La cordonnière

J’admets qu’il existe une étrange influence nous amenant là où nous ne pensions aller. Dans le feu d’une promenade, elle surprend et peut aller jusqu’à nous bouleverser. Dans un dédale de rues, un sentiment me guide par le bout du nez comme une enfant que l’on traine la première fois à l’école. Il suffit d’une ruelle mal éclairée pour attirer l’attention. J’ouvre grandes mes mirettes afin de saisir ce pour quoi je suis ici.

C’est un passage entre deux lots d’immeubles à la dérive s’affalant sur eux. Je regarde, j’ouvre les portes, en pousse d’autres, m’y engouffre, en admire la rareté, mais rien ne justifiant mon attente. Le passage demande quelque obstination pour voir la fin de mon désappointement. Je débouche sur une rue animée. Comme une habituée du lieu, je me dirige vers la gauche. Il y a des personnes nonchalantes. Je semble être à la seule affairée dans ce bout du monde oublié. Peu d’intérêt, quelques devantures mal enluminées se chevauchant et disparaissant hors du regard.

La rue se rétrécit d’un air blasé. Mon pas est rapide et assuré. À quelques mètres se dresse un immeuble difforme. Il détone sur les autres bâtisses par son style prétentieux, posé avec arrogance en minaudant le bout du trottoir. Cette discontinuité est coquinerie au passant se voyant imposer de lever les yeux au ciel. Cette insolence du promeneur le force à se demander pourquoi telle conquête dans un endroit que rien ne justifie. Que cache cette avancée ?

La crasse du mur nu est hantée des traces graisseuses de son passé. En bas, se trouve une minuscule boutique adossée. Elle est en bois dont la couleur vert foncé s’abandonne sous l’usure de la saleté. Deux étroites devantures peinent à fanfaronner au milieu d’une porte vitrée étriquée.

Derrière les vitres, un amas de chaussures pêle-mêle, de toutes les couleurs, de toutes les formes, de toutes les tailles, de toutes les utilités, certaines sont si bizarres qu’elles ne veulent accueillir aucun pied. C’est un jeu compliqué et angoissant de trouver à une chaussure sa sœur, égale, mais inversée car toutes ces chaussures ont une particularité ne s’harmonisant à aucune autre. Fascinée par ce ridicule entassement, je me trouve devant des âmes cherchant leur consœur.

La hauteur des chaussures disparates cachent l’intérieur du magasin, sans doute sombre, occupé par un quelconque acariâtre avare. Je reste là devant cette extravagance, pensive, car cette petite avancée à peine rectangulaire a quelque chose d’irréel et d’insaisissable. Sur la vitre de la porte, un mot est grossièrement peint à la main, CORDONNIÈRE. Une cordonnière m’intrigue. J’aurais passé mon chemin devant un cordonnier, mais une cordonnière affûte ma curiosité. Je sens l’irrésistible envie de me plonger dans ce secret.

Coincée devant l’entrée à chercher convulsivement la raison de pousser le battant, je n’en trouve pas. La tête emplie de ces petites âmes déclamant leur solitude, je reviens chez moi, un petit studio insalubre d’étudiante sans le sou. Le mot ne cesse de marteler les cloisons de mes souvenirs. Juste un peu de terreau, l’obsession s’épanouit. Une idée à peu près claire perce le fouillis de ma cervelle, retourner à cet endroit, y entrer pour savoir ce que cache cet amoncellement. À l’inverse des salomés, un mystère ne s’use que si on ne l’utilise pas.

Les cordonniers protègent ces rues agitées de petits pieds aux talons tendus. Quoi de plus banal que de les faire réparer une fois qu’ils ont trouvé cette échancrure fatale qui met à bas leur bravade ? Je suis comme poussée vers ces trois planches de bois, sans but, ensorcelée, mais heureuse d’avoir donné un sens à ses pas que je croyais égarés en quelque ruelle oubliée. Absurdement idiote, c’est ainsi que l’on affronte une porte.

