L’héritage

La médiocrité est un alcoolisme. On y entre sans s’apercevoir et c’est quand on commence à en mesurer les ravages qu’on regrette de s’y être vautré. On se lève le matin et on se prépare. C’est le rituel quotidien égrainé de sa nouvelle banalité. Le chapelet de nécessités m’enlise chaque jour davantage dans la certitude qu’il est impossible de ne rien changer de mon existence. Chaque jour, je suis enchaînée à la régularité d’une mécanique inexorable. Je me bichonne, j’essaye de m’affubler de toute la beauté dont je me sens capable. Chaque matin, c’est la galère, l’échec cuisant qui me fait rêver d’être une autre, n’importe laquelle du moment qu’elle échappe à son insignifiance. Mais je ne suis que moi et pour un sacré bout de temps.

Chaque matin, je trouve la force d’ébaucher la personne dont la société a besoin et je ne suis presque pas en retard. Je descends, je vais au taf. Je n’attends pas grand chose, mais comme chaque jour de la semaine, je jette négligemment un oeil dans la boite aux lettres. Les miracles, je n’ai pas cessé d’y croire, je lorgne par la fente comme si mon avenir m’y attendait. Entre deux pubs et deux factures, je vois une lettre zarbie, un truc genre officiel à foutre la pétoche. Je prends la lettre à deux mains en écarquillant les yeux, pas de doute, j’ai dû faire une grosse bourde et je ne m’en suis même pas aperçue ! Merde, une lettre de notaire.

Rendez-vous chez le notaire. Mes membres sont coincés de partout. Mais en imaginant que c’est pour un héritage, le coeur se dilate brusquement comme avec l’arrivée d’une grande bouffée d’air pur, c’est à moi que ça arrive ça ? On se prend soudainement pour le centre du monde et un centre, sa première démarche, c’est de trouver les vêtements adéquats, pas ceux qui vont à peu près, ceux qui vont parfaitement, ceux qui attirent le strabisme. Par quoi le regard d’un notaire est-il attiré ? C’est un mec après tout, il n’y pas de raison qu’il ne me trouve pas aguichante. Une touche de jaune avec beaucoup de rouge, il n’y a que ça.

Le centre du monde que je suis se retrouve entouré de gens que je ne connais pas, ils me regardent d’un drôle d’oeil, sûrement mes fringues. Je m’en fiche, c’est ça ou passer inaperçue. Si je regrette, je deviens la niaise et, en plus, qui se voit de loin. Je voudrais me faire petite, je voudrais qu’on ne me regarde plus ou alors franchement, les yeux dans les yeux comme si je faisais partie de leur monde. Je me sens bête. Je me trouve dans une mare de cérémonials où je patauge espérant créer l’illusion d’une personne sachant barboter.

Parmi ces gens, je me sens comme une proie. Il faut que je me ressaisisse, ceci n’est qu’un effet de mon imagination, ces gens se fichent de moi, tout ce qui les intéresse, c’est de savoir combien je vais leur piquer. J’ai déjà du mal à prendre ce qui est à moi, alors pour ce qui est des autres, ils n’ont pas grand chose à craindre. Mais ils se disent, si elle est là, elle doit avoir les dents longues et elle ne pense qu’à nous raboter le derrière de ses prétentions.

La tête d’un notaire est remplie de chiffres et de lois. Ça lui est utile. Le ton neutre qu’il s’ingénie à adopter est d’une arrogance mièvre avec une pointe de modestie frisant un orgueil démesuré. Chacune des personnes présentes est soudée au moindre plissement de cils, car tout chez un notaire a un sens. Il jette des mots énigmatiques qui sont autant d’interrogations dont tous ont l’interprétation, mais pas le sens. Ces gens qui ne bougent pas ordinairement, les voilà dans le cent mètres de leur existence. Ils sont figés, mais je sens leur cerveau qui déambule dans tous les sens. À cet instant, quelque chose d’aussi immatériel que l’amour a un prix.

Après les solennités, il y a l’énumération, je devrais dire l’ébullition, devant tant d’inaccessibles beautés, je me mets à rêver ? Je vais me réveiller, tout ça pour moi ? Ben non, pas pour moi, pour mes voisins qui commencent à reprendre goût au luxe de leur vie. Qu’est-ce que je fais là moi, ils ne m’ont quand même pas convoquée pour faire le témoin, ce sont des sadiques ces ploucs ou quoi ?

Pour un héritage on s’attend à ce qu’il y a de meilleur en ce monde. Finie la figuration, voici le rôle de ma vie. On s’attend à tout ce que l’existence nous a refusée. Argent, maison, appart avec vue dégagée sur Paris, voiture de luxe, on espère tout ce qui ne sert finalement pas à grand chose. On ne s’attend pas à ça. Tous les regards se tournent vers moi, je descends d’un cran dans mon siège. Mon héritage, c’est une concession à perpétuité au cimetière Montparnasse. N’ai-je donc été créée que pour servir d’appuie-tête ?

