Céline teste la feuille blanche

Elle prend son air inspiré, fixe implacable la feuille de papier, saisit un stylo, le place nerveusement entre ses dents et le mord de rage comme s’il renfermait quelque secret à pressurer. On torture allègrement sa cervelle pour en tirer l’essence. Cette terrifiante invention était un arbre majestueux qui ne demandait rien à personne et qui maintenant me hurle dans les oreilles : vas-tu me remplir de gribouillis ! Sans pitié, je déchire le papier en mille morceaux et je lui dis, voilà ça t’apprendra à me faire souffrir ! Le nouveau qui paraît à mes yeux semble plus docile.

La personne se plonge dans la feuille jusqu’à s’y laisser absorber. Brusquement surgit un individu en proie à une douleur effrayante. J’ai mal ! On a mal pour lui, on l’aide. Respire, surtout n’arrête pas de respirer ! On sent venir quelque chose. Des mots sortent, envahissent le papier, soulagement. L’enfant est là ! Tu parles d’un môme, d’aucuns diraient un bâtard, impossible de connaître le père, il faudrait lister la littérature mondiale, on y renonce. Quant à la mère, l’idée qu’on s’en fait, la vierge Marie, on lui fait dire ce que l’on veut, du moment qu’elle ne prend pas trop de place.

Beaucoup de cinéma pour pas grand-chose. Quand on n’a rien à dire, pourquoi l’écrire ? L’écrivain adore jouer l’accoucheur, comme si la souffrance était gage de talent. L’image est devenue un tel lieu commun que plus personne n’ose l’employer. Tout le monde y pense. Je ne le dis pas, mais j’ai eu mal pour sortir ce paragraphe. Ce n’est plus de l’encre, c’est de la bave !

On se venge d’une feuille en dégoulinant dessus. L’écrivaillon porte sa plume jusqu’au papier pour s’appesantir de bavardages. L’écrivain prend d’abordage la feuille et la maltraite tant qu’il peut avec un divin sadisme. Mélange d’humilité et d’orgueil extrêmes, assoiffé des richesses de la langue, le pirate défriche la terre vierge de ses crocs à la recherche de trésors.

Ces gens qui s’ingénient à faire ce qui les angoisse ou les terrifie, ils n’ont qu’à simuler, l’effet est le même et le résultat, moins pénible. La feuille blanche est cet œil vengeur qui me regarde en me montrant tout ce que je n’ai pas osé écrire ou que j’ai fait si mal. Pourquoi faut-il payer plus cher les fautes que l’on n’a pas commises que celles dont on s’est rendu coupable ?

Les tenanciers de plume, dans le silence du vide de leur cerveau, rêvent d’y mettre leur sang. J’écris avec mes tripes, c’est la preuve d’un don, il faudrait plutôt dire d’un crédit sur hypothèque parce qu’une feuille de papier, aussi bon marché que cela puisse être, ne se donne pas. On écrit ce que l’on veut laisser et, conclusion, je lègue ce morceau de papier au notaire qui les collectionne.

Au premier âge de la vie, on dessine avec son doigt dans l’air des arabesques de vertu. À la prime juvénilité, se nourrissant des morves d’azur, on rature avec ses crottes de nez quelque fière sentence d’avenir. À l’adolescence conquérante, on griffonne avec son sexe ce que l’on prend pour des haines sans savoir que ce sont déjà des passions. Au quatrième âge, celui de la sénilité, on écrit avec sa salive. Bref, écrire avec son sang, ça fait classe, ça donne l’impression que c’est du sérieux.

Le langage nous joue de ces tours et nous nous en apercevons rarement, ou bien après, quand tout est fini, rédaction, impression et oubli du texte. Ça nous revient au beau milieu d’une nuit. C’est complètement idiot ce que j’ai écrit et plus moyen de le corriger. On regrette d’avoir écrit avec ses tripes, avec n’importe quel autre moyen, on aurait sûrement fait plus attention, on s’est tellement pris au jeu qu’on est passé à côté de soi. Les tripes, c’est gras et visqueux, en plus c’est bête.

L’homme a inventé l’ordinateur. Comme il ne savait pas quoi mettre dedans, il y a posé une page blanche, pour faire vrai. Parce que, la vie, ce n’est rien d’autre qu’une page blanche qu’on essaye de noircir comme on peut. Tout le monde veut y mettre son sang, mais personne n’est prêt à le verser.

Quand on ne sait pas quoi dire, on se rappelle que d’autres l’ont déjà formulé et on pense qu’on peut le répéter, à sa façon à soi tout seul. Les autres ont déjà tout dit, mais si mal qu’on peut le redire sans crainte du plagiat. Quand on voit le nombre d’emprunts en littérature, on se demande bien comment on peut avoir l’angoisse de la page blanche. Je dirais plutôt l’angoisse d’avoir un procès aux fesses pour copiage abusif.

Il y en a qui feraient mieux d’écrire que de vivre, quand on veut connaître la suite des aventures palpitantes de leurs héros, mais d’autres de vivre que d’écrire, la grande majorité de ces écrivains qui se demandent ce qu’ils vont bien pouvoir gribouiller aujourd’hui. Avoir peur d’une feuille blanche, la belle affaire, le pire, c’est encore une feuille noire sans lecteurs.

Il y en a qui creusent toute leur vie sans trouver grand-chose. D’autres, sur un simple hasard, tapent du pied dans une pierre et découvrent du pétrole. Il y en a qui noircissent des pages d’une écriture serrée comme s’il devait réécrire la bible. D’autres se cantonnent à quelques mots qui creusent la terre afin d’en faire surgir une abondante végétation. Les voies de la création sont confuses, elles sont difficiles à pénétrer. Le mot est lâché, pénétrer la feuille blanche comme par une ouverture. On ouvre les portes déjà ouvertes, mais fermées dans notre esprit par on ne sait quel maléfice. La malédiction est une bénédiction pour qui sait s’en jouer.

Les mots sont parsemés d’embûches terribles et odieuses. Chaque mot est une clé pour ouvrir et déchirer toutes les feuilles blanches de la vie. Chacun a les clés qui conviennent. Chacun se trouve face à la feuille blanche qu’il a mis une partie de sa vie à lisser. Les mots sont autant d’aiguilles d’acupuncture qu’il faut enficher dans chaque point sensible.

L’armée est dans le regard, l’arme est dans la plume, la guerre est dans le cœur, la paix se trouve dans ces phrases bâtissant une vibrante anarchie d’amour. Des armées de syllabes envahissent le champ de bataille, établissant fortins et garnisons. Fourbissant leurs armes avant de lancer leurs assauts, les mots se heurtent à ce que l’on attend d’eux. Un bon mot est un guerrier prêt à partir en croisade, la fleur au stylo et la plume aiguisée. Un mot qui ne pourfend rien est un mot vulgaire imbu de sottise. Cette feuille, c’est une partition mettant en symphonie les émotions du monde, lucidement dans le brouillard de la vie. Je la martèle à coup de pétulances, d’ironies cyniques, de tendresses et d’amertumes. Une page blanche est un sommeil, notre encre en fabrique les rêves.

Devant sa blancheur, il faut ruser. Toi, ma petite, tu ne perds rien pour attendre, rumine-t-on. Il faut amadouer ceux que l’on veut rouler dans la farine. Une fois que l’on a tout enduit autour de soi de blanc, la feuille s’en trouve toute bête. Tu fais moins la maline maintenant ! J’ai peint en blanc, les murs, ma table de travail, mes stylos, la couverture de mon cahier, tout y a passé, je ne porte que du blanc, même mes cheveux je les ai enfouis dans un foulard blanc. Du coup, je ne m’angoisse plus pour la page, mais pour tout ce qu’il y autour de moi.

J’ai laissé infuser un sachet d’idées dans de l’eau bouillie, des phrases mordantes en sont sorties. Je le confesse, j’ai fauté, j’ai pensé des farces, des méchancetés, des adultères et des crimes et je suis bien décidée à ne pas m’arrêter en si bon chemin. Je me contiens dans cette touche de dénuement dans laquelle je dévoile la nudité de mon âme en y plaçant subrepticement le voile d’un mensonge.

La lumière du paradis est blanchâtre, l’enfer est vu comme ténèbres. Angoissant le paradis d’autant qu’on n’a plus rien à y écrire. On se rabat sur l’enfer. On a plein de choses à crier. On noircit les feuilles des horreurs du monde, le bonheur n’est là que pour mettre en valeur le malheur. Le bonheur est éphémère, le malheur, une assurance sur la vie. On se complait dans le morbide parce que là, on sait quoi y penser. Le talent, un prétexte pour parader ce qu’il y a de plus odieux en nous.

Dans une nuit comme on ne sait plus en faire, hantées des pâles figures décharnées de cadavres d’un autre temps, le crissement d’une lame d’acier s’acère de plaisir sur un affûtoir, des morceaux nauséabonds pendouillent suintant des gouttes de sang âcre, des masques de torpeur sanguinaire s’agitent à la clarté d’un feu, des doigts crochus s’affairent dans une dépouille aux yeux exorbités, des sorcières soufflent les braises, tous sont réunis pour une messe noire pour Belzébuth. Le ventre d’une femme accouche d’un monstre. Autour dansent des corps convulsifs, éthérés de sexe et d’alcool. Le parterre est une grandiose feuille blanche et sur ce blanc, le rouge et le noir dessinent des tâches hideuses où l’on discerne des sacrifices de mots.

Prise dans le labyrinthe d’une cathédrale, je me perds dans ses dédales de circonvolutions, égarée jusqu’à ces mots qui m’ont fait y entrer, pour découvrir ces mots qui refusent de m’en faire sortir. Des phrases me serrent la gorge me faisant déverser des litanies de sacrilèges. Ces mots sont autant de mouches à virevolter autour de nos déjections verbales.

Quelque part sur la Terre des hommes, dans la senteur d’été de la fin d’un Après-midi d’un faune, à l’heure où Les jeunes filles s’apprêtent à rentrer chez elles, Les misérables sortent épouvantés de leur tanière. Ils se préparent à découvrir La condition humaine dans le long Voyage au bout de la nuit. Quand, Sous le soleil de Satan, la lumière peine à s’évanouir, Le passant regarde La métamorphose de son ombre. Et moi, déjà, sur la pointe de mon Soulier de satin, éperdue, je cours après L’ombre de mon amour.

Appartenant au Deuxième sexe, ayant renoncé à L’homme sans qualités, je me suis mise À la recherche du temps perdu. Téméraire, furetant dans les recoins d’une Ténébreuse affaire, j’ai côtoyé La peste. Vingt ans après, en pleine Débâcle, je fais mes Confessions solennelles. J’accuse La bête humaine de souiller Le Rouge et le noir des Illuminations de L’éducation sentimentale. J’en ai fait L’annonce à Marie, mais elle a préféré rester La vagabonde, elle a fait Le mur. Je me suis dite, On ne badine pas avec l’amour pas plus qu’on ne plaisante avec Le Jeu de l’amour et du hasard parce que je ne veux pas être La femme aux deux sourires.

Dans la force de l’âge, En attendant Godot, Je me souviens Les fausses confidences de Justine, une Candide engagée à expérimenter Les liaisons dangereuses par les Pensées. Ce que l’on n’est pas sûre de pouvoir agir, il vaut mieux le réfléchir, Chacun sa vérité, on n’est jamais assez prudente ! Le menteur se fiche bien de nous faire du mal.

Princesse lointaine des Désenchantées de L’honneur de souffrir, de tout ce Fatras, je n’y ai pas cru, mais Il ne faut jurer de rien, Un caprice est sérieux quand il espère Le triomphe de l’amour. Je suis restée de Marbre. Ainsi en va la Comédie humaine, tout commence par des rires, tout termine par des pleurs en tombant dans La mare au diable.

Sans vouloir faire la Malade imaginaire, ni le Tartuffe, je me suis parée d’un cœur Fort comme la mort pour aller au Bal des voleurs afin de rencontrer L’Amant qui m’attend. Sur Le balcon, j’ai aperçu de loin Boule de suif. Je lui ai criée, arrête de te bourrer de Nourritures terrestres, tu ferais mieux d’avaler Le blé en herbe ! Du coup, pour éviter La nausée, je suis allée me laver Les mains sales. Sur le soir, fatiguée, j’ai dit Bonjour Tristesse et je me suis endormie.

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Comments
9 Responses to “Céline teste la feuille blanche”
  1. Renan dit :

    Félicitations, tu as exprimé d’une façon très ample l’illogique logique d’écrire.

  2. Jean-Charles dit :

    Bravo ! excellente observation. Je ne regarderai plus la page blanche de la même façon. Je n’écrirai plus avec mes tripes parce qu’effectivement c’est pas très bien, je continuerai sans doute à mettre mes doigts dans mon nez et peut-être…
    D’ailleurs je finirai aussi mon histoire à épisode non achevée encore et puis lorsque je n’aurai pas d’idée soit je ferai des pâtés soit j’irai lire ou relire un des ouvrages cités.
    Mais en tout cas j’aurai toujours une pensée pour toi avant de noircir ma première page vierge. 😀

    • cieljyoti dit :

      merci infiniment pour cette pensée qui me remplit de joie et, surtout, oui, par-dessus tout, continue de nous enchanter avec ton histoire à épisode et avec toutes celles qui ne vont pas tarder à venir tenailler tes doigts

  3. Manobia dit :

    Pour donner du poids à l’écriture, retirons les adjectifs… Il empêchent le lecteur de colorer lui même ce qu’il lit ! Ils sont la preuve d’une tentative de prise de pouvoir de clui qui écrit sur celui qui lit..

    • cieljyoti dit :

      oh oui, j’aime beaucoup cette idée, je n’y avais pas pensé, retirer les adjectifs… il faut que j’essaye. quant à la prise de pouvoir sur le lecteur, honnêtement, suis pas très sûre, cela suppose une lecture envahissante, conquérante qui me parait tout de même un peu prétentieuse, non ? on peut dire la même chose chose d’un film ou d’une musique ? je suppose qu’un lecteur a suffisamment de sens critique pour ne pas prendre au pied de la lettre tout ce qu’il lit, non ? cela dit, ton idée est excellente et je regrette de ne pas l’avoir exploitée

  4. art176 dit :

    Céline,
    le processus de création (écriture, dessin etc…) n’est douloureux et agressif qu’à cause de son coté inconnu, on en a peur, on doute ; d’ailleurs dès que l’on passe le coté « je pose les idées, j’ai mon plan » on est soulagé, mais peut être faisons nous fausse route, on est à coté de la plaque…
    on a déjà vu des chefs d’Œuvre à coté de la plaque

    l’ordinateur et sa page blanche ne répliquent pas ces doutes, mais les dédoublent, certaines esquisses donnent très bien sur papier et bien moi sur mon écran, je dois tout refaire, repasser par la case « souffrance »?

    et pourtant on nous donne la solution, enfant, en classe primaire la maitresse commence toujours par écrire sur le tableau, la date, son nom, sa matière, l’emploi du temps, depuis que j’ai compris cela je fais de même sur une feuille blanche ou mon canevas virtuel – j’écris la date, le sujet, le client, et ainsi « déflorer » avec douceur sa virginité immaculée (tu as vu je tente même de styliser ma conclusion, ben oui je n’ai plus peur, j’ai passé le cap de la case commentaire blanche….)

    un jour je te parlerais des avantages de la création contrainte…
    amitiés

    • cieljyoti dit :

      en te lisant, je m’aperçois que je suis passée à côté du côté feuille blanche/vierge à déflorer. c’est dire combien ton commentaire m’est précieux en plus des infos que tu y donnes. c’est en vrai, en mettant son nom et autres indications, on transforme un objet inconnu et inquiétant en quelque chose de rassurant qu’on se sent plus à l’aise d’investir. tu as raison, je n’ai pas parlé de la création contrainte par un travail et je serai très heureuse et curieuse de savoir, toi dont c’est la pratique quotidienne, comment tu arrives à résoudre ce problème. merci beaucoup pour ce commentaire qui m’est très utile

  5. oussamamuse dit :

    vieux mots une page blanche qu’un roman noir…

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