Un pouvoir ensorcelle celles qui enfilent leurs chaussures tel masque révélant une énigme se creusant à chacune de leurs enjambées. Dans cette lutte acharnée, je suis incapable de résister plus de deux jours, deux pesanteurs empoisonnant chacun de mes gestes. Je dois faire cela, donc je le ferai plus tard, je ne dois pas le faire, donc je le fais le plus rapidement possible. Je prends la paire d’escarpins que je songeais depuis longtemps jeter sans oser. Deux enjambées dans mon existence ont suffit à pousser la porte.

Sans prendre soin d’envelopper les chaussures, les tenant fièrement à la main, forçant le regard des passants à jeter un œil torve sur mes pieds, je m’efforce de retrouver l’endroit. Je me retrouve devant la boutique, le cœur serré, les chaussures désœuvrées, à me dire qu’il est encore temps de faire marche arrière et d’oublier cette misérable boutique ne possédant aucun charme. Mes souliers réclamant leur dû, mon pas s’allonge prêt à profaner quelque endroit saint, aussi banal que fascinant.

Entendant le gloussement d’une vieille cloche usée, j’entre. Je suis saisie par une odeur de cuir. Serrée à la gorge par le fatras éventré d’un fourbi indescriptible étalé au hasard des chutes ayant pris racine en chaque objet s’étirant nonchalamment du plafond au plancher. Je discerne des lanières de cuir pendouillant négligemment de quelque rebord, s’étalant sur d’autres morceaux de cuir mal cisaillés. Il y en a une énorme quantité. Des ustensiles et instrument bizarres s’accrochent ça et là sans ordre et sans convenance.

C’est un taudis encombré d’un désordre qu’on devine être celui de la vie. Les chaussures à la main se mettent à peser dix kilos, elles ont envie de se plonger dans cet univers comme un irrépressible appel à leur jeunesse. Une lampe électrique solitaire plonge cet endroit dans une lumière capricieuse dégageant des ombres peu recommandables. En détournant la tête, je découvre une femme assise, frappant son marteau résonnant à peine. Elle ne semble pas faire attention à moi comme si je faisais déjà partie de son univers.

Je lance un sonnant bonjour madame qui ne semble pas la déranger le moins du monde. Je me sens obligée de répéter mon appel que je veux le plus mélodieux possible. Elle lève péniblement sa tête vers moi comme si elle ne pouvait comprendre ce que je fais ici. Sans autre avertissement, elle me dit : « cet endroit est si petit et je suis tellement grosse que je ne peux faire aucun mouvement. Je reste assise en permanence. » Son obésité est le poids qui tient ce lieu sur terre de peur qu’il ne s’envole. J’ai cette vague idée qu’elle ne peut sortir de son magasin. Elle est là, depuis toujours, accoudée à sa petite enclume tordue de cordonnière sur laquelle elle pose une main potelée dont on devine qu’elle a été ravissante.

« Quel temps fait-il dehors aujourd’hui ? » Cette question dans un univers mystérieux a quelque chose d’indécent. Plongée dans mes pensées, je n’ai prêté aucune attention au temps. Nous sommes à la fin novembre et je crois me rappeler un petit froid piquant, du reste mes vêtements sont ceux d’hiver. Je suis obligée de bafouiller avant de lui annoncer qu’il ne fait pas chaud et qu’il vaut mieux rester chez soi. « Je m’en doute, dit-elle avec un ton sérieux, sauf quand on a des chaussures à faire réparer. » « Euh, en effet oui », je balbutie.

« Il faut que je remonte le chauffage ». Pourtant, dans cette pièce, il fait trop chaud. Sa voix est calme et douce, comme celle d’une maman. Elle tend la main. Je me demande ce qu’elle peut bien vouloir avant de me rappeler que j’ai des chaussures qui l’attendent avec impatience. Elle les examine avec soin sous toutes les coutures. Je me sens comme une enfant incapable de rester silencieuse. « Je ne savais pas qu’une femme pouvait être cordonnière » lui dis-je de la façon la plus stupide qui soit. « Pourquoi pas ? » me répond-elle agacée.

