Céline teste le temps

Arrête de manger ta madeleine, tu m’agaces, tu as l’air absent et quand tu n’es pas avec moi, c’est du temps perdu, pas la peine de partir à sa recherche, moi je reste. Le seul moyen de gagner du temps, c’est de le perdre, sinon on ne le voit pas passer. Le temps est un fuyard qu’on essaye de rattraper comme on peut.

Tout le monde attend, sans trop savoir qui l’attend, le trolleybus du temps. Jamais à l’heure, toujours en retard ou en avance, mais jamais pile-poil, à croire qu’il le fait exprès. Le temps sert à musarder. À l’heure, on ne sait s’il est là ou pas. Au fait, je suis censée attendre quoi ? Autant attend le temps, autant emporte le vent.

Une fois dedans, on n’a pas l’impression d’avancer. Angoissant. C’est son truc à lui, le temps, c’est un farceur. Il fait comme s’il n’existait pas et, sans crier gare, on arrive à destination. On prend un coup de vieux. C’est drôle, au départ, vous paraissiez plus jeune. Mais je suis jeune ! Sans doute, n’empêche que ces poils blancs prouvent le contraire. Vous en êtes un autre ! Un quoi ? Un blanc monsieur, un blanc de blanc de chez vieillesse. Moi aussi ai-je vieilli ? Pas possible, pas en si peu de temps ?

Le temps ne fait pas son âge. Il parait jeune et on ne se méfie pas. On le laisse entrer et le voilà qui se met à tout bricoler. On ne reconnaît plus rien. Je ne sais pas comment il fait, ce sont les autres qui prennent tout dans la figure. Il est vieux, mais ce sont les autres qui vieillissent, pas lui. J’aimerais connaître son truc, ça me rendrait service. Je connais une copine à qui ça ferait plaisir. Tiens, ma chérie, on dirait que tu as encore vieilli ? Ah, tu trouves. Oh, tu sais, je dis ça comme ça. C’est vrai que toi tu conserves ton petit air enfantin. C’est quoi ton truc ? Bingo, là j’ai pris un coup de jeune !

Dali Montre

Dali Montre

Un jour, un petit malin s’est dit, on va le domestiquer ce sauvage, on va le mettre au pas, le mesurer et le quantifier, on va le plier dans une boite. Mais comment coincer ce truc que personne n’a jamais attrapé ? Ils se sont creusés la tête. Il y en a un qui a trouvé un truc imparable. Il faut que le temps soit régulier. Comme si c’était régulier le temps ? Le temps est devenu un mécanisme. Tout le monde a été satisfait de cette innovation. Devenu répétitif, on s’en est vite lassé. Rien ne ressemble moins au temps que le temps. En quoi le temps de l’un équivaut à celui d’un autre ? Mystère et boule de gomme qu’on a loisir de mâcher en long et en large, chacun à son rythme.

Le temps est rigide comme un morceau de bois. Il devrait danser, ça le rendrait souple. Le moins important devrait être ajourné et l’essentiel devrait être élastique. Cet instant idéal, on voudrait l’étirer à ne plus savoir qu’en faire.

Le temps manque. Juste avant un rendez-vous, c’est fou le nombre de trucs à faire. Je suis restée à me demander ce que j’avais à faire. J’ai bien trouvé deux ou trois trucs, mais pas plus et maintenant, tout se précipite. J’ai une tonne de choses urgentes à réaliser. Rien n’est plus conflictuel que le temps. Tu vas encore prendre ton temps pendant longtemps ? Je n’ai déjà pas grand chose, alors mon temps, je le garde, il est à moi et j’en fais ce que je veux. Ce n’est pas une raison pour emmerder le monde. Tu n’es toujours pas prête. Erreur, je suis prête et archi-prête, mais le temps est passé sans crier gare et je ne l’ai pas vu, ça peut arriver à tout le monde, non ?

Celui qui domine le temps nous domine tous. Je vais te l’emballer vite fait bien fait ce grand dadais. Ô mon beau Chronos, toi dont le ramage se couvre de milliards de cheveux blancs, de rides, de chicots, accorde-moi cinq minutes. Que sont cinq minutes en regard de l’éternité dont tu bénéficies ? Cinq petites minutes à m’octroyer chaque fois que j’ai rendez-vous. Cinq minutes extensibles d’excuses imparables.

Je suis tellement en retard que me voilà plongée en préhistoire. On ne se marche pas sur les pieds ici, il n’y a personne ou quoi ? Et je dors où moi ? Pratique ces poils parce qu’il ne fait pas chaud ici. Une caverne, ce n’est pas fait que pour les hommes après tout. La fille des cavernes, je prends pour cette nuit. J’ai la trouille dans ce trou noir. Le mieux, c’est de me trouver une occupation. Tiens, si je m’en grillais une petite ? Merde, je n’ai pas de feu sur moi. Comment ils font les Cro-Magnon pour allumer un feu ?

J’entends des grognements bizarres, genre grosse bébête assoiffée de sang. Je frappe mes silex comme une malade, mais rien de rien. Sûrement qu’ils sont trop usés ces silex, ils ne marchent pas. Je ne peux pas rester ici. J’avance dans la pénombre. Je tombe dans ses bras. J’hurle, il me regarde en silence. Il n’a pas l’air méchant, presque sympa, mais je me vois mal terminer ma vie au fond d’un oubli. Je lui demande où nous sommes, ça l’amuse. Il fait tourner son doigt sur son front en riant. Il est comme un enfant. Il tend le bras vers une direction que je m’empresse de prendre sans savoir pourquoi. Il me regarde partir avec un sourire. En plus, il est beau gosse. Je fais une chute dans une rivière. Je perds connaissance.

Quand j’ouvre les yeux, il y a des romains partout. Les mecs en robe, ça fait classe. Avec mon pantalon, je fais tâche. Aidez-moi, je suis perdue. Personne ne me voit ni ne m’entend. Je suis une ombre dans le temps. J’arrive aux thermes de Cluny, qu’est-ce que ça paraît moderne cet endroit. Idéal pour me relaxer. Je me goure, avec leur façon de se vêtir, je me retrouve chez les hommes. J’ai l’air maligne moi. Je fais comme si de rien n’était. Quelles sont les dernières nouvelles de l’agora ? De la plus grosse voix que je puisse prendre, je lui sors : pourquoi, tu n’as pas l’autorisation de ta mère pour t’y rendre ? Épuisée, je m’endors.

Je me réveille au milieu de gars bizarres qui doivent peser une tonne avec tout ce fer qui leur pendouille de partout. Personne ne fait attention à moi, ça ne me change pas d’avant. Ils ont plutôt l’air sympa. Nous sommes attablés à une grande table. Ça y est, j’y suis, les chevaliers de la table ronde, tiens je ne savais pas qu’il y avait une chevalière ? Lancelot, là je craque toute cuite et il ne me regarde même pas. Forcément avec tout cet attirail de cotte de maille, je n’arrive même pas à lever le petit doigt. Ils se lèvent, j’essaye de faire de même, mais la visière de mon casque tombe et m’assomme.

Je me retrouve dans le lit de Henri IV, enfin quelqu’un qui lui ressemble. C’est drôle comme on connaît les gens sans même les avoir rencontrés en dehors de quelque cours d’histoire et d’une image perdue dans un texte ennuyeux. Il pue, il est brutal, mais il a le sourire jovial et sentimental. Il aime les femmes, c’est déjà ça. Suis-je reine ou courtisane ? Me voici en pleine perspective. C’est moi qu’il regarde comme ça avec des yeux de taureau ? Ce ne sont pas des fleurs dans sa barbe, mais des restes de nourriture. Il me secoue pour savoir s’il y a quelque chose au dedans ou quoi ?

Il est insatiable ce mec et moi, j’ai l’esprit ailleurs. Et mon temps à moi, c’est quand et où ? Je m’enfuis. Je tombe dans un fossé rempli d’eau. À deux doigts de la noyade, je me retrouve lavandière au milieu d’une nuée de filles jacassantes. Moi la reine, me voici obligée de laver du linge à la main. En relevant la tête, une grosse commère m’injurie en me traitant de pétasse. Vu la taille de la nana, je n’insiste pas trop. Terminer ma vie ici, le temps joue de ces tours. Boudinée dans ce corset étouffant, j’ai du mal à respirer. L’horreur, il y a des fous sadiques qui se trimballent avec des têtes coupées au bout de pics. Ce sont des malades ici ou quoi ? Ce que je suis en train de laver, non ce n’est pas possible, du sang ! Il y a un temps pour être reine et un autre pour être lingère.

Je tombe dans les pommes parce que c’est rassurant les pommes, ça me rappelle les jours heureux. Je me réveille. Je tiens la main d’un enfant très laid et qui porte des lunettes. Je le regarde, il me rappelle quelqu’un. J’y suis, c’est Toulouse-Lautrec, un des mes chouchous. Je vais lui poser plein de questions, je vais connaître son secret. Il ne me laisse pas commencer. Tu parles trop. Tu m’ennuies avec tes questions idiotes. Je te regarde, tu sais, j’aurai fait ton portrait ce soir, juste après je prendrai une pinte d’absinthe et, pour me récompenser, tu me feras une gâterie à la bistouquette, tu veux bien ? Comme j’ai la bouché bée, il pense que c’est gagné. Il a raison, je ne vois pas le soupçon d’une contrariété à lui opposer. C’est moi son égérie, mais c’est qui moi ? Que m’importe d’être reine, chevalière, servante ou muse si je me glisse dans tes rêves.

Quand je suis très en avance, je me retrouve dans le 23è siècle. J’en viens à regretter les Cro-Magnon, eux prenaient le temps d’allumer un feu. Ici, on n’a pas plus le temps de rien. Tout marche à cent à l’heure. Je vois un garçon à l’air sympa. Je lui demande où nous nous trouvons. Il me sourit. Il n’a pas beaucoup d’expressions ce gars là. Il me fait un clin d’œil. Non je rêve ou quoi ! Il me prend pour qui ce mec ! Malotru, cochon, violeur ! Mais que faites-vous donc me dit une fille, vous ne voyez pas que c’est le robot ménager de la maison !

On ne connaît le temps que par ses méfaits. Certes il fait oublier peines et déceptions, mais il fait payer son petit service trop cher. Je préfère rester avec mes peines. On se réfugie dans un petit coin d’antan, passé à la moulinette, nettoyé et présentable, le majestueux « bon vieux temps », qu’on parade toute une vie histoire de dire qu’il nous appartient.

Lutter contre le temps, l’ennemi numéro un, l’affreux des affreux, le must de l’horreur. Et si jamais on tombe nez à nez avec lui, c’est la syncope, il a une tronche à épiler une nana d’un coup. Il n’est pas dit que je me laisse faire. J’établis un plan de campagne.

Tactique n°1 : je place des horloges dans tout l’appart jusqu’au moindre recoin. Je le surveille à chaque instant, pas une seconde ne m’échappe et j’attends. Mais rien de rien, je ne vois rien. Je me regarde dans la glace, horreur, j’ai pris une ride. Mais comment fait-il pour me surprendre ?

Tactique n°2 : je ne m’attache à rien de ce qui m’entoure, je joue la blasée, tout vu, tout vécu, tout pensé, bref heureuse. Tu as vu ce truc génial, ça tient la route. Je ne détourne pas les yeux du vide de mes pensées. Dis donc, ça va là, tu te sens bien ? Je sais maintenant pourquoi certains s’ingénient à faire comme si rien ne les intéressait.

Tactique n°3 : ne lui laisser aucune prise, le contredire systématiquement. C’est la première fois que tu viens ? Non je viens ici tous les jours. Tous les jours, vraiment ? Tiens tu es revenue ? Non, c’est la première fois que je viens ici, si j’étais déjà venue, je m’en souviendrais, non ? Bizarre, j’aurais juré que tu étais là hier. Tu as bien fait de ne pas jurer. J’étais ici il y a 1 an, 7 jours, 2 heures et 41 minutes. Impossible, nous étions ailleurs. Avec l’âge, tu confonds les nanas que tu as sorties, tu vieillis. Là, en principe, le temps ne sait plus où donner de la tête.

Tactique n°4 : le premier signe du temps nous vient de notre Jules. Même s’il ne dit rien, on le voit vieillir, difficile de ne pas se demander si nous aussi ? Alors j’en change le plus souvent possible. En prendre un trop jeune, n’est pas la bonne solution. D’abord, il est pauvre, ensuite il nous rappelle sans cesse notre âge. Un vieux, au moins, nous reproche d’être trop jeune pour lui.

Tactique n°5 : puisque le temps use tout, je prends les devants, je casse tout autour de moi. Tu te rappelles ce bibelot, nous l’avions acheté ensemble ? Un moment de bonheur ? Mes fesses oui et je le fais tomber, il éclate en mille morceaux. Le moindre bibelot qui ma rappelle un souvenir, je le fracasse. Tu es folle ou quoi ? Tu nous vois dans dix ans pleurer sur ce qui fut notre bonheur ? Le bonheur ne se conserve pas, il se fabrique quotidiennement. De toute façon, si ce n’est pas moi qui le casse, ce sera quelqu’un d’autre, alors autant que ce soit moi.

Tactique n°6 : j’emprunte des vêtements à ma grand-mère, je durcis mes traits, je m’enlaidis, ce n’est pas si difficile que je croyais. J’accumule tout ce qu’il ne faut pas faire et je me fais inviter. Bonjour madame, puis-je vous renseigner ? Bingo, tu ne me reconnais pas, c’est moi. Mais qu’as-tu fait avec tes cheveux et ta peau ? J’ai pris un coup de vieux, ça arrive à tout le monde, non ? J’ai au moins réussi à gâcher leur soirée, c’est déjà ça. Je dois avouer que tu nous as bien eus. J’ai toujours cru que tu étais jeune, c’était quoi ton secret ?

Le pire, c’est le môme, tu t’emmerdes la vie à le faire. D’abord, c’est tout mignon, ça bave, ça pisse et ça chie de partout, mais on s’y fait. Ça grandit. Bonjour l’enfance. Tu vas m’emmerder encore longtemps là ou quoi ? On croit qu’on va être tranquille et bang, voilà l’ado qui ramène fraise et acné. En plus il cause le petit merdeux. Remarque on a vite fait le tour, même lui il ne comprend pas la moitié de ce qu’il raconte et nous endort avec l’autre moitié. Et ça pousse la bestiole. Même qu’on se demande s’il va s’arrêter. Et voilà le bébé qui joue l’adulte. Il pérore, il joue les grands, il est devenu ridicule. C’est le voleur de temps.

Publicités
Comments
7 Responses to “Céline teste le temps”
  1. marc @lesexdanslacite dit :

    hum oui le temp le 29 Avril le temps va saretter le marriages a London UK

  2. oussamamuse dit :

    OTAN, suspend ton viol!

  3. oussamamuse dit :

    Autant pour moi, ô temps, en emporte émoi…car j’ai passé du bon temps à lire délires de Cieljyoti

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :