Céline teste les fautes d’orthographe

Il faut un instinct de prédatrice pour devenir écrivaine. Pour ne pas devenir la proie de ses mots, il faut en être la chasseresse. Innombrables, on succombe sous leur poids. Ceux dont on a besoin ne sont jamais là quand il faut. Tout le monde peut compter ses mots, peu peuvent compter sur eux. On ne les choisit pas, ce sont eux qui nous assiègent. Les bons mots ne font pas plus les belles phrases que les grands textes car bon, beau et grand sont des mots comme les autres. On n’achète pas ses mots, même à crédit, il faut les emprunter, la concurrence est rude. Selon ses moyens, on peut en avoir le chic, peu en ont le choc.

Pour un garçon, le langage est une fille capricieuse, pour une fille, c’est un garçon buté. Le langage appartient à tout le monde. Je n’appartiens à personne. L’orthographe passe inaperçue, malmenée, elle se répand en cris aiguisés se joignant aux mauvais sons d’un instrument dont on tire les derniers soubresauts. La faute d’orthographe permet des économies substantielles. Avant je m’échinais à découvrir ce qui pouvait me rendre différente tout en étant pareille aux autres. Il me suffit de me parer d’une faute pour attirer l’attention. Pourquoi suivre les règles des autres quand on peut flâner dans les siennes ?

Les mots s’agglutinent autour des banalités, c’est là où ils se sentent à l’aise. S’il suffisait d’accumuler des poncifs pour faire des montagnes, les mots vivraient en altitude et seraient inaccessibles aux esthètes. Les mots font des églises avec leurs fanatiques, leurs détracteurs et leurs schismes. Invention diabolique où chacun devient le dieu de ses écrits.

Un mot en appelle un autre et ainsi de suite. Très vite, on se trouve prise dans un torrent de mots qui vont là où ils veulent sans demander notre avis. Il y en a tellement de mots qu’on finit par les oublier. Comme on ne sait plus où ils sont, il faut les chercher. Les mots pillent dans le trésor de la langue française. Les mots policés n’y changent rien.

Les mots ont un sexe, mais c’est difficile de différencier les deux. Parfois on se trompe. Un mot masculin, on peut se méfier, mais un mot féminin, on ne sait pas où donner du sexe. Tous les grammairiens sont d’accords, on fait neutre pour avoir la paix, mais en contrepèterie, la contrepartie n’est pas vraie. L’abus de mots masculins pour une femme peut avoir des conséquences viriles, le contraire est tout aussi vrai. Il faut respecter la parité pour ne déséquilibrer personne.

Les formes sont esthétiques quand il n’y en a pas trop. On en voudrait plus, mais après on ne sait ni les conjuguer, ni les décliner. On se mélange les genres et on ne sait plus qui on est. Garçon ou fille ? Le genre est une source infinie d’erreurs. Tout le malheur d’un mot est qu’il peut être singulier ou pluriel. La neutralité est invivable. Selon telle ou telle expression, on peut se trouver célibataire, en couple, marié, veuf ou divorcé. Il suffit de trois mots pour voir sa situation se modifier tragiquement. Toute l’horreur de la grammaire est là. Normal de faire des erreurs quand les règles sont dures à supporter. Mélanger le féminin au masculin, le singulier au pluriel, l’invariable au variable est un délice pour celui qui apprécie le style.

Je suis une fille. Mais il y en a plein de filles et moi alors ? Je m’appelle la garçonne, ce qui limite considérablement les rivales. Ça ne suffit pas, j’ajoute la beau garçonne. Pour être plus sûre, je me dis la beau garçonne au belle cul. Là, je suis sûre de faire le vide autour de moi. Si les garçons ne se tournent pas vers moi à mon passage, je ne sais plus quoi faire. Bien connu, les garçons n’aiment que nos fautes, parfaites, nous les faisons fuir. Je prends mes distances à l’égard des mots familiers. La familiarité tue le mystère et sans mystère, on ne cherche plus à comprendre.

J’ai cent euros, je suis sans euros, il suffit d’intervertir les mots pour aller mieux, je suis cent euros et j’ai sans euros, tout de suite, je me sens euroeuse. Je me mets deux bouts pour être sûre d’être au bout des deux. Je ne supporte pas d’être au milieu, déjà que je suis moyenne en tout, alors si en plus il faut que je sois au milieu. J’ai mille yeux pour moi et je suis aux mille yeux de mon regard.

Après avoir ressassé les vicissitudes de ma journée, je m’endors. Il faut vite le dire car je ne m’en aperçois pas. Je me crois encore avec moi et je me retrouve dans une féerie inouïe d’images. Je me demande où suis-je donc ? Comme je ne sais pas où je suis, forcément, je ne sais plus qui je suis. D’ailleurs je ne l’ai jamais su. En dormant, je me demande où je suis, ça m’occupe une nuit, c’est ça de gagné sur le reste de la journée où je me demande si je suis là où je devrais être. Dangereux de creuser ses mots, on finit par s’y enterrer.

Je ne suis pas une reine de l’ordinateur, mais je suis l’ordinatrice de mon roi. Il a un sacré caractère mon roi, même que parfois on dirait un gueux tellement il fait l’homme. Je ne lui lâche rien, un mec doit être plus-que-parfait parce qu’à l’imparfait il frise le conditionnel.

L’art est une façon de transformer le banal en émerveillement. Les filles l’ont compris qui peinturlure leur visage. Tu prends Vermeer, ses tableaux sont d’une banalité insignifiante, une laitière, il devait y en avoir à ne plus savoir qu’en faire, une fille à la perle, il devait y en avoir des tonnes, pourtant même aujourd’hui on reste scotché par une magie qui nous secoue les tripes.

Il y a des mots intelligents et des mots bêtes. On essaye de trouver les mots judicieux, mais ils deviennent tous, un jour ou l’autre, bêtes. Les mots sont bavards quand ils ne veulent rien dire. On parle, on fait des fautes et personne ne réagit. Quand la faute ne provoque aucune réaction, on se dit, peut-être que le mot est bête ? Alors on choisit des mots qui provoquent des fautes qui font réagir, on se donne l’impression d’être intelligente. Les mots se reconnaissent, sinon ils sont analphabètes.

On ne les sort pas comme ça, ses mots, on les habille du mieux qu’on peut. Il ne suffit pas de les habiller, faut-il encore qu’il soit à la mode, parce qu’un vêtement pour être présentable, il faut qu’il soit à la mode. Mais comme un mode en chasse un autre, on ne sait jamais lequel est le bon. Le mode passé, c’est bien, mais c’est fini, le mode futur, on l’attend toujours, quant au mode présent, il change tout le temps, pas facile de s’y reconnaître.

Je mets des parenthèses quand je ne suis pas sûre de moi. Je l’ouvre assez facilement, c’est pour la fermer que j’ai des doutes. Pour me rassurer, j’ouvre des guillemets. Quand je les ferme, je laisse une place pour rajouter ce que j’oublie. Quand je suis pauvre, je mets un point, deux points quand je suis moins pauvre, trois quand je suis riche, mais c’est rare, d’ailleurs, c’est que je n’ai plus rien à dire. Je m’exclame parfois, histoire de dire que mes mots sont là ! Sinon le reste du temps, je m’interroge, est-il à la bonne place ce foutu mot ? Pour respirer, je mets des virgules, histoire de dire, attendez, je n’ai pas fini, je respire. Quand je transpire, je mets un point virgule, je n’ai pas fini, je m’éponge le front avec le point pour ne pas être ridicule. On fait ce que l’on peut avec ses mots.