« Il y a longtemps que vous exercez ce métier ? » « Depuis plus de trente ans. » Elle ne fait pas son âge. « Que faisiez-vous avant ? » Elle ne prête aucune attention à mes mots feignant de ne rien avoir entendu absorbée par mes souliers. Je respecte son silence. Tâtant délicatement mes escarpins pour en vérifier la qualité, elle me lance un œil malicieux comme si elle venait de découvrir un secret. « Oh je sais, ce ne sont pas des chaussures de qualité, mais je les aime bien. » Tout d’un coup, je me dis que lorsque, depuis tout ce temps, on a des chaussures entre les mains, on doit acquérir cette habitude de saisir le moindre infime défaut d’une couture.

Elle prend plaisir à posséder mes chaussures qu’elle tourne et retourne. Je suis en train de perdre un combat dont je ne connais ni la nature, ni l’enjeu. J’ai envie de lui parler, mais je n’y arrive pas. Derrière ses lunettes épaisses cerclées d’un émail marron foncé se cachent avec pruderie deux yeux clairs, semblant fixer la même direction, la seule façon pour elle de voir ailleurs est de détourner la tête. Ses yeux sont si beaux qu’elle semble vouloir les cacher. Ce type de lunettes rend aveugle sur les côtés en minimisant l’angle de vue si bien que l’on ne peut voir net qu’un détail à la fois et non un ensemble.

Elle ne devait pas être mal dans sa jeunesse, elle en conserve attrayante les traces. Son visage large donne une impression de générosité que seules de jolies femmes savent offrir. Le front est suffisamment haut pour échapper à la rondeur de ses traits, malgré sa gravité renforcée par la graisse. Son nez est sensuel malgré sa robustesse tendrement émoussée. Une large bouche coupe avec harmonie le bas de son visage, même si en parlant on voit apparaître des dents jaunies. Devant cette bouche, légèrement relevée vers la gauche, je suis prise de vertige m’obligeant à détourner les yeux. Son âge et la lourdeur de ses traits ne parviennent pas à casser le charme incroyable qui se dégage de sa personne.

Son menton se termine en pointe arrogante, certes arrondie avec le temps. Des mèches de cheveux grisonnants tenus en chignon tombent négligemment sur ses épaules massives. Elle doit les couper au ciseau car ils s’arrêtent brusquement sans ordre sans avoir le temps de s’étaler sur son dos. Je me plonge dans son regard. J’aperçois la raison de ses lunettes, elle n’a ni paupières, ni cils. Son seul vêtement apparent est une robe tablier aujourd’hui noirâtre, autrefois bleu clair, l’accaparant de haut en bas sans autre ornement.

Dans la noirceur du lieu et de ses effluves persistants, je sens le parfum d’une éternelle jeunesse, celle d’un amour qui refuse de s’éteindre. Observer des chaussures avec pareille patience révèle une attention hors du commun me mettant mal à l’aise tout en me parant du bonheur indescriptible de me sentir aimée. À son terme, elle me fixe d’un air apaisé en me lançant « elles sont réparables, il suffit juste que vous reveniez dans trois jours. » Ne pouvant plus justifier ma présence malgré mon envie de partager mes prières, je la remercie avant de lui dire au revoir.

Le petit air venteux ne parvient pas à chasser les questions et ces trois jours sont un calvaire tant je suis convaincue que derrière tout ça, il y a quelque chose, je ne saurais dire quoi, comme une intuition qui n’en finit pas de tarauder la banalité de mon souvenir. Je suis plongée dans un conte où s’évadent des suppositions plus farfelues les unes que les autres. Comment fait cette femme pour manger, dormir, respirer, vivre, enracinée à son enclume ? Quelle étrange destinée pour une femme dont je devine malgré moi un passé resplendissant ? Pourquoi ce cloisonnement forcé ?

Arrive le jour où je dois récupérer mes salomés. Une force me pousse à ouvrir le rangement des chaussures pour trouver une nouvelle paire. J’en sors triomphale une dont les talons sont à peine usés. Comme la première fois, je ne prends pas la peine de les envelopper et je les tiens d’une seule main forçant à nouveau le regard des passants sur mes pieds.

Rien n’a changé. Les trois jours disparaissent en poussant la vieille porte vitrée. L’histoire reprend son cours normal. Mon bonjour madame ne reçoit aucun écho. Elle conserve la même attitude sereine au milieu de son fatras. Elle me montre un paquet rapidement ficelé. Je lui demande ce que je lui dois, 5 €. Lui donnant l’argent, je suis sur le point de partir lorsque je me rappelle les chaussures que je tiens à la main. En souriant, elle les examine sans omettre aucun détail. Lorgnant mes escarpins, elle me dit : « vous savez que selon l’usure de la chaussure, je décèle la personnalité de mon client. On marche avec son caractère et cette façon de marcher abîme les chaussures en certains endroits et moins en d’autres. »

C’est cela que j’attends. « Les gens mettent leur force dans le talon, c’est le plus fréquent, d’autres marchent sur la pointe des pieds de peur de tout casser autour d’eux, ils ne sont pas sûrs d’eux. Le talon gauche ne s’use pas comme celui de droite selon le poids que l’on y place. Quand le talon gauche est plus abîmé que le droit, la personne est intériorisée et secrète éprouvant du mal à vivre en société. Le contraire est signe d’une personnalité ouverte, parfois ardente, ce qui est le cas pour vous. Marcher à plat en traînant le pied révèle un manque de discernement, normal chez un enfant, pas chez un adulte. »

« Vous savez, nos pieds, ce sont là où notre âme est la plus visible. Vous voyez ces chaussures autour de moi, ce sont des âmes. » Je lui lance : « vous en êtes la gardienne ? » Elle plonge son regard dans le mien : « on peut dire ça comme ça. » Sa façon de s’exprimer est posée comme quelqu’un qui enfourne un morceau de vie en chacun de ses mots. Je veux la faire parler, mais les phrases que je veux ne sortent pas. « On use ses chaussures comme on use son âme, pas assez et rarement au bon endroit. » Mon sourire médusé la laisse indifférente. « Venez récupérer vos chaussures dans trois jours. »

Je lui apporte trois paires de chaussures toutes moins usées les unes que les autres. Je m’habitue à ces visites, elle aussi. Elles durent de plus en plus longtemps. Le plus surprenant est que chaque chaussure récupérée paraît incroyablement neuve. Son caractère est renfrogné, mais elle me tolère. Le délai entre les réparations est toujours de trois jours quel que soit l’état des chaussures. Elle me demande de lui raconter ce qu’il se passe dehors. Elle me montre de sa main tenant un marteau un tabouret taché de poussière collée. De l’autre main, elle tend un chiffon pour épousseter le bois. Assise, l’univers se transforme, tout est à ma hauteur procurant un sentiment indéfinissable d’horreur et de bien-être.

Elle sourit : «  le ménage n’a pas été fait ici depuis si longtemps que la crasse est incrustée. Comme moi d’ailleurs. » Tout est lumineux une fois les yeux habitués à la clarté branlante. S’il y avait si longtemps, ce n’était presque pas sale. « La boutique est à l’abri derrière la maison et la poussière n’a pas le temps de l’atteindre… Que font les gens, que disent-ils, que mangent-ils ? » Il suffit que je lui raconte une flopée de banalités pour voir son visage devenir radieux. Son enthousiasme fait penser à celui d’une enfant. Je ne tiens aucune considération personnelle. Elle s’est contenue à l’écart de toute l’agitation du monde. « Cela fait longtemps que l’on ne m’a pas parlée ainsi, c’est magnifique ! »

Je lui explique que les vingt dernières années ont transformé le monde comme les vingt autres qui les avaient précédées. Vingt ans semble suffire pour tout changer, pourtant nous ne nous apercevons de rien, aussi voit-on défiler les vingt ans d’une existence comme s’il ne s’était rien passé. « Et vous, que faites-vous ? » Je n’ai de curiosité que pour elle et elle semble n’en avoir que pour moi. Je viens la questionner et c’est moi qui donne les réponses. Je veux tout apprendre d’elle et c’est moi qui prends conscience du tapage de mon quotidien. Il n’y a jamais d’autre client que moi. Je n’ai aucune échappatoire. Elle tend une toile et j’en suis la prisonnière docile.

Perdu dans mes mots, elle me dévore l’âme. Mais une fois lancée, impossible de m’arrêter, de me lever et de partir comme possédée par un sentiment de joie profonde, obscure et informe, avidement entretenu par l’odeur du cuir. Elle répète « ah, c’est donc cela… c’est donc ainsi… » Empêtrée dans mes banalités, je vois deux larmes couler lentement de ses yeux, tombant au bas de son visage. Est-ce ma platitude qui la fait pleurer ainsi ? Elle me scrute et c’est moi qui essaye d’en extraire la fascination. Elle me voit telle que je suis et je suis obligée de me rabattre sur le rêve que j’ai d’elle. Elle tâte mon regard de la même façon qu’elle tâte mes chaussures. Elle me libère. Tout reprend son aspect normal. Elle récupère son indifférence, je comprends que je peux partir, je n’en ressens aucune délivrance.

Elle me crie « trois jours ! » Je raconte mon histoire. Mon amie me demande si je suis malade ? Pas plus que ça, non. Il y a une force occulte qui me pousse à franchir le pas de sa boutique. Elle me parle d’une envoûteuse. Elle répare si bien mes chaussures qu’à chaque fois je crois acheter une nouvelle paire. « Ma parole, tu es amoureuse d’elle ! » Mon cœur s’écrase dans ma poitrine. Je la regarde avec une telle intensité qu’elle s’empresse de me rassurer : « je plaisante, voyons. » Moi pas.

Est-ce l’amour ? Quelle drôle de question. Je dois oublier cette femme si je ne veux pas devenir folle. C’est la raison même. Je décide de ne plus jamais mettre les pieds dans cet endroit misérable. À cet instant précis, je viens de prendre vingt ans dans les dents. Mes mains sont vides quand j’entre dans la boutique. « Vous êtes bien pâle. » Sûrement le froid, je lui réponds. « Je vous ai fait trop parler la dernière fois. » « À mon tour, puis-je vous demander… » Elle ne me laisse pas terminer ma phrase. « C’est vrai que vous ne connaissez rien de moi. » « Après tout, cela ne me concerne pas. » Cela la fait sourire.

Je lorgne sur mon paquet à 5€ posé sur le comptoir. Elle place l’argent dans sa poche avec son indifférence habituelle. Le tabouret est propre quand je m’assieds dessus. « Cette fois, oui, c’est à moi de parler… J’ai eu 20 ans. C’est l’âge où l’amour tient encore ses promesses avant d’être l’âge où l’on croit posséder le monde. J’ai rencontré un homme, peut-être est-ce lui qui m’a rencontrée. À cette époque, je possédais un certain attrait personnel. Mes yeux bleus étaient si beaux qu’il me suffisait de regarder pour plaire, ce qui me faisait oublier que je n’ai ni paupière, ni cils. Grâce à mes cheveux châtains clairs, il m’était facile de dessiner une paupière au crayon. L’illusion était parfaite, mais je me savais laide et indésirable. Tout l’amour du monde me rendait ingrate et amère. Il m’aimait ou le prétendait et je ne l’ai pas cru. »

« J’ai perdu mon père à l’âge de douze ans. Sans lui, une partie de mon identité s’est à jamais enfuie. Mes deux frères étaient mes compagnons de jeu. Toute ma jeunesse fut bercée par la croyance que j’étais un garçon. Mais j’étais une fille. Il fut là pour m’en convaincre. Je l’ai détesté pour cette raison, mais son charme était si grand que je fus obligée de lui pardonner. J’étais condamnée car je l’aimais à la folie. Cet amour est né graduellement à mesure que naissait la femme en moi. Je fus vexée quand je sus qu’il me mentait. »

« J’avais appris à jouer la femme coquette. Il est le seul homme de ma vie. J’ai rejeté les hommes, je suis vierge. » Elle n’amoncelle pas les mots comme tant d’autres le font pour cacher ce qu’ils ont à dire. « J’étais une bonne élève. J’ai eu sans difficulté mon Bac. Je compensais mon physique par les plaisirs intellectuels m’emmenant si loin en me procurant une supériorité. J’ai obtenu une licence de droit, moi qui me sentais tout de travers. Je me suis lancée dans une carrière administrative ne m’enthousiasmant pas. Je ne pensais qu’à lui, son image m’accompagnait partout. Il est parti avec une autre. »

« Un beau jour, avec le petit pécule amassé, j’ai fait construire la boutique. Quand j’y suis entrée pour la première fois, j’étais fine. Je me suis achetée cette paire de lunette et je me la suis mise pour ne plus voir qu’une seule chose, les chaussures qu’on m’apporterait à réparer. Ma robe était à l’époque quatre fois trop grande pour moi, aujourd’hui, elle est trop petite. Mon nouveau métier, je l’ai appris par moi-même avec délectation. Il est enrichissant. »

« Vous n’avez pas bougé d’ici depuis tout ce temps ? » « À quoi bon ? Pendant quelques années, j’ai continué de sortir presque normalement. J’ai limité mes sorties à une par jour, puis une tous les deux jours, une par semaine, une par mois, une par an, puis j’ai cessé de sortir. Je n’ai pas besoin de sortir, on m’apporte tout ce dont j’ai besoin et je n’ai besoin de rien. Le temps s’écoule dans une paire de chaussures. Quand je les répare, le temps disparaît. Ceux qui disent que le temps passe trop vite, sont des niais, le temps ne passe pas, il est toujours là à surveiller chacun de nos gestes, à épier chacune de nos dérives, à insulter chacun de nos mensonges. » Elle regarde ses pieds. « Ils sont enflés. Voilà ce qu’est le temps, une enflure qui finit par tout avaler.

Je la vois comme une clocharde terrée dans une mansarde nauséabonde. Mais cette odeur est une fragrance dont je ne peux me passer. Ce que je sens anéantit ce que je vois et entends. Ses clients ont dû l’abandonner à sa folie. Il n’y a plus personne pour la voir, la vision s’est détériorée, plus personne pour l’entendre, le son s’est avarié, mais elle reste dans sa splendeur comme une frêle barrière retenant les horreurs du monde. Je suis sa dernière faiblesse.

« L’homme m’aimait, mais je lui refusé cet amour dont je ne me sentais pas digne. N’est-ce pas la plus grande sottise que l’on puisse commettre ? Nous avons été invités à une soirée. C’est lui qui m’invita après avoir été invité par une relation. Je l’ai retrouvé là-bas, j’ai oublié la raison de la fête. Il y avait du monde. Il y a un bal. Mon amant m’invite à danser, pourtant c’est un piètre danseur. Il me parle, il prend son temps à essayer de me convaincre, je ne vois en lui que mensonge. Il me tient bravement comme s’il voulait m’entraîner loin d’ici. La soirée finie, nous étions encore ensemble. L’alcool aidant, entrés tard dans la nuit, il finit par se mettre en colère, paraît déçu, mais je tiens bon. Je tiens bon. Il redevient calme, il me salue en m’annonçant posément qu’il ne me reverra plus jamais. C’est à ce moment que je suis tombée amoureuse de lui. Je ne l’ai jamais revu. »

Elle s’arrête, ôte ses lunettes et me regarde avec ses yeux immenses dont l’émotion m’enveloppe avec avidité. Gênée, je ne baisse pas les yeux. Je vois qu’elle m’aime, moi ou ce qu’elle croit reconnaître d’elle-même ? Un réalisme poignant et déconcertant. « Depuis ce temps, vous aimez quelqu’un avec qui vous n’avez jamais vécu ? » « La présence tue l’amour, l’absence, le fait vivre éternellement. Je l’ai oublié, ce qu’il m’en reste est sûrement une nouvelle tromperie, mais c’est la seule que j’accepte. Je n’ai gardé de lui qu’une force indicible et calme, presque rassurante. Ses yeux noirs, francs et puissants. J’ai gardé sa beauté, lui, il y a longtemps qu’il l’a perdu. J’ai gardé son rire, je l’ai fait mien. Son rire qui résonne en moi, c’est sa beauté. » Elle me regarde.

En fouillant dans ses souvenirs, elle ne voit que moi. « Quand je vous ai vue entrer ici, tout de suite, je l’ai reconnu. » Est-elle folle ? Me voilà engluée dans son absurdité. Une histoire délirante, je ne veux pas en sortir. Je deviens sa complice. Elle me tend une lettre, presque neuve, le temps n’a eu aucune prise sur elle.

Je lis : « quelle odieuse séparation, pourquoi ne pas avoir cédé ? Tu es l’unique femme à m’avoir tenu tête. Comment prétendre que je ne t’aime pas ? Cela me dépasse. L’amour est une comédie dont nous avons tous besoin et toi tu n’en as pas voulu. Mes doigts ont caressé ton corps, ma bouche s’est délicatement entrouverte sur ton cou fraîchement parfumé, j’ai tendrement baisé ta main et tes yeux flottent encore sur mon âme. Aucun homme ne saura t’apprécier à ta juste valeur. Je connais ton visage par cœur, je l’emporte avec moi. Ma bien aimée, adieu. »

Je connais l’écriture. « Comment avez-vous su que je suis la fille de Nicolas ? » Son visage se fait gentiment moqueur. Dans ses yeux, elle m’aime comme elle a aimé mon père. Elle se remet à son travail imaginaire. Je me dirige vers elle et pose mes deux mains sur ses épaules. Comme elle se retourne, je l’embrasse sur le front. Elle me dit adieu, je lui réponds au revoir. J’ai tort. Je regarde les âmes ricanantes à sa devanture. C’est la dernière fois. Le bois de la boutique est dévoré par le feu d’un incendie dont nul ne connaît la cause. Il ne reste rien. La maison parait désormais plus grande.

Les anges autour de nous, nous ne les voyons pas, la seule façon de les deviner, c’est quand ils chutent, ça fait un trou dans l’âme. Une cordonnière répare les trous dans les chaussures pour qu’on n’en voie pas les anges, pour ne pas les déranger.

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Comments
9 Responses to “La cordonnière”
  1. M1 dit :

    Un superbe post, une drôle d’ambiance qui nous transporte, un personnage mystérieux…
    Encore une fois, tu es née pour devenir romancière !

  2. oussamamuse dit :

    mâle chaussé, je coordonne mes mouvements d’humeur, pulsions d’envies, pour finir par venir faire deux ou trois clics et quelques lignes indignes par ici, juste histoire que tu me remarques, ô toi, remarquable romancière à bonnes nouvelles!

    • cieljyoti dit :

      les grands esprits se rencontrent, je confirme. je viens juste de sortir de ton blog dans lequel j’ai laissé mon petit commentaire et je trouve le tien ici qui me fait très plaisir. j’aime beaucoup ta façon de jouer avec les mots et je suis très heureuse que tu apprécies mon blog

  3. Jean-Charles dit :

    Une jolie histoire touchante rédigée d’une plume « sensuelle ». J’ai bien aimé ta façon de décrire, parler de cette femme, de chaussures ; un climat à la fois étrange et chaleureux que tu as su nous faire partager.
    Je ne regarderai plus jamais mes chaussures de la même façon ! 🙂

  4. mel13 dit :

    Superbe nouvelle, vraiment… et je suis d’accord: « le temps: une enflure qui finit par tout avaler ». Bravo Céline!

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