La personne qui me fait ce leg, c’est pour être sûre que je vais mourir ou quoi ? Nullement mademoiselle, le monsieur que vous avez rencontré s’est plaint de ne pas vous avoir vu plus souvent, alors il a pensé que là il pourrait vous voir tous les jours. C’est une magnifique histoire d’amour, vous savez. Ah bon ? C’est fou ce que c’est convaincant un notaire. Une histoire d’amour, je n’y aurais jamais pensé. En somme, c’est comme une demande de mariage post mortem ? En quelque sorte oui. Vous vous connaissiez peu, mais vous lui avez laissé une impression intemporelle. Normal d’avoir un héritage tout aussi intemporel. Je sens les autres qui rigolent intérieurement, je me sens encore plus nulle que d’habitude.

Je me trouve dans un kaléidoscope, mille facettes d’une seule et même personne, au début, au milieu et à la fin. Par un terrible jeu du destin, me voici à la fin, dans le trou du cul, à parler avec un mort qui n’a pas trouvé le temps de me parler quand il était vivant.

Il y a des jours comme ça où on a envie de mourir, juste histoire de profiter d’un héritage. Que vont-ils dire ces inconnus que je vais trouver dans le caveau ? Ce n’est pas de ma faute moi si je suis morte et si en plus je me retrouve avec des morts qui ne me connaissent pas. Il faut que je m’arrange pour mourir pas trop délabrée pour qu’ils n’aient pas une trop mauvaise impression de moi. Je ne voudrais pas abuser de la situation, je crois que je préfère encore rester vivante.

Oui, restez vivante le plus longtemps possible, je vous prie. C’est un vieux monsieur recueilli sur une tombe voisine. Nous voici donc voisins me dit-il ? Mais je n’habite pas dans le quartier ? J’occupe cette place-ci, vous savez. Ah, vous êtes un membre de la famille ? Non, mais je le connaissais bien, c’était mon ami, un monsieur charmant. Chaque fois que je me sentais misérable, il me suffisait d’un coup de téléphone pour qu’il sache me remonter le moral. Vraiment ? Dommage que je ne l’ai pas mieux connu alors. Vous savez, il se fiche bien que vous veniez ou non dans son caveau. Mais alors pourquoi ? Pour vous faire comprendre que la vie mérite d’être vécue à fond avant d’être mise au fond d’un trou, je crois.

Ils ont hérité de quelques richesses, la belle affaire. Ils vont s’abrutir davantage sous des biens dont ils n’ont aucun besoin. Vous, la voisine qu’il aimait surprendre, il vous a fait don de son humour, croyez-moi, cela vaut plus que tout.

Regardez autour de vous, que voyez-vous ? Un cimetière, des tombes et des morts ? Tout ceci, c’est ce qu’ils voient. Vous devez voir autre chose. Autre chose ? Ce monde qui existe en chacun de nous et qui nous fait vivre même dans la pire déchéance. Que croyez-vous qu’on aime faire ici ? Honorer les anciens ? Non, chercher un sens à qui nous reste à vivre. Nous venons retrouver ce que nous oublions si vite, notre souveraineté de vivre parce que vous savez, eh bien personne ne nous oblige à vivre. La liberté de vivre même dans la pire des prisons, c’est le rire.

Imaginez que ces morts reviennent dans notre monde avec leurs souvenirs, imaginez la pagaille que ce serait. Il y aurait tant d’histoires à raconter que l’on ne saurait plus où donner de la tête. Les vivants se verraient reléguer au second rang, eux qui ne voient jamais rien d’autre qu’eux-mêmes. Le plus insupportable de tout serait qu’ils viendraient nous dire, mais pourquoi ne sortez-vous pas plus souvent de vos cercueils pour que nous puissions enfin faire notre grande farandole ?

On se lève le matin et on se prépare. C’est le rituel quotidien égrainé de sa nouvelle merveille. Le chapelet de bonheurs me révèle au renouvellement de mon être. Après avoir découvert la beauté qui me convient ce jour, je me plais à rêver de ces gens qui me souriront. Chaque matin, je m’aperçois qu’une facette de mon être ne demande qu’à éclore, il me suffit juste d’en rire.

Cet héritage est mon testament.

 

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Comments
4 Responses to “L’héritage”
  1. M1 dit :

    Superbe texte, un hymne… à la vie ! Bravo : )

  2. J’ai déjà acheté l’urne dans laquelle seront disposées mes cendres sur laquelle j’ai fait graver la litanie d’Émile Coué : « Tous les jours à tout points de vue, je vais de mieux en mieux ». Tu n’imagines pas l’euphorie dans laquelle je suis instantanément dès que je la regarde chaque matin. :))

    • cieljyoti dit :

      terriblement désolée, le programme avait placé ton commentaire dans les indésirables (sais pas pourquoi). c’est d’autant plus bête que ton commentaire est très drôle, gros bisous pour la peine

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