Van Gogh (1853-1890)

Desceller le rythme, gréer le mouvement, harceler les éléments. Peu importe ce qui est représenté, seul compte le lien. Peindre est une proximité, sans elle, la peinture s’effondre. L’intimité de Van Gogh est un chemin sinueux, rempli d’obstacles demandant un effort colossal pour être surmontés. Nous la partageons tous. L’épreuve s’embrase pour révéler.

Autoportrait, printemps 1887

Une force nous pousse dans nos retranchements, nous amène au dépassement. On sort de soi pour y entrer, explorer cette parcelle que, jusque-là, on ne voyait pas. Cette matière si banale que nous n’en saisissons pas la richesse. On s’extrait des habitudes, on écorche vive les convictions, on crucifie les illusions, on se frappe la tête contre les rêves, on contemple la vie dans ce qu’elle a de plus singulier pour en trouver l’universel. Ce petit rien si profondément enfoui qu’on étale sanglant d’ombres à la vue de tous. Les étrangers deviennent témoins de nos secrets.

Tirant les draps de nuit sur ces songes que le jour ne saurait voir, des hurlements inaudibles sortent de la main. On les croit séparés par des forteresses d’ignorance et les voilà qu’ils se mettent à chanter. L’esprit sort, cette âme dont nous sommes les locataires. Cette vie dont nous sommes les fugaces apparitions disparues.

Rarement peintre s’est autant engagé dans son œuvre. Corps et âme au bout d’une lutte forcenée contre la vie. Vincent Willem Van Gogh nait le 30 mars 1853 à Groot-Zundert dans le Brabant-Septentrional sur la frontière avec la Belgique, 33 kilomètres au nord d’Anvers. Une région bercée de vastes étendues plates et mélancoliques. C’est un enfant sauvage perdu dans ses rêveries se plaisant en longues marches solitaires dans la campagne. Il est l’aîné de deux frères et trois sœurs. Son père Théodorus (1822-1885) est le pasteur du village. C’est un homme doux, réservé et peu éloquent. Sa mère Anna Cornelia Carbentus (1819-1006) est pleine vie, obstinée et d’humeur changeante. Elle peint à l’aquarelle. D’une famille honorable de bourgeois, trois de ses oncles sont marchands d’art. Sans avoir appris, il dessine merveilleusement bien.

Entre 12 et 16 ans, il passe sa scolarité en pension. Pour ce garçon aimant la liberté, on imagine la souffrance. C’est un solitaire qui évite les gens et les regards. En juillet 1869, il entre comme vendeur dans la Galerie d’art de son oncle à La Haye, filiale de la maison Goupil de Paris vendant des reproductions d’estampes et de gravures. Goupil est un précurseur, il offre l’art à prix abordable.

C’est un employé consciencieux. Vincent est lié à son frère Théo, Théodore Van Gogh (1857-1891), dont il apprécie la maturité. Août 1872, Vincent, 19 ans, commence avec Théo, 15 ans, une correspondance, plus de 800 lettres, qui se poursuivra jusqu’à sa mort et dans laquelle il se confie avec une sincérité poignante, lucide et sans tricherie. Sans elle, nous ne connaîtrions presque rien du peintre. Vincent se confesse, il veut laisser une trace de lui.

En mai 1873, il est transféré dans la succursale de Londres. La ville l’enthousiasme. Il s’éprend de la fille de sa logeuse, Ursula Loyer, qu’il demande en mariage. Son refus est un drame. En mai 1875, il est muté à Paris dans la maison mère Goupil, rue Chaptal, et s’installe à Montmartre, au 54 rue Lepic. Il passe son temps libre à lire et visiter les musées. Son travail l’ennuie. Il critique les gravures qui ne lui plaisent pas devant la clientèle. Il est congédié en avril 1876.

Pour revoir Ursula, il devient répétiteur de langues (français et allemand) dans une institution qui s’installe dans les faubourgs misérables de Londres où il découvre la misère ouvrière, d’autant que c’est lui qui doit recouvrer les paiements scolaires, ce qu’il n’a pas le courage de faire. Il est renvoyé. Il entre comme aide-prédicateur au service du pasteur Jones pour lequel il tente de convaincre les miséreux de la splendeur du Christ. Il a du mal à s’exprimer. C’est un échec.

Crâne à la cigarette (hiver 1885)

Grâce à son oncle, il devient commis-libraire à Dordrecht, du 21 janvier au 30 avril 1877. « Le métier de peintre ou d’artiste est beau, mais je crois que le métier de mon père est plus sacré. Je voudrais être comme lui. » À Amsterdam, il prépare l’entrée au séminaire de théologie. 15 mois plus tard, il abandonne. Son tempérament n’arrive pas à se soumettre. Grâce à son père, il entre dans une école évangéliste à Bruxelles. Il se lance dans l’aventure. En janvier 1879, il obtient un poste à Wasmes, dans le pays des mineurs de charbon, dans la province belge du Hainaut, le Borinage. Il se dévoue avec un zèle sans limites pour soutenir les mineurs, il fait peu de convertis. Il donne ce qu’il possède aux miséreux. C’est au fond de la mine que Van Gogh découvre son élément, le feu. Et le feu mêlé à dieu, c’est sa peinture qui est en train de naître. Il s’éloigne de la religion.

Il visite inlassablement les musées dans lesquels il apprend la peinture. Il aime s’arrêter quelque part pour en faire le croquis. En se lançant dans des études théologiques, Vincent refuse la peinture, mais il continue de dessiner. Montrer ce qui l’entoure ne l’intéresse pas, il veut révéler la force intime de qu’il voit. Grâce à son frère, il rencontre le jeune peintre hollandais van Rappard (1846-1892) à Bruxelles pour apprendre les rudiments de la peinture.

La peinture le plonge dans la littérature, car les deux lui sont inextricablement liés. C’est par la littérature que Van Gogh entre en peinture. Il se moque de l’inconscient, ce qui le passionne, c’est la conscience. Il tombe amoureux de sa cousine, Kee, jeune veuve avec un garçon de 4 ans. Il lui avoue son amour. Elle le refuse, il insiste, elle fuit. Il lui en veut. Sa vie sociale et amoureuse est un échec cuisant. Le père, voyant cet amour comme incestueux, blâme son fils, c’est la rupture. Il se réfugie chez son cousin, le peintre Anton Mauve (1838-1888), qui lui offre une boite de couleurs. Il le fait entrer dans son cercle de peintres. Il ne tarde pas à se heurter à lui. Il se met en colère, puis il oublie, aucune rancune. Il fait le vide autour de lui. Il lui faut longtemps avant de maîtriser la couleur. Cette découverte l’enthousiaste au plus haut point.

La femme est une victime. Il se refuse à voir en elle aucune malice, ni méchanceté. Il l’idéalise. Néanmoins, la femme reste tentation. La « femme fatale » est un mythe du XIXè siècle. Vincent se sent dans l’obligation de rejeter l’amour comme s’il avait tout à y craindre parce qu’il existe quelque chose de dangereux dans cette femme, comme une perte de son identité.Vincent n’a rien contre les femmes, il a le sentiment qu’elles ne lui apportent rien. Et si la femme était déjà en lui ? « Je crois qu’une femme et qu’un homme peuvent devenir un seul et même être (31 juillet 1874). »

Fille du peuple (décembre 1885)

Il s’entiche de Clasina Maria Hoornik (1850-1904), Sien, prostituée occasionnelle à La Haye plus âgée que lui, abandonnée, ayant une fille et enceinte. Récompensé d’une maladie vénérienne, il reste 4 semaines à l’hôpital, en juin 1882. Il découvre Zola qui devient son maître à penser. Il emménage avec la femme, il est heureux. Cette femme qui « n’est pas jolie a du charme et n’est pas grossière ». Il travaille sans relâche à sa peinture. Sien boit et s’absente de son rôle de mère. Il nourrit les enfants. En septembre 1883, il s’enfuit. Il lit énormément tout en étudiant passionnément les peintres hollandais. Il lui reste 7 ans à vivre.

Sa technique se veut rudimentaire, c’est ce qui transparait du tableau qui compte, pas ce que l’on voit. Saisir la réalité dans sa simplicité pour en faire éclater la vérité. Sans la solidité de la vue, rien de transcendant ne peut apparaître. L’œil s’enracine dans la toile, mais pour mieux s’en détacher, comme d’un point d’appui pour s’élancer vers l’absolu. Il s’absorbe dans ce qu’il perçoit. Sensible, il lui est impossible de rester longtemps avec quelqu’un. Il veut devenir le peintre du peuple.

