Céline teste la peur

Munch - Le Cri

Munch - Le Cri

Sereine, je longe un couloir diapré de quiétudes désœuvrées. Plongée en quelque rêve de soir, brusquée, je me laisse prendre à la présence d’un lieu absent. Dans la douce tiédeur du calme, je suis saisie d’un doute, puis de deux, de trois, suivis d’une multitude affluent par escouades jusqu’à ma poitrine. Je ne sais quel trouble me pousse à fuir ce trop paisible endroit. Je jette un regard désespéré derrière moi, rien.

La peur rugissante nous rend gémissante, elle crie des coups de fouet. Elle baragouine à notre intimité quelques torpeurs inintelligibles. S’effarouchant pour un rien, elle se met dans tous ses états et se replie dès qu’on la touche. Inlassable, elle ressasse les mêmes drames. Tout ce qu’on laisse passer revient sans cesse nous hanter.

Il faut la prendre à bras le corps, la secouer, lui montrer qu’elle a tort de se tournebouler pour si peu. Ne te mets pas dans cet état ma petite, attends au moins d’avoir une raison. Ce qui fait peur, c’est ce qu’on croit voir. Ce que nous ne voyons pas, aussi terrifiant soit-il, nous laisse de marbre. Et ce que nous voyons, c’est ce qui est en nous. Si la peur n’était pas une idée, elle ne nous viendrait jamais en tête. On gigote en tout sens, on se donne de l’importance, on fait comme on peut avec ce qu’on est.

Ça fait froid dans le dos. Un glaçon noyé dans un bain de vapeur. De sa médiocre pâleur, la peur est une dictature assourdissante de couleurs. On n’a qu’un seul désir, que tout redevienne aussi insipide qu’avant. La peur est manichéenne, elle voit tout bien ou tout mal. Elle ignore la demie-mesure. Simplette tourmentée, c’est une vieille fille qui vieillit mal. Éternelle pucelle, elle n’a d’autre souci qu’elle-même. Épouvantée, elle se réfugie en narcisse.

Il suffit de presque rien, un souffle inhabituel pour que s’immisce l’appréhension. Le doute insidieux qui s’incruste. On nie sa crainte. Que fais-tu là toi, tu n’as rien à faire ici. Détrompes toi, je suis ici dans mon royaume. Et bien, ça promet. Tu as le visage jaune, c’est normal ? Oui, c’est mon fond de teint. Tu transpires ? Moi ? Quand je pense trop, ça me le fait. Que vois-tu donc ? Sais pas, juste envie d’avoir peur. Je me dis, ce n’est pas perdu.

La peur bébé, un biberon chavire, le cataclysme. La peur enfant, mon jouet, il va casser avant moi ? L’enfance nous prend délicatement par la main et nous emmène dans le pays des horreurs où l’on étripe ceux que l’on aime. La faux côtoie l’ivraie du sang. La peur ado, comme si elle pleuvait, enfourche chaque bouton d’acné. Le moindre son devient révélation. La peur adulte s’emmitoufle des terreurs du passé. La peur des vieux s’angoisse de celle des jeunes.

À l’enfant radieux d’innocence, de quoi as-tu peur ? As-tu plus peur que ton papa meurt en premier ou ta maman ? Les enfants ont vieilli. La probabilité est que papa meurt en premier. Tu connais les probabilités, tu les as étudiées à l’école ? À l’école, ils en sont restés à la multiplication et à la division, plus loin, ils ne comprennent pas. Non, j’ai vu ça à la télé. Heureusement qu’il y a la télé, sans ça je serais dans un état arriéré. Et tu n’as pas peur ? Peur de quoi ? Je ne sais pas, pour ton avenir ? Non je n’ai pas peur de grandir.

La mort on peut la personnifier, la peur, elle n’ose jamais se montrer. Elle a des problèmes d’élocution. Difficile de lui tirer les vers du nez sans qu’elle se mette à bégayer, bafouiller, geindre, prendre son air hébété. Il ne faut pas le lui dire, elle s’offusque pour un rire. Tu as l’air bête, tu as peur ? Peur, moi, je n’ai jamais peur. Il n’y a qu’elle qui parle, mais elle fait la grande muette. Comme tous ces gens qui ne trouvent pas leur place, elle se prend au sérieux.

On lui prête des sentiments exécrables. Ça joue sur son moral. À peine ouvre-t-elle la bouche qu’on s’attend au pire. Quand on y met son corps et peu de sa tête, normal que ça dérape. Elle a si bon cœur qu’elle en met trop là où il n’y en a pas assez. Tellement lâche, normal qu’elle ait honte d’elle. Rien ne lui est plus dangereux qu’un timide avec ses accès imprévisibles de courage qui l’humilie.

Elle aime qu’on la flatte. Que fais-tu pendu au lustre ? Une souris, un serpent, un monstre ? C’est très fort ce que tu fais. La peur donne des ailes, elle fait des miracles. acculée, elle fait des bonds extraordinaires. Trop bonne toi, c’est quoi ton truc ? Je fais comme si il n’y avait plus rien à faire et je saute dans tous les sens.

