manque.

Tout chez la femme est mensonge. Maquillage, vêtements valorisants, douceurs réconfortantes, l’homme ne veut voir qu’artifice chez elle, peut-être parce que cela le rassure de la savoir à sa portée. Si une femme sort du lot, c’est parce qu’elle est un garçon raté. On ment à un homme parce que si on lui dit la vérité, il part en courant. L’homme se fait tellement d’idée sur nous que si on le contredit, il ne nous le pardonne pas. Les gens se donnent une image d’eux-mêmes qu’il vaut mieux confirmer si on veut rester à sa place. Est-ce qu’on ment pour changer les choses ou les conserver ?

Rien n’est plus menteur qu’un chiffre. Les menteurs raffolent des chiffres, on leur fait dire ce que l’on veut. 50 % d’entre nous sommes contre ce que tu dis. Nous sommes trois, il y en a une qui s’en fout, bref, il n’y a que moi qui suis contre. Le sondage est une merveille. Dommage que ça coûte si cher, on pourrait s’en faire plusieurs avant d’avoir une causerie avec son mâle. 80 % de nous, les filles de mon corps, se disent insatisfaites de ton amour ! 90 % de nous voudraient pouvoir prendre un petit déj tranquille avec sa femme sans avoir à se justifier toutes les 5 minutes ! Tout de suite le débat prend une autre dimension. 15 % jettent une assiette par terre, 15 % voudraient faire la paix, 20 % restent méfiantes, 20 % pensent déjà à autre chose, 30 % s’en foutent ! Avant de causer avec son Jules, mieux vaut se munir d’une calculette.

Il paraît que ce sont les enfants qui mentent le plus. Ceux qui disent ça n’ont jamais dû essayer de mentir à un enfant et n’ont jamais vu sa tête quand il comprend qu’on s’est moqué de lui. Non, le mensonge est un truc d’adultes qui n’ont pas fini d’en découdre avec la vie. La plupart des mensonges sont fonction de l’heure. Celle qui maîtrise l’heure, maîtrise toute sa vie. T’as 2 heures de retard ! La dernière fois, j’avais 3 heures et tu ne m’as presque rien dit. Mais il y avait la grève, aujourd’hui il n’y en a pas ! C’est vrai, que j’ai prise un peu de retard à la maison, tu avais oublié de ranger des trucs. Sur la route, je me suis faite agressée par un taré, je te raconte pas. Agressée ? Un débile qui m’a prise pour une autre, comme si je pouvais ressembler à une autre fille, moi ! Et alors ? Viens de me faire agresser et tout ce que tu trouves à dire, c’est : et alors ! Voilà comme tu m’aimes, il peut m’arriver n’importe quoi et j’ai droit à : et alors ! Ça m’apprendra à te dire la vérité !

Il paraît que les politiques sont des menteurs. Pas plus que les autres. Les plus dangereux ne sont pas ceux qui mentent, mais ceux qui sont sincères, ceux-là vont jusqu’aux pires extrémités pour avoir raison de leur vérité. Un mensonge peut tout offrir puisqu’il ne donne jamais rien. Il ne faut jamais croire celui qui ne met pas en doute ce qu’il dit. L’affirmation à 100 %, ça n’existe pas, personne n’a raison à 100 %, le 100 % est un mensonge comme un autre.

À quoi sert de se donner du mal à faire de notre vie une vérité puisque tout se termine toujours pas un mensonge ? Entre deux vérités, on coud un joli mensonge pour rapiécer tout ce qui nous semble si injustement décousu. Rien n’étant plus inepte qu’une vérité, on la remplit de toutes sortes de mensonges en un patchwork de couleurs et de lignes toutes plus audacieuses les unes que les autres.

J’ai un rêve, faire un magnifique mensonge si vrai qu’il sera plus vrai que toute la vérité du monde, je l’appellerai mon chef-d’oeuvre. Je ferai mon dernier mensonge, le plus resplendissant de tous, à la toute dernière seconde, je lui dirai, je suis encore vivante et tu n’y peux rien.

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Comments
14 Responses to “Céline teste le mensonge”
  1. beerseerkr dit :

    Je pense que tu as fait le tour de la question, avec beaucoup de pertinence. En fait tu sais ce que je crois ? Je crois que le mensonge colle à la peau d’un être humain comme un chewing-gum colle sous le bureau d’un élève de classe maternelle. Même si la plupart de nous ne sont pas des menteurs pathologiques, nous sommes tous amenés à mentir un jour ou l’autre. Même un chat est capable de mentir. Un jour où j’avais maladroitement marché sur la patte de mon chat, celui-ci, un grand moment après, boitait ostensiblement en sachant que je le regardais. Juste un petit problème : il se trompait de patte !
    J’apprécie beaucoup que tu n’en fasses pas une question de morale, genre « c’est pas bô de mentir ». Sans doute n’est-ce pas beau, mais qui pourrait prétendre que la nature humaine est « belle », hmmm ?

  2. herv2 dit :

    Le mensonge était appelé fable a une certaine époque… fables que nous adorions écouter enfant !

    Le mensonge est donc une belle histoire non ?

    Cordialement

  3. M1 dit :

    Et puis le mensonge comporte aussi sa part de vérité, c’est le degré 0 de la vérité si j’ose dire ; )

  4. Renan dit :

    C’est un plaisir de trouver textes comme le tiens, si riche en forme et en contenu. C’est absolument parfait pour mes études de français.

    Ce que je trouve le plus intéressant chez ton article, c’est que tout au long du texte le mensonge devient plus vrai que la « vérité ». C’est pourquoi que tout le temps le mensonge a été louée comme pour être plus vif, plus délectable, plus savoureux et avant tout plus sincère que la vérité.

    J’ose dire que la vérité dite objective, éxterieure et impersonelle est, au fond des choses, après tout, la mensonge.

    Nous sommes êtres subjectifs; à cause de ça, la lumière de la vérité se trouvera seulement dans le paradoxe, le rafistolage do « réel », la musique, le rêve, la poésie, la constante réinterpretation de la vie et la construction permanente de l’universe de chacun de nous.

    • cieljyoti dit :

      j’aime beaucoup ton expression, le mensonge plus vrai que la vérité, que je partage pleinement. la mensonge est une tentative d’être un peu mieux soi dans un monde prétendument vrai qui nous est extérieur. le mensonge, à mon sens, exprime l’intériorité de l’être avec toutes ses maladresses, ses incohérences, mais aussi ses sincérités. je partage également ton idée que la vérité est un paradoxe, expression que je trouve très juste. le mensonge serait un acte pour tenter d’entrer dans ce monde de la vérité qui nous est finalement étranger. merci pour ce très beau commentaire.

  5. Thierry dit :

    Ce billet est une horreur, plat et inintéressant!!! Mais non c’est un mensonge 😉 Tu as une écriture Tres fine :))) Thierry

  6. un autre Thierry dit :

    Je ne sais pas, je ne sais plus où est la vérité, ou sont les vérités, où est le mensonge, où sont les mensonges…Les fils s’emmêlent, les vies s’emmêlent et se démêlent, je vis dans le vérisonge…
    Je me mens, je te mens, je nous mens, je leur mens, je dis vrai, je dis-vague, je me dis, je me dis-crédite, je me dis-loque, je m’en-tretue avec elles, avec eux, avec moi même…
    Vérisonge, menrité, où est la clé, où es tu, où vais-je ?
    Demain est ailleurs, Tu n’es déjà plus Toi, Céline n’est plus, Thierry est parti…
    Que c’est bon….

  7. lebokokliko dit :

    je trouve ce texte parlant de vérité ..
    si justement décortiqué ..
    j ‘adore
    bravo !

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