Céline teste les tics

On a tous en nous quelque chose qui empoisonne les autres. Il suffit de trouver celui qu’on n’aime pas trop pour crouler sous ses insupportables manies. La première guerre entre humains n’avait aucune cause politique, économique ou religieuse, c’était pour faire arrêter les tics d’un voisin.

Misstic

Misstic

D’où viennent ces persistances qui assiègent notre contenance ? Si insignifiantes qu’on ignore les avoir tant qu’un observateur avisé ne nous en adresse la remarque outrée sous forme d’une moue réprobatrice. Il faut un certain temps avant de faire le rapprochement entre un tic et sa répulsion. On ne comprend pas la désapprobation des autres à notre égard, d’autant qu’un tic est une compensation interne qu’on mécanise pour se rendre parfait.

Comment un truc fait sans raison peut-il avoir tort ? Le tic n’a pas de raison d’être, il ne se raisonne pas, pourtant on lui donne tort dès qu’il tourmente. Deux personnes qui ont tort ou raison en même temps s’annihilent. Il faut que l’un des deux se dévoue, si tu as raison, c’est que j’ai tort, si tu as tort, c’est que j’ai raison. Ne pas avoir tort sous-tend que l’autre ne va pas tarder à avoir raison. Je me demande qui a inventé cette logique autoritaire où chacun cherche les torts de l’autre pour se donner raison. C’est un tic.

On condamne les tics de nos enfants, pour mieux leur inculquer les nôtres. Quand on a passé le tiers de son existence à chouchouter un enfant et qu’un beau jour on s’aperçoit qu’il est bourré de tics, on se pose des questions, surtout quand le psy nous explique, rayonnant, que cela est dû à un trouble affectif. Pas assez d’affection, on en fait une bête froide et calculatrice, trop, on en fait un nounours tourmenté, entre les deux, il y a un tic.

Il y a des artistes du tic et il est dommage de tuer dans l’œuf ce talent, surtout quand ils n’ont que celui-là. Ils ont une façon bien à eux de répéter ce geste torturé. Vient un moment où l’on craque. Le tic est envahissant et contagieux et, à force de l’observer chez autrui, on en vient à le reproduire. Pour peu qu’il y ait plusieurs personnes présentes, la scène est surréaliste. En découvrant un tic, on regarde les autres pour voir s’ils en ont un aussi. Et quand on trouve, on désespère. Le monde est rempli de tics et j’en viens à me demander si je n’en suis pas un moi-même ?

Astreint au tic, on ne sait pas ce qu’il veut dire : « il dit non avec la tête, mais il dit oui avec le cœur. (Prévert) » Le tic du clignement de l’ œil est particulièrement stressant quand il tombe au moment où il paraît avoir un sens. Que veut-il dire avec ce clignement ? Strictement rien, mais on se persuade du contraire. On s’énerve, il se demande pourquoi. Déconcerté, il en cligne davantage pour moi, c’en est trop, je lui dis assez, il me répond, mais de quoi ? Je lui jette, je ne sais pas !

Le tic perd de son intérêt sans le rituel qui l’accompagne. Il y en a qui font des tourniquets sur eux-mêmes, d’autres des allers-retours, tout est possible, regarder en l’air, fixer le bout de ses pieds, caresser ses doigts, gratter son nez, lancer sa main dans les cieux, se frotter la cuisse, tirer la langue, le rituel est intarissable, le voir devient une torture. Petit à petit, on sombre dans la tyrannie de ce corps qui nous échappe complètement. Le tic est conquérant.

La stratégie du tiqueur est angoissante. Ce qu’il pense est plus important que toute la pensée du monde. Le corps s’engage, mais c’est un geste que l’on aperçoit, ce presque rien est vu comme un presque tout. D’abord, on est au paradis, on échange et on partage, puis sans crier gare on aperçoit un truc qui cloche. On regarde attentivement et là, soudainement, on voit un tic. Quand on ne voit plus que lui, on est en enfer. Le tic est imprévisible, pourtant, au bout d’un certain temps, il n’y a plus que lui que l’on prévoit. Le reste n’a plus d’importance.

Quand on a un tic, on fait ce que l’on peut pour le supprimer, sinon on le cache. Le tic aime la cachoterie. Le mieux, pour se cacher, c’est d’accuser les autres de ses torts. Tant que la personne en face n’en a pas conscience, il faut en profiter. On se laisse aller au tic jusqu’à produire une réaction. Il suffit de transformer cette réaction en tic. Tiens, vous avez un tic. Moi, non, pas du tout. À ce moment, la tactique consiste à masquer ses propres tics et à attendre le rictus du voisin qui, ne pouvant s’empêcher de le prévoir, finit par le produire. CQFD.

Il suffit d’observer l’être en face de nous pour saisir avec stupeur qu’il est envahi de tics. La plupart sont invisibles, le geste n’est rien, ce qui irrite, c’est sa répétition méthodique. Le tic, égal à lui-même quelle que soit la situation, défigure les sentiments et falsifie les émotions, il rend faux et grotesque. Il est une dictature saccadée nous transformant en robots. On s’y habitue, on se dit qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond, forcément, c’est carré.

La crotte de nez est un classique. Avec elle, on n’est jamais loin de l’homme préhistorique ni du roi de France. Tout l’évolutionnisme de Charles Darwin achoppe sur une crotte de nez, comme quoi on ne pense pas à tout. Le vivant évolue peut-être, pas la crotte de nez, encore moins la façon de s’en débarrasser. C’est fou tout ce que l’on peut faire avec. Ceux qui ne savent pas quoi en faire, ils la volatilisent comme ils peuvent de la façon la plus stupide et la plus dégoutante possible, seul compte le résultat. On se spécialise très vite à en suivre le parcours, on n’a pas le choix, on y est comme accrochée et on se demande angoissée où elle va pouvoir tomber.

Le tic sexuel a été peu étudié par la psychanalyse, avec raison d’ailleurs, car, là, on flirte avec les méandres de l’humanité la plus profonde. L’homme ne vit jamais loin de son sexe et il a besoin de se rassurer de sa présence qu’il vérifie soigneusement chaque fois qu’il le peut. L’engin de l’homme se coince fréquemment, son labeur consiste à le remettre à sa place. L’érection est-elle un tic ou le tic, une érection ? Messieurs, quand il vous prend de vouloir aborder la gent féminine avec la grâce et la délicatesse que nous vous connaissons, ne pouvez-vous pas faire cet effort de donner à vos paroles et à vos gestes autre chose que ce qui ressemble à un tic ?

Ça part silencieusement, s’étalant en odeur pestilentielle. Celui qui s’est libéré est le premier à s’en offusquer tout en ne cachant pas le plaisir de s’être lâché au moment inopportun, un ascenseur, une pièce fermée, un bus non aéré. Le prout intempestif surgit suite à un mouvement brusque. On assume le prout discret qui libère. Le prout intempestif nous plonge dans un désarroi consternant, la sauvagerie de la jungle peuplée de mammifères que toute la littérature du monde ne peut faire fuir.

Le prout est odorant : faux, les plus bruyants produisent moins de puanteur que ceux qui s’allongent entre les fesses à ne plus savoir qu’en faire dégageant un parfum collant. Le prout est impoli : oui, mais entre l’ulcère à l’estomac et une petite gêne passagère, il faut choisir. La plupart du temps, on préfère rester discrète et dégager la flatulence qui libère quitte à regarder son voisin avec indignation. Il ne manque qu’une seule chose au pet, c’est une couleur, genre Patrouille de France, ces trainées dans le ciel qui laissent une couleur, ça fait super classe. Le prout est une gêne pour soi et pour les autres. Mais retenir un prout procure une gêne pour soi seule, ce qui est pire encore. Et le septième jour, dieu fit un énorme prout et tout entra dans l’ordre.

Traîner ses pieds comme si le monde s’abat sur nous est le tic de ceux qui aiment se faire plaindre. Ces gens qui se languissent dans la vie ont du mal à lever les jambes, collées au sol par une force mystérieuse. Ils marchent avec leur tête, ils ignorent leurs pieds se réduisant à deux spatules. Ce sont les mêmes qui prennent un malin plaisir à bousculer les passants qu’ils croisent, l’air de rien, nonchalamment. Si l’épaule est innocente, comment croire que le reste l’est aussi quand c’est systématique ?

Le tic est visible, il est audible. Le bruit de bouche persistant est accablant. Certains non seulement montrent qu’ils mangent, en bavant de partout, mais ils le font entendre en soufflant du groin. Ça varie selon les individus, mais le résultat est le même, la tuyauterie usée devient un calvaire. Au Japon, avaler une soupe de nouilles sans faire de grands slurps est malpoli. Sans doute pour ça que le Japonais n’est guère bavard.

Les bruits de bouche ne sont pas la mélodie de l’âme quand on est à table avec des gens coincés. La bouche ne sert pas à sortir de douces paroles à son bien-aimé, elle sert d’abord à avaler. Elle sert aussi à recracher l’air avarié de ses poumons, d’éventuels détritus s’agglutinant dans les dents, elle évacue des vents incongrus. Si le pet est un roi, le rot est sa reine, ils forment un couple admirable. Le rot n’est pas perçu dans le monde de la même façon. Selon les Arabes, il signifie que l’on a bien mangé. Les Chinois s’en indiffèrent au point de se balancer des rots en pleine poire avec sourire. En Occident, un rôt est une insulte. Il peut être vulgaire, mais aussi léger et aérien, il apporterait une petite touche de séduction dans cette bouche d’amour, s’il n’y avait l’odeur.

Le bavardage est un tic difficile à abandonner tant on le croit utile. Le bavard n’a pas rien à dire de plus que le silencieux, mais il le fait en discourant, c’est une routine. Le silence des mots, lancinantes litanies, se déversant dans le brouhaha de ceux que l’on ne dit pas. Les mots n’ont aucun sens, ils ont un refrain que chacun chevauche au gré de ses tics. Ils reviennent sans cesse hanter nos phrases. Dès le départ, on choisit ses tics et ses mots et on les assène tout le long de l’existence comme une marque de fabrique.

Une opinion est un tic verbal. J’ai entendu dire qu’il ne faut pas le répéter, mais je ne peux pas m’en abstenir, c’est plus fort que moi, dès que j’entends une rumeur, je l’utilise comme serre-tête pour empêcher mes cheveux de flotter au vent des on-dit. Les opinions passent, le tic reste.

Autre classique, le tic de l’œil déplacé. La lourdeur d’un œil devient un tourment quand il s’accroupit sur ce que l’on veut suggérer. Comme les mains baladeuses, il y a les yeux qui se perdent et qu’on retrouve coincés là où ils n’ont rien à faire. Une main, on l’enlève, un œil, on le relève. On s’accroche au tic comme à une bouée de sauvetage ou à un bandeau sur les yeux.

Je ne sais pas s’il me regarde moi ou ma copine. Il est dans ma direction, mais semble obsédé par ma copine qui n’est pas plus belle que moi, mais qui le paraît. Ma copine me donne un coup de coude dans les côtes histoire de me prévenir que du relou arrive à grandes enjambées avec des siècles d’impunité. Il agite ses doigts en l’air tout en clignant des yeux comme pour essayer de les ouvrir. Il ne marche pas, il fait des claquettes d’unijambiste. Il ne parle pas, il fait le concours de la fontaine qui éclabousse le plus. Il ne pense pas, il se frictionne la cervelle avec la langue. Il ne respire pas, il slurpe, il rote, il pète et il ronfle.

Et quand il enlève son armure de gestes inutiles, ça donne quoi ? Il n’en a que pour ma copine. Je me tourne vers elle et je la vois se triturer d’un tas de gestes qu’elle ne commet pas d’ordinaire. Est-ce cela, l’amour ? Adopter les tics de l’homme sur qui on clignote ? Je me demande, quand ce sera mon tour, je vais me choper quoi comme tics ? Ce soir, je me sens rondelette lune à tics.

Tant va le hic au tac qu’à la fin, il se toque de tics qui font toc. Il rit, c’est une contorsion, on lui sourit, il fait la gueule. Sa gueule est un tic. De la tête aux pieds, tout n’est qu’incongruité. Je suis prise du tic tac d’une pendule dans les doigts de pied frappant la mesure de ce vide entre nous. Ces mots qui défilent au son d’une fanfare forment un chapelet de rictus. L’amour, trois petits tours et ne s’en revient jamais. Le jour où l’on supprimera les tics, il ne restera pas grand-chose de nous. Seul le temps, le grand tic suprême, nous toise de ses railleries.

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Comments
10 Responses to “Céline teste les tics”
  1. Jean-Charles dit :

    J’ai rigolé à te lire. tu passes du clin d’oeil au rot avec une aisance et un débit facile, euh… pour en finir par un jeu de mots. Bravo mademoiselle !
    J’aime ta façon de décortiquer les choses, parce que j’imagine que ce genre de dissertation est le fruit d’une réflexion intense.
    J’aime et je le dis.

    • cieljyoti dit :

      merci pour ton commentaire qui me fait très plaisir. petite confidence, quand je fais un vent, je ne vais pas le chercher si loin. je n’aime pas forcer les choses, ça vient ou pas

  2. mel13 dit :

    Analyse très fine et pleine d’humour. Apprécié en particulier l’évolutionnisme de Darwin « qui achoppe sur une crotte de nez » et le dernier paragraphe: « Tant va le hic au tac qu’à la fin il se toque de tics qui font toc. »: brillantissime! (et ce ne n’est pas un tic de langage, quoique…):-) (tic de blogueur)

    • cieljyoti dit :

      heureuse et fière de savoir que mon petit texte te plait. la première condition pour que je me mette à écrire est de pouvoir m’y amuser et, j’espère, un peu amuser les lecteurs. merci beaucoup pour ton commentaire

  3. oussamamuse dit :

    Je ne sais pas toi mais moi, émoi non plus, cieljyoti jolie, j’adore user et abuser des tics de langage parlant d’éthique, pourvu qu’ils soient autant toc qu’authentiques!

  4. oussamamuse dit :

    Mais je t’en prie, cilejyoti, car bien du plaisir est pour moi… émoi de t’imaginer sourire grâce à deux ou trois bons mots passant par ton blogue!

  5. oussamamuse dit :

    ciel, j’ai écrit cile… désolé, cieljyoti!

  6. oussamamuse dit :

    bon sang, sans rire, c’est bien agréable de constater qu’il existe des jeunes filles qui écrivent beaucoup de choses sur pas grand chose, sur le net!

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