Il y en a qui prennent la plume comme d’autres prennent une raquette, pour renvoyer la balle qu’il imbibe d’encre. Ça gicle partout et tout le monde est content. Il y a ceux qui écrivent comme d’autres prennent une truelle, pour boucher les fissures de la vie. Il y a ceux qui prennent leur plume comme s’il prenait un marteau, pour casser tout ce qui les dérange. Quand ils ne veulent déranger personne, ils choisissent de déranger ce que tout le monde dérange déjà. Il y en a qui prennent leur plume comme un papier calque. Ils recopient ce qui a déjà été écris mille fois. Et pour ne pas avoir l’air de trop copier, ils font des fautes. Il y en a qui prennent leur plume pour chatouiller les autres. Les gens irresponsables s’ingénient à jeter au vent une réponse au sable.

Moins on a à dire plus il y a de discussion pour savoir s’il faut en parler ou non. On n’est jamais seul quand on est solitaire, on est majoritaire. Quand on est unitaire, on est totalitaire. D’abord on est complémentaire, ensuite on veut être parlementaire. Parlementer avec soi, c’est le début de la sagesse, c’est quand on parlemente avec les autres qu’on devient fou. Un contestataire ne peut pas se taire, comme ses critères ne sont pas justes, il déblatère. L’humanitaire, c’est héréditaire, c’est involontaire. Pour celui qui veut le taire, c’est élémentaire, c’est pour celui qui est volontaire pour en parler que tout devient réfractaire. On a rarement le courage de ses mots.

On prend la plume pour s’astiquer le nombril, plus ça brille, moins ça se voit, l’éblouissement, ce n’est pas bon pour la vue. Il y en a qui prenne la plume pour chercher, d’autres pour trouver, ils cherchent ce qu’ils trouvent, ils trouvent ce qu’ils cherchent, dans tous les cas, ils ne savent plus où ils en sont. Le stylo est une tête chercheuse. Pour retrouver son chemin, il laisse une marque bleue partout où il passe. Malheureusement, il faut respirer. On lève la plume, et patatras, on laisse un blanc. Bonjour pour retrouver le fil de ses idées avec tous ces blancs !

On jongle avec les mots quand on est fruste avec eux. C’est la maladresse qui nous rend acrobate. Certains tombent, une fois abîmés, on ne sait plus quoi en faire. Alors on en fait des fautes bien comme il faut, bien présentables qu’on exhibe avec fierté comme un artisan exhibe les mains blessées qui ont fabriqué un chef-d’oeuvre.

Les mots sont fragiles, ils tombent, ils cassent, ils gémissent, il faut les dépanner souvent à leurs dépens. Les mots maltraités sont malheureux, ils se laissent aller, ils ne font plus d’effort pour se rendre présentables, certains vont si mal qu’il leur faut un psy pour les remettre d’aplomb. Mais personne ne les comprend les mots. Ils se sentent rejetés. Les mots incompris font beaucoup de fautes, parfois ils vont jusqu’au suicide. Un mot tombe mal quand il n’y a personne pour le récupérer. Quand il tombe bien, c’est qu’il frappe l’imagination.

Quand les mots sont maigres, ils passent inaperçus. Ils ont l’air penauds. On les fait grossir en leur faisant tout avaler. Un gros mot bien gras ne passe pas inaperçu et avec une petite faute de goût, il devient franchement insupportable. La faute, c’est la cerise sur le gâteau.

Quand on a l’âme héroïne, on entre en résistance. Jouissif d’utiliser des mots clandestins ? Personne ne les comprend, soi-même, on n’est pas sûre de leur sens. Dans le mystère, on se sent libre, forcément, personne ne comprend, plutôt ils croient un truc alors qu’on veut en dire un autre. La clandestinité est un paradis. Plus de fautes, mais un code secret. Il faut juste éviter les mots qui veulent tout dire pour n’employer que ceux qui ne veulent rien dire. Même les pires tyrans ne savent plus où donner de la tête. La pauvre, si on la met en prison, elle va peut-être guérir et ses mots retrouveront leur sens. Une faute qui a un sens est plus dangereuse que celle qui n’en a pas. La faute a l’art d’attirer l’attention à elle. On se dit, elle a le mot malade.