Elle a besoin de se rendre utile, il faut la rassurer. Si tu n’avais pas été là, je ne sais pas où j’en serais. Tu m’as sauvée. Il ne faut pas trop l’encourager, sinon elle se manifeste pour un oui, ai-je l’air si niaise ?, et pour un non, dois-je rester ici avec lui ? Trop légère, elle s’effondre. Je vous ai bien eu, n’est-ce pas, vous avez cru que j’avais peur ! Bien sûr que non, quelqu’un comme moi qui en a vu tant d’autres !

Rien n’est plus stupide que d’avoir peur seule. Les autres ne s’aperçoivent de rien, ils continuent de vivre comme si de rien n’était et elle, la voilà enfouie dans sa trouille. Ça va ? Tu as une drôle de mine, quelque chose ne va pas ? Elle respire un grand coup, deux, c’est mieux, trois c’est plus sûr… Moi peur, tu plaisantes ? On ne rit pas avec elle. Elle fuit la drôlerie pour ne se complaire que dans la blague filandreuse. Elle ne supporte pas qu’on se moque d’elle.

La voilà qui claque des dents ! J’ai l’air malin, bonjour la fille incognito ! Je n’ai plus qu’à jouer la fille de l’air, celle qui veut avoir l’air. Elle me fait peur ma peur. Elle a des envolées qui me laissent sur les fesses ! La peur riche de toutes les pauvretés du monde.

Courbet Le désespéré

Courbet Le désespéré

La peur n’est pas gratuite, il faut la nourrir. C’est fou ce qu’elle avale, n’importe quoi, n’importe comment et n’importe quand. Ça n’a pas d’heure. Ça se met à brailler quand on s’y attend le moins. N’importe quoi, le premier truc qui passe, un souffle, et la voilà qui attrape tout, des choses qu’on ne voit même pas. N’importe comment. J’ai fait des courses, mes mains sont prises, je cale un sac entre les jambes et pan, ça y est, j’ai oublié mes clés ! Bon là t’es gentille, mais tu ne pouvais pas me prévenir plus tôt ! N’importe quand. Bien nourrie, elle grossit tout ce qui l’entoure, elle s’angoisse, la reine-mère, elle ne me lâche plus la semelle, elle s’identifie à moi, elle prend ma place et je suis obligée d’aller camper ailleurs. L’angoisse, c’est quand on n’a personne avec qui parler.

Son imagination est florissante. L’anodin devient source de terreur. Masquée tel un vengeur, elle ne craint rien de plus qu’un visage découvert et souriant. Ça lui coupe ses moyens. Elle s’effraie de la moindre amabilité. Par dessus tout elle craint ces gens qui analyse tout. Mettre la lumière là où il n’y en a pas aveugle son regard nyctalope.

Confinée dans les coins sombres, elle ne sort au grand jour que sûre d’apparaître triomphale. Sa manie du noir est agaçante. Pourquoi ne te montres-tu jamais ? Parce que je n’existe qu’en m’accrochant à quelque chose. C’est idiot. Si on me voit comme ça, tout le monde rit de moi, ça me tue. Elle a peur de gaffer.

La peur ne se repose jamais, pas de temps mort, toujours à l’affut. Elle ne nous veut pas de mal, elle a besoin de nous. Elle se veut bienveillante et attentionnée, mais elle nous fait ses coups en douce. Elle a besoin de se justifier, mais en s’évadant. Elle s’invite dans nos rêves. On la croit héroïque. Le cauchemar est le duvet dans lequel il n’y a plus moyen de l’en faire sortir. Elle chevauche la moindre contrariété et la voilà caracolant comme une furieuse empanachée des pacotilles de la nuit.

Pas maline, trop compliqué, elle ne comprend plus. Du coup, on a encore plus peur. La peur n’en fait qu’à sa tête, elle se fiche de la nôtre. Si encore, elle était mauvaises conseillère, même pas, elle ne donne aucun conseil, trop égoïste, tout ce qui lui tombe sous la dent, elle le transforme en sclérose. La moindre broutille devient une porte nous assiégeant de son acier. Avant même de faire mal, le coupable a mille arguments pour se défendre. La peur a 10 000 rumeurs prêtes à l’emploi.

L’horreur absolue, le truc qu’on voit une fois dans sa vie parce que juste après on meurt sur le coup, au mieux, où après d’atroces souffrances, au pire. Une effluve hideuse et teigneuse me tenaille le dos accaparant chacun de mes nerfs, les tordant et les disséquant. Démantibulée, tout ça pour un léger froissement mal placé.

C’est quand on la cherche qu’on la trouve le moins. Trompettes et tambours, ça ne fait pas le même effet que seule au fond d’une rue sordide lacérée de noirceur. Même pas un rendez-vous, une erreur. Je n’allais pas là, je me suis perdue et l’heure avance plus vite que mes pas. Fatiguée, la frayeur s’installe comme une impératrice, prend ses aises, rien n’est trop beau pour elle. Elle veut tout. Quand on se sent absorbé par toute l’horreur du monde, la peur est le dernier rempart qui nous relie à l’humanité tout en la réduisant à néant. Sous prétexte de nous aider, elle nous scie en deux, elle nous rend maladroite.

Assez d’être déconsidérés par les humains, inquiet, méfiant, surpris, cri, frisson, anxieux, effroi, danger, paralysé, panique et incompris se réunissent pour établir une politique de reconsidération. Le débat est houleux. Ils se détestent parce que aucun ne veut reconnaître la suprématie de l’autre. Ils se font peur, mais aucun ne veut le reconnaître. Les peureux sont agressifs. Quand on s’attend au pire, on finit par le provoquer. À force d’impuissance, ils se battent.

Un policier intervient pour les séparer. Prompt, il comprend. L’évidence lui saute aux yeux. Ses orbites sont éclatées, sa bouche est labourée de rictus, ses cheveux dressés blanchissent, il sait. Son coeur lâche sous une forte poussée d’adrénaline. On ne connaitra jamais la vérité, il s’effondre. Seuls s’ébaubissent des visages effarés et torturés. Une stridence dans la nuit.

Le bal des sentiments et des émotions. Courageux et curieux veulent rencontrer la peur qui fait sa timide. Elle se réfugie avec honte et tristesse dans un coin ténébreux. Peur, honte et tristesse se serrent l’une contre l’autre sans parler à personne, elles ont trop à raconter. Les commères s’irradient des mille outrages à rester entre elles. Mauvaise conscience leur conforte haine, colère et culpabilité qui les tiennent en haleine. Méchante est radieuse. Il ne leur manque plus que l’ignorance pour se sentir aux anges. Rien ne nous fait plus peur que ce que nous détestons le plus.

Courage et curieux ne les lâchent pas d’une semelle. L’humour qui s’est joint à eux leur fait des farces. Gentes pucelles puent de l’aisselle. Elles l’injurient. Quand l’un jure, l’autre rit. Faites pas les bêcheuses, venez rigoler avec moi ! Nous ne sortons ni avec les inconnus, ni avec les étrangers car, dès qu’on commence à nous connaître, nous ne faisons plus peur et ça nous effraie.

La peur et l’humour forment un couple maudit. L’humour est amoureux. Avec elle, il s’aiguise les dents. Avec lui, elle est trahie. L’humour a le sens de la peur, mais la peur n’a pas le sens de l’humour. La peur est secrètement amoureuse de la haine, mais celle-ci n’aime personne. Les drames humains tiennent à peu de choses.

Il ne faut pas lui faire peur, si elle part, que deviendrais-je sans elle ? Ne me quitte pas ! Je t’offrirai des perles de sueur, je couvrirai mon corps de tremblements, je t’inventerai des cris insensés, je vais pleurer, hurler à la mort, je ne me cacherai pas, à l’ombre de ma terreur, ne me quitte pas !

Publicités
Comments
8 Responses to “Céline teste la peur”
  1. M1 dit :

    Ce qui rend la peur redoutable, c’est qu’elle est souvent déraisonnable ! La peur, les peurs, somme de nos angoisses et de nos obsessions, de nos questions sans réponses …
    Bon post, ici on lit des choses qu’on ne lirai nulle part ailleurs : )

  2. marc dit :

    hum la peur oui une amie pour moi JUSTE pour le films scream 4 super ton BILLET sur la peur !!!

  3. « L’humour a le sens de la peur, mais la peur n’a pas le sens de l’humour » une sacrée formulation pourtant il me semblait bien qu’aujourd’hui peur et humour allaient de pair ?
    Peur ? moi jamais ! Euh… qui sait ! Ne serait-ce que celle des lendemains qui déchantent.

    • cieljyoti dit :

      c’est pourquoi j’en ai fait des amoureux. j’ai tendance à penser que l’humour est une forme de peur qui se raisonne et que ce qui nous fait le plus rire, c’est ce qui nous fait le plus peur. qu’en penses-tu ?

      • Pourrais-je penser que les éclats de rire d’une femme regardant un homme tomber de sa chaise seraient dus plus à la peur qu’à la moquerie ? Doute…doute où es-tu ?
        Mais sinon je partage le fait que l’humour est une forme de peur, une façon de se mettre à l »aise qui parfois provoque des situations drôles ou moins drôles. Le rire nerveux en tout cas masque la peur, est’ce qu’à l’inverse est vrai.
        Quel jolie expression « j’en ai fait des amoureux » belle manière de s’exprimer qui cache sûrement un humour irrésistible.

      • cieljyoti dit :

        peur pour la chaise, moquerie pour l’homme. peur de la moquerie, moquerie de la peur. la chute ne fait-elle pas partie de nos peurs ? merci pour ton commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :