Céline teste la douleur

Tout le monde sait que la douleur est subjective, tout le monde ne sait pas que la subjectivité est douloureuse. Eh oui, ça fait mal de séjourner avec soi toutes les journées et les nuits sans avoir quelqu’un sur qui passer ses états d’âme. On se sent seule quand on ne sait plus trop où on en est, on n’a personne pour servir de thermomètre. Moins on partage sa douleur, plus elle fait mal.

Bosch Excision de la pierre de folie

Se coincer un ongle dans un tiroir, se charcuter en épluchant des légumes, se prendre une porte ouverte en relevant la tête dans la cuisine, se taper le doigt de pied dans une margelle, il y a mille façons de se donner des coups, il y a mille façons de les subir. Quand on vient de se prendre un coup et qu’on voit le regard amusé de son compagnon, on peut passer sa douleur sur lui, ça soulage. Quand on est seule, on capitalise la douleur en espérant qu’elle prenne le moins d’intérêt possible.

La douleur raconte une histoire, la nôtre. Elle est un signal, mais à qui s’adresse-t-elle ? J’ai mal, je sais que je dois faire quelque chose, je ne sais pas quoi. Rien n’est plus pénible qu’une ignorance quand on a besoin de savoir. Ce serait pratique d’envoyer ce message directement à un médecin qui en apporterait le soulagement immédiat. Au lieu de ça, je me trimbale la douleur et je n’arrive pas à l’exprimer, encore moins à en donner l’exacte teneur. Après tout, quand on trouve le temps de hurler, c’est que ce n’est pas si grave que ça ?

La surenchère du rire n’est pas conseillée parce qu’à un moment, on risque d’éclater. Pour la surenchère du désespoir, là on peut y aller, on ne craint rien. On peut raconter sans fin ses peines et ses misères, il n’y a aucune limite. On meurt de souffrance, mais pas de la raconter. Si c’est vrai qu’on cause pour se soulager, se taire doit être la première souffrance ?

Quatre scientifiques dont on ne connait que les prénoms, Matthieu, Marc, Luc et Jean, ont entrepris, il y a quelque deux mille ans, d’établir une étude de la souffrance. Une précédente expérience avait été entreprise dans un Ancien Testament, mais peu convaincus, il se sont décidés à en rédiger un Nouveau en prenant le temps de mieux apprécier le mal.

Ils ont trouvé un cobaye bénévole, un certain Jésus, hâbleur de son état. Première étape, on lui fait tenir des propos auquel personne ne veut croire. La frustration de se sentir incompris fait mal. On lui inflige humiliation sur humiliation. Railler l’amour propre est une épreuve que peu peuvent surmonter. Tout est dans la progression. D’abord les insultes, puis les coups, l’emprisonnement la couronne d’épine sur la tête pour finir par l’apothéose d’une crucifixion sans oublier de lui faire porter sa croix dans la ville sous les quolibets de ses contemporains. On n’a pas fait mieux depuis, on a juste apporté des améliorations.

Il m’est venu l’idée d’établir une échelle de Richter de la douleur le jour où, tous les deux, nous avons heurté nos têtes en ramassant une cuillère. Je suis sûre qu’il a crié plus fort que moi, mais il n’a jamais voulu le reconnaître. Tout le monde se plaint de maux tous plus atroces les uns que les autres, en réalité, tout ceci reste personnel et l’on ne sait jamais ce qu’il en est. Je mets bout à bout toutes les douleurs du monde et j’établis une graduation allant de la moindre à la pire. Pas facile de prendre la mesure exacte d’une douleur, son aspect partial saute aux yeux des plus incrédules.

Une chose est sûre, si l’on était capable d’établir avec rigueur une telle échelle, on serait surpris de voir sa position exacte dans la graduation des peines. Beaucoup imaginant le pire se retrouverait dans un rang inférieur et d’autres se verraient propulser au faîte d’une hiérarchie dont ils deviendraient les héros. On verrait des pauvres déboutés de leur statut se retrouver au rang de privilégiés alors que des riches, qu’on croyait au-dessus des contingences de ce monde, seraient placés parmi les déshérités.

La première échelle de douleur établie dans le monde a été réalisée en 1936 par une équipe de scientifiques, Ray Ventura et ses Collégiens, dans un essai intitulé « Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine ». Si on a les nerfs solides, on peut s’y risquer. En 1974, un certain Huskisson met au point une échelle de la douleur : EVA, allant du supportable à l’insupportable. Une gifle est physiquement supportable, moralement insupportable. C’est amusant de mettre une note sur sa douleur, cette façon de la quantifier nous confère un pouvoir sur elle. Tiens, toi, je te file 5 sur 100 ! À mon avis, dépassé un certain stade, on ne doit pas trop penser à donner une note à sa douleur.

Mademoiselle, vous venez de chuter d’un étage, nous ne pouvons pas vous aider tant que vous ne nous avez pas donné l’évaluation de votre peine sans laquelle nous ne pouvons fournir les soins nécessaires. L’angoisse, c’est quand celui qui vient nous secourir ne sait pas ce qu’il faut faire. Le voir patauger dans l’inconnu rend folle ! On s’enlise dans les effets spéciaux. Pas simple de convaincre le témoin de la gravité de la peine tout en essayant de se persuader que ce n’est pas si grave. On finit par mélanger l’effet et la cause.

Avant d’être reçue par le médecin, veuillez remplir le formulaire. Avez-vous mal ? Si oui, veuillez en indiquer votre évaluation. Là on a intérêt à réfléchir. Imaginons la courageuse qui ne veut pas paraître douillette et qui indique 2, elle reçoit la réponse : les dix personnes ayant donné une note supérieure passeront avant vous même si vous étiez la première arrivée. Quand on s’en tient au strict nécessaire, la douleur se réduit à peu de chose, normal d’en rajouter un peu.

Durant la Première Guerre mondiale, un soldat ayant perdu un bras nécrosé par la gangrène se plaint d’avoir des démangeaisons dans ce bras qu’on cherche encore. Faut-il en conclure qu’il est délicat et qu’il écoute trop sa peine ? Faut-il essayer de le raisonner ou lui montrer un bras que l’on vient de couper en lui demandant où ça le gratte ?

Avoir mal est pénible, mais c’est un des rares moments où nous avons le sentiment d’exister. Le danger d’en rajouter est que le jour où on a vraiment très mal, on ne nous prend pas au sérieux. Mais voilà, si la petite douleur laisse une large place au spectacle, la grande n’en permet guère. Immobilisée par la grosse douleur, je n’ai même pas la force d’appeler à l’aide. L’indifférence devient le pire des maux.

Pour évoquer un bobo, on donne une évaluation approximative selon le cri poussé. Entre aïe, ouille, ahhhh, ahhhhhhh, tout le monde arrive à se faire une idée de l’intensité de la peine et apporter une solution appropriée. La petite douleur laisse de marbre celui qui a le bonheur de partager notre vie. Comme on ne sait jamais, il vaut mieux donner un petit coup de pouce. Quand ce n’est pas grave, on n’a pas de raison de s’inquiéter, on se concentre sur l’effet à produire. Quand on ne sait pas ce qui se passe, on ne pense même pas à hurler.

C’est tout ce que cela te fait, je viens de me couper, le sang coule et, toi, tu ne réagis pas ! Et moi quand je me suis foutu ce sacré marteau sur le pouce, as-tu réagi ? Mais je n’avais rien entendu. Il n’y avait pas besoin, je suis passé du blanc au vert avant de murir comme un fruit et de tomber en m’affalant sur le canapé. Justement, j’ai cru que c’était fini. Dans la douleur, personne n’a jamais le dernier mot, sauf cas d’urgence où un doigt, une main ou un bras tombe. Tu pourrais ranger ton doigt dans la salle de bain, tout de même ! Après tout, ce n’est pas parce qu’on a mal qu’on doit se laisser aller, comme disait Louis XVI en cherchant sa tête.

La douleur physique fait mal, parfois horriblement, mais elle offre un soulagement par quelque moyen que ce soit. La douleur mentale semble bénigne, mais perdure si longtemps qu’elle trouve sa place légitime de grande prêtresse du mal. Le bobo physique n’intéresse personne à moins que le sang en jaillisse abondamment. Il faut s’y faire. La douleur morale, c’est une autre histoire.

Comment quantifier le mal d’une dépression ? Je me demande si la déprime vient de ce que personne ne veut admettre que l’on a mal. On a beau être positive et se parer des vertus de la communication, vient un moment où l’on ne sait pas dire ce que l’on veut exprimer. C’est comme si les mots étaient douloureux et n’arrivaient pas à trouver leur place. On s’enferme sur soi pour réfléchir au moyen de communiquer sa peine. Et plus on pense sa douleur, plus elle fait mal.

On dit des choses, mais comme ça n’a pas l’effet escompté, on se renfrogne et on ferme la boutique. Déjà, quand on sait ce qui se passe, pas facile de le raconter, mais quand on ne sait pas, on en est réduite à des borborygmes qui finissent pas lasser les plus patients. On s’enferme dans le rictus silencieux. Bouder est encore ce qu’il a de mieux pour marquer son mécontentement.

Je ne suis jamais assez grande pour récupérer ce livre indispensable en haut de l’étagère. En glissant, je suis à deux doigts de me rompre le cou sur l’échelle. Je me tape la main que je sens enflée. Le livre, par miracle, se décide à venir, il me tombe sur la tête, peut-être pour gagner du temps ? Je rate la marche, je me fracasse au sol, le livre sur les genoux. Je n’ai pas mal, je me sens ridicule, affalée devant ces gens qui me regardent en ricanant.

C’est par une belle fin d’après-midi où l’on se prépare à rassembler ses dernières forces pour entrer dans la quiétude du soir avant de brusquer les portes de la nuit, alors que tout semble suivre son cours, un accident tout bête. Un accident est toujours bête, pour ça que c’est un accident, sinon on s’arrangerait pour qu’il se produise moins souvent. Un truc idiot nous tombe dessus et ça surprend. On vérifie mentalement les dégâts. Cela signifie que l’on a encore la force de penser, important ça parce que si on doit rester immobilisée, autant avoir son cerveau intact pour rêvasser. La pire douleur est celle qui m’empêche de rêver.

Le sang qui coule est une caresse tiède d’infinie tendresse. On ne sent rien. Voir le visage horrifié d’un témoin produit la douleur crissante de barbares vindicatifs s’emparant de nos sens. On sent quelque chose de nous s’éloigner comme si de rien n’était et cette nonchalance est douloureuse. Quelque chose de vital se fait la malle pour laisser place au mal.

Ils rigolent, ça vexe, au moins je sais qu’il n’y a rien de grave. Ils font une mine d’enterrement, je me vois au fond d’un trou recevant de la terre sur le visage, l’épouvante. Ils font une mine consternée, je me vois dans une chambre d’hôpital avec des bouts de tuyaux partout, suintante de bave sanguinolente. Ils font une mine ahurie, je me vois entourée de ma famille essayant de me réconforter, ça aurait pu être plus grave, trois mois d’immobilisation, ce n’est pas la mort, après tout ! Il vaut mieux ne pas regarder les témoins qui noircissent la marmite.

Récapitulons, je conserve mon cerveau, mon cœur, ma bouche pour crier, j’ai des yeux et des cheveux tombant négligemment dessus, je dirais, à première vue, que j’ai l’essentiel. Je compte mes doigts, bon, je pourrai me gratter ce soir. Mes jambes ! Elles sont là, les pieds aussi, j’ai même ces si mignons escarpins qui ont coûté la peau des fesses d’une pauvre bête. Avoir tout, c’est un point, mais en avoir l’usage, c’est mieux. Une gifle, il faut que j’envoie une claque à ce rustre qui m’est rentré dedans, œil poché pour œil au beurre noir, dent arrachée pour dent avariée et une gifle pour le reste ! C’est dit, je file une bonne tape à ma douleur, qu’elle aille voir ailleurs si j’y suis.

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Comments
21 Responses to “Céline teste la douleur”
  1. mel13 dit :

    Encore une fois conquise! Tu as l’art de dire des choses essentielles avec humour -noir parfois, mais j’aime le noir- et ces petits bonheurs d’expression: « les témoins qui noircissent la marmite », « oeil poché pour oeil au beurre noir », « dent arrachée pour dent avariée » et « la pire douleur est celle qui m’empêche de rêver ». Bravo Céline!

  2. M1 dit :

    Tu as une manière extraordinaire de traiter les sujets ! encore une fois je suis admiratif ! avec de belles pointes d’humour : )

  3. marc dit :

    oui super la douleurs je vais la partagés avec des ABONNER de mon compte Twitter

  4. Jean-Charles dit :

    Rire jusqu’à la douleur ça arrive si peu…mais j’ai bien ri : quelle étude !

  5. Jennie dit :

    J’ai bien aimé votre texte, particulièrement lorsqu’il a été question de la fameuse échelle de douleurs qui a toujours eu le don de m’exaspérer au moment où on me demande d’offrir un note à mes souffrances. Comment savoir ?!!! Comment juger ?!!! Quelle note donnée ?!!! Pfffff!!!
    Effectivement la douleur demeurera toujours très subjective et inévaluable avec justesse, selon moi.
    Super votre texte 🙂

    • cieljyoti dit :

      il est finalement assez facile de faire sourire quand on voit le nombre d’âneries qui nous entourent, surtout de la part de certains psys !! merci beaucoup pour votre commentaire

  6. marc lessard dit :

    Hum beaucoup de jazette 12 commentaire.sur ton blog

  7. « …Si c’est vrai qu’on cause pour se soulager, se taire doit être la première souffrance ?.. » Ça m’a conquis… 😉

  8. Tietie007 dit :

    Je suis un grand fan de Jérôme Bosch !

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