Les mots miroirs, on croit s’y reconnaître et plus encore dans leurs fautes. Il faut choisir miroir ou brouillés ? Miroir, ils me renvoient sans cesse à mes fautes, brouillés, on n’est sûrs de rien. On a plus d’indulgence pour les fautes qu’on ne connaît pas que pour celles que l’on reconnaît.

Le nombril repose sur un énorme malentendu, le nombre. Tout le monde en a un de nombril et on est tous des nombres. On dit le nombre, il est ceci ou cela. Si j’ai le nombre, c’est parce qu’avant j’avais la pénombre. J’avais essayé le pénombril, mais on ne me voyait pas. On m’entendait et me sentait parce que j’avais le pet nombril, mais c’est frustrant. Et quand on ne voit rien, on se rattache à la première île qu’on trouve. Le français a fait une faute, île logiquement devrait être masculin, non ou alors on devrait dire une nombril ?

La fille a son nombril, le mec a son ombrelle. La démonstration est faite, une fille a une ombre à elle alors que le mec a un nombre à il. Reste à savoir qui est à l’ombre de qui, d’elle ou de lui ? À son nombril, il fait celui qui est à l’ombre d’elle.

Le plus dur est d’expliquer à quelqu’un la maladie qu’il n’a pas. Bien connu, au bout de quelques minutes, il se croit investit de cette maladie, mais comme il ne la connaît pas, il commet des fautes quant à son diagnostique. À l’en croire, tout le monde l’aurait cette maladie. Les fautes nous font dire ce que l’on ne voudrait pas, plus exactement ce que l’on veut faire croire que l’on ne veut pas dire. Le mot lapsus est une faute qui rend honteux le mot juste. Rien n’est plus beau qu’un mot malade, on lui pardonne ses fautes.

Il m’emmerde ce mot, exprès il ment, il fait son besoin sur les autres, pourtant tout propres du matin. Les mots s’emparent de tout ce qu’ils peuvent quand ils se font la malle. Ils ont leur vie à eux. Il suffit de les lancer pour qu’ils retombent sur leurs pieds, enfin à condition de faire des vers, sinon ils vont là où ils veulent, jamais là où on voudrait. Un mot, on lui attache un fil aux fesses, on le lance au loin et il s’envoie en l’air. Les mots font des fugues quand ils se prennent pour des notes. Je préfère faire des romans comme ça s’ils fuient, je les retrouve sur une autre page.

Les mots sont intimes, on les écrit pour soi. On fait des fautes pour les autres, pour bien leur faire comprendre qu’on n’est pas prête à partager son intimité avec le premier lecteur venu. On entasse les mots dans une page, on en met tant qu’on peut. Ensuite, on les caresse en espérant que le génie sorte d’eux. Mais c’est rare. Question d’étreinte, je suppose ? Même sans génie, les mots ont raison, c’est pour ça qu’il ne faut pas leur donner tort. Les mots, on les tord dans tous les sens en espérant qu’ils auront raison. Quand j’ai raison, je me tords, quand j’ai tort, je m’en fais une raison. Le mot échappe à tout réalisme pour se plonger entier dans ses illusions.

Un livre, c’est un mélange de musique, de couleurs et de poésie. C’est une manifestation de mots. Il faut les laisser crier tant qu’ils peuvent surtout s’ils n’ont rien à dire. Les mots sont des outils, ils sont une invitation à les casser pour bâtir l’oeuvre qu’ils ne réaliseront jamais. Mots bafoués, mots martyrisés, mots affaissés, mais mots libérés. Les mots, on ne les choisit pas, on les fait fondre dans une alchimie magique. Ce mot qui veut tout dire, c’est ce qu’il ne veut pas dire qui est important.

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Comments
9 Responses to “Céline teste les fautes d’orthographe”
  1. christelek2 dit :

    Comment dire – j’ai le mot sur la langue – tu as fait pas mal de bien aux « maux » en écrivant cette chronique à leur gloire; tu as raison de réclamer un dernier combat féministe pour, si non une parité, du moins un quota de mots féminins supplémentaires surtout pour les jolis pas gros; mais toi qui voyage, les mots étrangers ont-ils un sexe dans toutes les langues ? en tout cas continue comme ça, tu nous enchante

    • cieljyoti dit :

      en anglais comme en chinois, les mots n’ont pas de sexe et, comme par hasard, ce ne sont pas des langues proprement littéraires. comme quoi le sexe incite à l’écriture ! merci beaucoup pour ton commentaire

  2. Il va sans dire – mais tout l’art de la rhétorique est de le dire malgré tout dans le seul but de se faire remarquer avant que d’autres ne soient marqués par les éventuelles profondeurs abyssales de mes remarques de forme -, que pour t’assurer une image de marque par laquelle tu te démarques à vie, jusque dans les moindres recoins de l’orthographe, du remarquable destin d’une certaine Céline Dion, tes parents n’avaient donc nul besoin de commettre l’irréparable à ta naissance : tester l’ouverture d’esprit et les marges de manoeuvre de l’officier d’état-civil en affublant, par exemple, ton céleste prénom d’une déclinaison aussi fantaisiste que « Séline », car qui dirait « déclinaison » évoquerait inéluctablement le déclin, voire la décadence, ce à quoi je suis d’autant moins enclin que cet article, à lui seul, est une preuve éclatante de ton inclinaison…, que dis-je, ton faible légendaire, ton fort penchant pour une exploration méthodique et méticuleuse de ces mots d’esprit que d’aucuns ont si tort de maudire, de ces mots, écrits ou parlés que tu manipules et malaxes sans mal, telle une pâte à modeler, pour les faire resplendir dans toute leur grandeur et leur cadence !!!

    Sans en faire une affaire d’États, ta langue, tes mots et toi savent si bien jouer de leur malicieuse complicité pour se mettre dans tous leurs états, voltiger avec une apparente légèreté dans la haute stratosphère des subtilités linguistiques, et répondre au risque de la banalité, qui les ferait s’étaler de tout leur long, par un talent si proche de l’infini que s’il me revenait le privilège de contribuer, ne serait-ce que marginalement, à l’instauration d’un nouvel ordre mondial, je les élèverais volontiers au rang de futur étalon-or dans la mesure où ils valent bien non seulement tout l’or, mais carrément toutes les monnaies de pacotille du Monde !!!

    Et puisque je me surprends à parler de monnaie pour commenter ton billet, autant avoir de la suite dans les idées en t’écrivant ce qui suit… Sans même devoir y investir cent euros, ou n’avoir d’autre choix que de me retrouver sans le sous ou sans dessus dessous, je sens si bien quel malin plaisir tu a pris à apprivoiser, dompter, articuler et désarticuler chacune de tes paroles, combien ce délicieux moment d’amusement créatif aurait pu se poursuivre encore jusqu’à la fin des temps si seulement ta pendule avait pu se figer quelques instants de plus, à quel point ton goût de l’écriture s’est momentanément transformé en une relation d’autant plus fusionnelle avec ton ordinateur chéri que c’est bien toi, et non la bestiole informatique, qui resteras à jamais la grande ordinatrice de la pensée, du verbe et de l’action !

    De là à supposer qu’il en est ainsi parce qu’ordinateur et ordinatrice connaissent des trajectoires sexuelles opposées, il y a un pas de géant que je n’ai point envie de franchir, pas même en reformulant cette phrase de manière à la terminer par un point d’interrogation, car, bien que la question des rapports hommes/femmes te tienne très à coeur, il n’y a probablement, pour une fois, aucun rapport de cause à effet… ! Mais ce qui est sûr, en revanche, c’est que le caractère binaire de la langue française, totalement déconnecté des lois de l’informatique pour être le fruit d’une histoire millénaire à côté de laquelle la « longue marche » des premières machines d’IBM au dernier iPhone en date fait vraiment pâle figure, cette distinction presque manichéenne entre des mots inéluctablement associés à la dualité entre masculin et féminin, singulier et pluriel…, donne à la langue française un piquant dont d’autres idiomes ne regorgent pas tant. En effet, et pour rebondir sur ton affirmation selon laquelle l’anglais et le chinois sont des langues beaucoup moins littéraires que le français, je me demande bien à quoi ressembleraient nos échanges s’ils se faisaient en allemand, langue qui se caractérise notamment par l’existence de trois genres (outre le traditionnel masculin et féminin, un neutre destiné prioritairement à qualifier les objets et autres abstractions de la vie, tellement plus impersonnel par nature et vecteur de distance émotionnelle que ces compères sexués), qui semble s’être prêtée tout particulièrement à des manifestations aussi froidement rationnelles que la morale de Kant !

    Cela dit, comme je ne puis t’infliger immédiatement l’épreuve de la germanisation, c’est toujours et encore dans la langue de Molière, si propice aux cabrioles enjouées de mots uniques en leur genre que j’aimerais conclure mes observations sur un petit néologisme de mon cru, heureux d’avoir cru, dès mes primes passages sur tes pages, à la croissance exponentiel de tes qualités littéraires et autres. À l’heure où les mots ont souvent reflété mon besoin de décrire ou définir toutes sortes de maux présents ou à venir, la plume aiguisée de tes ongles virevoltant allègrement sur ton clavier restera encore longtemps une charmante ACCOMPAGNEUSE (à lire tes réflexions sur la prédatrice et la chasseresse, « accompagneresse » me paraissait finalement trop bestial, bien que l’être humain descende incontestablement de l’animal), et tes écrits, si divertissants ou si profondément humains à leurs heures jamais perdues constituent, pour moi un si joli livre de chevet ! Alors merci à toi, mon irremplaçable Céline, de m’offrir l’immense plaisir de te lire, quand bien même j’en aurais simplement besoin pour me changer les idées… !!!

    À très bientôt!

    Christian

    • cieljyoti dit :

      génial ton commentaire. tiens je ne savais pas pour l’allemand. est-ce pour autant une langue littéraire ? je retiens le mot accompagneuse que j’aime bien. merci infiniment pour tes mots

  3. Voilà qui m’apprendra à ne pas cocher la case « prévenez-moi des nouveaux commentaires par mail »; à peu de choses près, j’aurais oublié de te remercier vivement pour ton grand intérêt à me lire, et serais passé à côté d’une occasion de rêve pour te répondre en bon Allemand, si soucieux de faire preuve de pédagogie qu’il cherche même à t’expliquer ce que tu ne lui as jamais trop demandé dans l’espoir que tu le comprennes au mieux, donc, quelque-part, sans laisser de place à une once d’incertitude…, erreur que je corrigerai sans plus tarder après t’avoir fait partager les quelques précisions que voici!

    Au fond, l’allemand est une langue bien plus philosophique et administrative que littéraire ou artistique, et ce, essentiellement pour des raisons culturelles, religieuses et géopolitiques qui expliquent pourquoi il demeure toujours aussi difficile de surmonter le fossé des antagonismes franco-allemands. En effet, ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler l’allemand n’est, en réalité, que l’une de ces langues germaniques qui se développaient encore côte-à-côte au sortir du Moyen-Âge, à savoir le Hochdeutsch (haut allemand), appelé ainsi parce que sa structure grammaticale et la richesse de son vocabulaire ont toujours été bien supérieures à celles de ses rivales. Or, c’est peut-être tout simplement cet état de fait qui a poussé Martin Luther à faire le choix du Hochdeutsch le jour où il a décidé de concrétiser l’avènement du protestantisme, c’est-à-dire la rupture d’avec le catholicisme et les vestiges du Saint-Empire Romain-Germanique, au début du XVIe siècle, par une traduction de la Bible destinée à être largement distribuée aux croyants grâce à la (re)découverte de l’imprimerie. Cette évolution a d’ailleurs été si artificielle qu’à l’inverse de la France, nation qui existait déjà bien longtemps avant de réaliser son unité linguistique par-delà le carcan du latin, où ce sont précisément les conquêtes territoriales et les velléités centralisatrices de rois comme François Ier ou Louis XIV qui nous ont valu d’adopter le français parisien, langue de la cour, comme seul et unique idiome officiel, au détriment de variantes méridionales comme l’occitan, le Hochdeutsch, quant à lui, a entamé sa phase d’expansion plus de trois siècles avant que l’Allemagne ne parachève son unification nationale avec la proclamation du Premier Reich en 1871. Mais il est vrai que dans les deux cas, la langue a beaucoup servi d’instrument politique! Ce qui n’a pas empêché bon nombre de patois ou dialectes locaux de se perpétuer jusqu’à nos jours, surtout dans les régions rurales et parmi des personnes d’un certain âge, et qu’il ne faut parfois pas beaucoup de mauvaise volonté à des Allemands issus de différents Länder pour ne pas se comprendre oralement (et s’il est parfaitement normal d’écrire en Hochdeutsch puisqu’il s’agit là de la seule langue officielle, le parler est, pour certains, quelque-chose d’inhabituel…), d’où la célèbre expression française de « querelle d’Allemands », loin de n’être que le pur fruit de l’exagération…!

    Sachant, d’une part, que la Réforme protestante s’est définie, d’emblée, comme un mouvement d’opposition frontal à une église catholique non seulement omniprésente, mais surtout vécue comme le vecteur de l’hégémonie de la culture gréco-romaine sur l’Europe du Nord,et d’autre-part, que toute langue est conditionnée par l’environnement socioculturel, géographique ou climatique de ceux qui la parlent, il est évident que l’allemand porte en lui les stigmates d’une société bien plus austère, rigide et organisée que celle des pays latins, et qu’à l’inverse, le protestantisme semble tellement incompatible avec la mentalité française que Michel Rocard ou Lionel Jospin, mes plus célèbres coreligionnaires de France, qui partagent avec moi la constante propension à faire montre de pédagogie et à privilégier l’austérité d’un discours à l’effet d’affichage des actes, n’avaient aucune chance de subjuguer les foules au point de devenir, un jour, Président de la République.

    Comme il est d’assez mauvais goût de s’embrasser en pleine rue en Allemagne, non seulement entre collègues de travail, dont les relations sont censées se limiter, par principe, à des échanges purement professionnels, mais aussi, et c’est là bien plus surprenant pour un Français, même entre amis ou personnes qui se connaissent de longue date, une expression comme « je t’embrasse chaleureusement », qui passerait chez nous comme une sympathique marque d’affection, de tendresse et d’estime, revêt immédiatement une connotation beaucoup plus sexuelle puisque le simple fait de s’embrasser ou de se faire des câlins est réservé à des amoureux ou, à la limites, aux relations entre une mère et ses enfants. Dans un pays marqué par le froid, dans tous les sens du terme, il suffit donc de l’adjectif « chaleureux » pour sous-entendre que l’on s’apprête à se dévêtir ou à faire l’amour, et donc pour en choquer plus d’un, ce qui explique d’ailleurs pourquoi tant de personnes originaires des pays du nord, à qui on n’a que trop appris à refouler l’expression de leurs sentiments ou de leurs désirs jusque dans les subtilités langagières, se défoulent d’autant plus volontiers lors de leurs voyages en terres étrangères, et pas toujours pour le meilleur…

    De surcroît, et à l’instar d’une société suffisamment rigide pour vouloir catégoriser, classer et décrire à peu près tout ce qui la compose, histoire de ne surtout pas laisser une place démesurée à l’improvisation, le Hochdeutsch dispose d’une redoutable capacité structurante et moralisatrice, notamment dans le vocabulaire lié à la féminité. Concrètement, comme il existe donc, outre les mots masculins ou féminins, ce fameux genre neutre, destiné entre autres à qualifier des objets ou des abstractions, un peu comme « it » en anglais, on emploie donc un article neutre, et non pas masculin ou féminin, pour parler d’un enfant, être encore plus ou moins asexué, car biologiquement incapable de se reproduire avant l’adolescence. Mais là où les choses se compliquent, c’est que le neutre sert également à qualifier la fille, par opposition à une femme d’âge mûr, un garçon, de son côté, se voyant gratifié de son article masculin le plus naturellement du monde dès qu’il quitte le stade de la petite enfance, et qu’une demoiselle reste littéralement une « petite dame », quel que soit son âge, parce qu’il est considéré comme normal qu’une femme se marie au bout d’un certain temps, qu’une dame célibataire, quand bien même sa situation familiale résulterait de son libre choix, n’a pas encore atteint toute sa maturité sexuelle.

    Bien entendu, cela n’a nullement empêché les femmes allemandes d’être souvent largement en avance sur leurs homologues des pays latins (par ex. de près de 70 ans sur la France en ce qui concerne le droit de vote, ou la possibilité de recevoir un salaire en mains propres au lieu de devoir se le faire virer sur le compte de leur mari), mais la langue ne manque donc pas de soumettre l’égalité homme/femme à des règles très réductrices à leur manière. Et encore: grâce à la victoire du Hochdeutsch sur des dialectes alémaniques tels que l’alsacien, les femmes allemandes ont échappé, fort heureusement, au summum du mépris qui consiste, pour un mari alsacien, à qualifier son épouse de « maïdele » (fillette) à tout âge de la vie, et à s’exclamer: « Mais qu’est-ce que tu fais, maïdele? Tu as encore raté la sortie de l’autoroute! », Même lorsque sa dulcinée a déjà passé son permis il y a une quarantaine d’années… !

    Dernier exemple pour aujourd’hui: comme un prénom ne suffit pas forcément à classer quelqu’un, donc à lui fabriquer une identité bien à lui/elle, heureusement que l’Internet a permis d’y remédier par l’entremise des pseudos, que l’on suppose uniques dans un environnement donné (en tous cas, je ne connais pas d’autre Cieljyoti que toi sur la Toile…); et quant à ceux, parmi les germanophones, qui préfèrent t’appeler par ton prénom, il n’y aurait rien de choquant ou de dégradant à leur dire quelque-chose du genre: « Tiens, la Céline vient de publier un nouveau billet sur son blog », étant donné que l’article défini « la » remplit la fonction d’un démonstratif = la fameuse Céline, la talentueuse écrivaine dont je vous parle si souvent…

    En conclusion, comme l’allemand est tellement plus réfractaire à l’expression de sentiments ou d’émotions, tellement caractéristique d’une société figée au point d’avoir toujours et encore un mal fou à tolérer tout écart à la norme, c’est avec cette fougue que permet une langue littéraire comme le français que je me permets de t’embrasser chaleureusement, de te souhaiter bonne continuation et de te dire « à très très bientôt, mon irremplaçable Céline » !!!

    • cieljyoti dit :

      vraiment très intéressant tout ce que tu me racontes. je retiens bien entendu ce que tu dis à propos du bisou amical. je peux te dire que, en tant que chinoise, la coutume française de s’embrasser est considérée comme sexuelle et sale. en chine, des parents n’embrassent pas leurs enfants (à la rigueur les bébés, mais c’est rare), même un couple ne s’embrasse pas sur la joue. de père français, je connaissais et pratiquais cette coutume qui m’est devenue indispensable. mais de retour en chine, je n’embrasse jamais personne sur la joue (ça pourrait être dangereusement mal interprété). j’ai été surprise de voir que c’est un peu la même chose en Allemagne. très étonnée aussi d’apprendre que l’on appelle sa femme « maïdele » (fillette) à tout âge de la vie. bref, j’ai appris beaucoup de choses ce soir et je t’en remercie. 4 gros bisous

  4. Plusieurs fois que je lis ce texte et j’en reste coi ! Quoi que coi, le pourquoi du quoi ne m’échappe pas, quoique !
    En bref et pour faire simple, ce texte est tout simplement génial ! Succulent.
    Les mots d’elle écrits ici seront peut-être les modèles d’un autre temps.

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