Quand son père meurt le 26 mars 1885, il ne pense qu’à peindre. L’harmonie des couleurs lui pose d’énormes soucis. Il admire Rembrandt et Frans Hals qui ne sont pas des coloristes. Il s’extasie pour la lumière de Vermeer qui lui apprend que « la couleur par elle-même exprime quelque chose. » Cette peinture hollandaise est une étape. « Il faut entrer dans le feu. » Il apprend à peindre en faisant des natures mortes. C’est avec elles qu’il réalise son travail de recherche. L’important est de donner un sens à sa peinture.

L’impressionnisme a délaissé le portrait. Van Gogh en est obsédé. Les visages lui donnent du mal. Il n’est pas satisfait de ses portraits. Dans un visage, il ne sent pas la même liberté de création qu’avec une nature morte. Il peint des portrait qu’il veut naturels. Les visages sont francs, simples, et concentrés. Les visages sont des paysages, les paysages deviennent des portraits. L’émotion est partout, elle gouverne l’infini, elle est la couleur de la vie.

Le père Tanguy, 1887

Ses deux préoccupations sont de saisir une expression et un mouvement. Pour cela, il se passionne pour Brueghel, les frères Le Nain et surtout Millet. Il admire Daumier également. Il aime le paysan au travail, debout en plein air. La vie bourgeoise lui paraît figée, c’est cette vie qui commence à dominer le monde occidental. Il réalise son premier chef-d’œuvre en avril 1885, les Mangeurs de pommes de terre. « Je préfère peindre des yeux humains que des cathédrales… L’âme d’un être humain, même les yeux d’un pitoyable gueux ou d’une fille du trottoir, sont plus intéressants selon moi. 19 décembre 1885) »

Les mangeurs de pommes de terre

Les mangeurs de pommes de terre, mai 1885

La gaucherie volontaire de son style révèle au mieux la brutalité de l’existence. Il ne peint pas ses impressions, il s’engage dans la voie de l’expressionnisme. « Des mensonges si l’on veut, mais plus vrais que la vérité littérale (lettre 418). » La vérité de l’art est mensonge. Sans lui, l’art sombre dans le ridicule du temps. C’est l’intensité qui prime. « La vie comparable à un trajet en train, on ne distingue aucun objet de près et on ne voit pas la locomotive (1888). » Il s’est nourri de la Hollande, mais c’est en France que son génie va s’épanouir.

De novembre 1885 à février 1886, il séjourne à Anvers. Il espère y vendre des toiles. Mais son but premier est Rubens. Cette simplicité qui permet de dégager la vie en un mouvement baigné de lumière le fascine. Il découvre la couleur de la chair, l’incarnat de la peau féminine, que Rubens place au cœur de sa peinture. Il sait que c’est ce qui manque à sa palette, la couleur de la chair et de la vie, la couleur de la femme. Par ailleurs, il voit chez Rubens un peintre superficiel. Il commence à faire des autoportraits. De janvier à février 1886, il reste un mois à l’Académie d’Anvers dirigée par Karel Verlat (1824-1890). Sa méthode de travail fait scandale. Tout le monde le trouve mauvais, juste bon à fréquenter les cours réservés aux enfants !

Incompris, devant affronter les railleries, seul, il est un peintre maudit. Il croit en lui, il s’acharne, il ne veut rien céder de ce qu’il croit sa vérité. De février 1886 à février 1888, il est à Paris où il est accueilli par son Théo dans son logement à Montmartre. Dans l’atelier de Fernand Cormon (1845-1924), il rencontre Toulouse de Lautrec, Louis Anquetin (1864-1932), John Peter Russell (1858-1930) et Émile Bernard (1868-1941), l’ami de Gauguin qui fait publier les lettres de Vincent au Mercure de France. Il découvre des peintres sans le sou. Lautrec dévergonde son ami Vincent en l’entrainant dans des endroits licencieux. Il étudie l’impressionnisme. Il fait connaître à son frère des peintres qu’il s’acharne par la suite à vendre. Théo est un amateur d’art et son jugement est sûr.

Pour survivre, Vincent envoie à Théo ses peintures et dessins qu’il est censé vendre contre la somme de 150 fr. Théo en vendra deux. « Jusqu’à présent, tu n’as rien vendu ni à bon, ni à vil prix, et pour dire la vérité, tu n’as jamais essayé. » S’est-il réellement investi dans la vente des toiles de son frère ? Vincent ne manque de rien puisqu’il vit chichement, il dépend financièrement de son frère.

D’une grande douceur, il attire les gens, puis il s’ingénie à les faire fuir. Il rêve de créer une communauté fraternelle d’artistes, mais il se brouille facilement. Il entre dans des colères noires pour les oublier quelques instants plus tard. Durant ces deux années à Paris, il réalise quelque 230 tableaux dont la moitié sont des natures mortes, des études donc. Il se passionne pour la peinture japonaise alors très à la mode. Sa peinture s’éclaircit. Il approche du but, mais il reste prisonnier de ce qu’il voit. Obsédé de couleurs, il lui faut dépecer les oripeaux de clarté pour atteindre la seule lueur, celle de l’âme, celle du feu qui dévore la vie.

Autoportrait au chevalet, 1888

Van Gogh n’est pas un imaginatif, c’est un conquérant. Il a besoin d’une base solide pour peindre. Il s’empare du réel, le travaille jusqu’à se l’approprier. Même dans ses délires, il reste attaché aux détails. C’est la réalité qui l’obsède, pas les rêves. Sa peinture reste équilibrée. En six ans, il s’est libéré des contraintes de la peinture. Sa couleur atteint l’harmonie. Vincent fusionne avec ce qu’il voit. Il a assimilé l’impressionnisme, il va le dépasser.

Le peintre arrête de peindre, il devient la peinture. Fasciné par l’énergie rayonnante en toute chose, Van Gogh sait que la lumière est intérieure, il a besoin d’en saisir la couleur. « Livré à moi-même, je ne compte que sur mon exaltation et je me laisse aller à des extravagances. (juin 1888) » Le peintre se veut soleil et ce soleil donne un sens à ce qui est perçu. Le rêve a un sens.

Il séjourne à Arles de février 1888 à mai 1889. Tout est lié à tout dans une lumière rayonnante faisant surgir la force naturelle de la vie. « Que c’est beau le jaune ! » Sa peinture devient une illumination mystique où s’annihilent formes et couleurs dans une symphonie de lumières. « La peinture promet de devenir plus subtile, plus musique et moins sculpture, elle promet la couleur. » Le tournesol devient le symbole de son culte solaire. La nuit est conquise : « il me semble que la nuit est plus vivante et richement colorée que le jour. » Il enflamme le jour, il enflamme la nuit. « J’ai un besoin terrible de religion, alors je vais la nuit dehors pour peindre les étoiles (septembre 1888). »

Gauguin le rejoint le 23 octobre. L’un est cynique, désabusé et arrogant, l’autre exalté à la recherche de la communion en toute chose. L’un se réfugie dans les mensonges de l’art, l’autre s’enthousiasme pour l’amour de la vérité. Gauguin se sent exilé. Il prend le dessus, Vincent se laisse faire. Les deux hommes sont des rivaux. Il appelle son ami « le petit Bonaparte de l’impressionnisme. » La situation ne peut que s’envenimer.

Autoportrait à l'oreille coupée, février 1889

La veille de Noël, à la suite d’une dispute arrosée d’absinthe (le peintre boit modérément, mais il ne supporte pas l’alcool), Vincent tente de tuer Gauguin, puis se tranche le lobe de l’oreille. Gauguin s’enfuit. Seul bémol, cette histoire, c’est Gauguin qui la raconte et il n’est pas là au moment des faits. Une chose est sûre, Vincent offre ce morceau d’oreille à une prostituée. C’est elle qui alerte la police d’un fait-divers qui aurait pu rester méconnu. C’est elle qui sauve Vincent qui perd son sang. Vincent a tout oublié.

Gauguin méprise Vincent. Il a besoin de Théo pour vendre ses toiles, il se rapproche du frère pour cette raison. Gauguin laisse entendre que Vincent aurait essayé de le tuer plusieurs fois, une façon pour Vincent de s’approprier le génie de maître Gauguin. Non, le génie de Vincent est plus grand, Gauguin ne l’admet jamais.

Route avec cyprès, 1890

Son art est à son sommet. 100 paysages, 46 portraits (dont 6 autoportraits) et 40 natures mortes. Le soleil et la nuit sont des amants inséparables, tels le bleu et le jaune. Aucun esthétisme, seul compte le triomphe de la vie. Chaque peinture est éblouie par sa vie, car c’est cela qu’il y met, rien de moins. Le peintre entre dans la peinture qu’il fait exploser de mille feux.

Son premier accès de folie a lieu en février 1889. Il reste 10 jours à l’hôpital. C’est sur demande de la populace que Vincent est renvoyé, fin février, à l’hôpital. Il est lucide et ne présente aucun symptôme de folie. Il n’a pas de nouvelle crise, il paraît effrayant. Les gens ont peur de lui, ils deviennent agressifs. De son côté, Vincent veut fuir ce monde qui le rejette. Ce qui dérange, on a vite fait de le cataloguer en folie.

De mai 1889 à mai 1890, de son plein gré, il est interné à l’asile de Saint-Rémy-de-Provence, le monastère Saint-Paul-de-Mausole, à 25 kilomètres au nord d’Arles. Il a besoin de se protéger. « Je t’assure, je suis bien ici » clame-t-il à son frère. La rupture est là. Il est contraint à deux mois de réclusion et de paralysie. Durant ses accès de folie, peut-être des crises d’épilepsie, il hurle, avale des tubes de couleurs et se roule par terre. Il n’est pas interné. Dès qu’il va mieux, il repeint. Il est au sommet de son art. Les couleurs sont insérées dans des lignes nerveuses, arrondies et anxieuses.

Ce n’est pas la peinture d’un malade, mais d’un visionnaire. « Je trouve des choses que j’ai en vain cherché pendant des années (10 septembre 1889) » Théophile Peyron (1827-1895), médecin-chef de l’Asile, « dit que je ne suis pas fou proprement dit, ma pensée est normale et claire entre-temps et même davantage qu’auparavant. Mais dans les crises, c’est terrible, je perds connaissance de tout. Cela me pousse au travail. Les idées deviennent plus fermes. Je me sens poussé à chercher un dessin plus mâle et plus volontaire (septembre 1889). » Dompteur de feu, le monde qu’il peint rayonne de joie.

La nuit étoilée, juin 1889

Le 16 mai, seul, il prend le train pour Paris. Il est solide, sain et gai. La capitale ne lui convient pas. Le 20 mai 1890, il est à Auvers-sur-Oise, invité par l’excentrique docteur Paul-Ferdinand Gachet (1828-1909), républicain, socialiste et ami des impressionnistes. Il peint sous le pseudonyme Paul van Ryssel. En 1873, il avait accueilli Cézanne. Absent la moitié du temps, Vincent reste seul. Il réalise 70 tableaux, dont 15 portraits. Il a trouvé une sérénité allant jusqu’à la gravité. Il est calme. Il a atteint son sommet, il en jouit.

Les faibles s’éternisent dans la vie. On meurt de cette puissance qui ronge du dedans. Vincent a compris qu’il ne peut vivre vieux, ça ne l’intéresse pas, il a mieux à faire. Le dimanche 27 juillet, dans la soirée, il se tire une balle de revolver dans le ventre. Le 28, son frère le trouve dans son lit en train de fumer la pipe. Aucun signe de folie, une détermination d’en finir. Il meurt le 29 juillet. Théo, le suit six mois plus tard, le 25 janvier 1891, après avoir sombré dans la folie. La femme de Théo, Johanna Gesina Van Gogh-Bonger (1862-1925), Jo, se charge de révéler l’œuvre de son beau-frère au public en publiant la correspondance de Vincent en 1914 avec l’aide d’Émile Bernard.

Van Gogh est d’une infinie générosité et sollicitude à l’égard des autres, mais il est intransigeant. Quand il a une idée en tête, il lui faut la réaliser, coûte que coûte. Peu importe les conséquences, il faut mener son chemin jusqu’au bout. Vincent est un mystique, mais dieu ne l’intéresse pas. Ce qui le fascine, c’est l’expérience intime de la divinité qu’il découvre en lui. « Nous sommes des anneaux dans la chaîne (janvier 1889). »

L’idée de déchirement est liée au chemin mystique. Le tourment est la condition de la vision. Voir, c’est souffrir, débusquer au profond des choses et des gens ce qui s’y terre. Vincent rate tout ce qu’il peut dans le but de réussir ce qui lui tient le plus à cœur. Les idées empruntées sont médiocres. Ce sont celles que nous bâtissons qui nous révèlent. Vincent est un autodidacte, il s’est fabriqué chacune des idées avec lesquelles il enfonce ses clous. Il pose son pied sur chaque clou et il avance.

Ce qui frappe dans l’existence de Vincent, c’est la banalité. L’existence est la victoire du paraître sur l’être. Vincent utilise la peinture pour exprimer ce qu’il veut vivre. Il vit dans ses tableaux, ailleurs, il végète. Les génies construisent la vie dans laquelle ils vont finir par être engloutis et ils le savent.

C’est un peintre, mais rien n’y ressemble. Il entre dans une Académie pour en sortir très vite. Il fréquente des peintres, mais les rapports sont conflictuels. Il s’improvise peintre. La peinture est un clou dont il a besoin pour son ascension. C’est un fou de littérature. Toute sa vie, il lit. C’est un autre clou. Cet autodidacte est étonnamment cultivé. Il s’approprie la vie. Il prend ce qui est à sa portée. Il suit son instinct à la clarté de chandelles fixées sur son chapeau de paille. « Mon œuvre sera saine et raisonnable, elle aura une raison d’être et elle servira à quelque chose. (3 septembre 1881) »

Van Gogh, d’une intelligence lumineuse, est un être d’une sensibilité inouïe qui se cache derrière l’apparence de la folie pour exister à peu près normalement. La folie est recroquevillée. Le génie se partage. Ceux qui n’ont pas de génie, pour s’excuser de ne pas en avoir, le voient comme une folie. Ses comportements sont équilibrés. C’est une conscience aiguisée qui entre dans l’absolu, c’est douloureux. Quand on côtoie l’exceptionnel, il est difficile de vivre avec un ordinaire dans lequel on n’a pas de place. Vivre est une lâcheté.

Autoportrait au chapeau de paille (été 1887)

À 37 ans, Vincent a plus vécu qu’un centenaire. Il construit chaque instant de sa vie. Il réussit ce que peu arrivent, à exprimer une vision. Son suicide est un acte raisonné d’instinct, de conscience et de fureur contre une vie qu’il a menée à son terme. Entre vivre 100 ans comme une journée et 37 ans comme 7 ans, il faut faire un choix. Un génie ne porte pas son œuvre, il est porté par elle. Un être normal a des choix, certes limités, un génie n’en a aucun. Prisonnier de son labeur, il va au bout. Des accès de folie, mais qui n’en auraient pas avec un tel parcours ! On vit 100 ans dans la moyenne, dans l’intense, 7 ans, c’est un exploit.

Le soleil échoue à nous montrer le réel. La peinture de Vincent est l’histoire de cet échec. Le soleil est l’ennemi à vaincre. Le peintre se substitue au soleil. La lumière de la peinture ne vient pas du dehors, elle vient du peintre. Le soleil est éblouissant, il cache plus qu’il ne montre. Le travail du peintre est de révéler. Si l’artiste ne montre pas son âme, il ne montre rien. La lumière est la tempête de l’artiste. Elle est l’œil du peintre. « On grandit dans la tempête (septembre 1888). »

Il ignore que le succès est proche. Le Salon des Indépendants le 3 septembre 1889, puis le Salon des XX à Bruxelles exposent ses toiles. Toulouse-Lautrec provoque en duel un obscur peintre qui a osé insulter Vincent. L’obscur finit par s’excuser. Son œuvre suscite des réactions extrêmes. C’est par le contre qu’on assoit le pour. Il vend un tableau, 400 francs, le seul de son vivant. En réalité, il offre ses œuvres dès qu’il voit qu’elles plaisent, sans attendre qu’on les lui achète. Il n’est pas si maudit, ce n’est pas un commerçant, voilà tout. Donner, c’est rester libre. Lors de l’exposition, en mars 1890, au Salon des Indépendants, selon Théo, Monet aurait dit que « ses toiles sont les meilleures de toute l’exposition. » Vincent répond à sa mère « dans la vie de peintre, le succès est la pire des choses. »

Chambre de van Gogh à Arles, septembre 1889

Il enlève les haillons du paraître. Il supprime l’inutile. Il parle d’échec. C’est une conquête. Il ne se plaint pas d’échouer, il se demande angoissé s’il sera assez fort pour continuer son chemin ? Vincent ne résout aucun problème, il les cultive, les fructifie jusqu’à leur éclatement en gerbes de couleurs. Pour créer, il faut vivre sa création. Le corps vaincu libère l’esprit. Vincent atteint l’illumination en peinture. Il ne peut faire mieux. Il a ouvert la porte, il ne lui reste plus qu’à la franchir. S’évader de la matière. Il rate son suicide. La balle n’est pas mortelle, le médecin ne sait pas l’extraire. Il revient seul, la main sur son ventre. Il ne lui reste que 24 heures à agoniser. A-t-il mal lui, dont la pensée étoile le ciel ?

Cet homme jeune, l’œil fixe, le regard fuyant et rêveur, vaincu par les privations, paraît âgé. Cet homme qui a profondément aimé les enfants, les femmes et les gens, lui qui avait secouru de toutes ses forces les miséreux, cet homme accommodant, d’une gentillesse sans égale, timide, pétri d’amour pour la vie, recourbé, s’en va seul sous les insultes et les cailloux des enfants. Ce que ne savent pas ces gamins est que cet homme, aux cheveux rouges, emporte avec lui la lumière !

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Comments
16 Responses to “Van Gogh (1853-1890)”
  1. oussamamuse dit :

    Oui, cet homme là a emporté avec lui la lumière et l’a portée jusqu’à nous, bien des années après son départ et m’aime Cieljyoti jolie nous illumine grâce à lui, encore, en coeur, par ici… merci à vous deux, dieux artistes lumineux!

  2. Oscar dit :

    Bonjour,

    Juste une petite note d’humour macabre qui j’espère ne vous fera pas trop tousser ainsi que les autres commentateurs sérieux (vous savez, je ne suis pas très compétent en peinture, et de surcroît si je reconnais le génie de Van Gogh, j’avoue que son style n’est pas ma tasse de thé):

    ce crâne devait être celui d’une personne autrefois décidément très accro à la nicotine, pour continuer à pouvoir tenir sa clope au bec même sans muscles!!

    Oui, je sais, c’est mon côté trop réaliste, c’est sans doute pour cela que je préfère l’Ecole de Barbizon, honte sur moi!!

    • cieljyoti dit :

      van Gogh admirait Millet, un des maîtres de l’école de Barbizon, le lien n’est pas donc pas difficile à trouver. je crois que van Gogh avec ce crâne voulait montrer toute l’ironie qu’il portait à la mort, du coup à la vie. et le meilleur hommage que l’on puisse lui faire et de continuer son humour comme vous le faites si bien. merci

  3. mel13 dit :

    Touchée encore une fois! J’adore Vincent et je suis allée à Amsterdam pour voir ses oeuvres il y a quelques années. J’aime particulièrement les tableaux des deux derniers mois de sa vie à Auvers… J’ai aussi adoré le film de Pialat sur cette période, je pense que tu as dû le voir. Bravo Céline. Je relis de temps en temps les lettres à Théo, aussi.

    • cieljyoti dit :

      tellement heureuse d’avoir pu te toucher, très fière aussi. j’aime beaucoup la période Auvers, mais je crois que j’ai une préférence pour la période « folle » de Saint Rémy où plus rien ne semble le retenir aux contraintes de l’existence. à ma grande honte, j’ignorais le film de Pialat sinon j’aurais essayé de le voir, il doit sûrement en exister une version pirate ici ? merci beaucoup pour ton commentaire

  4. Jean-Charles dit :

    Merci de nous avoir fait partager tes recherches sur Van Gogh, c’est un excellent article dans lequel transparaît l’amour que tu lui portes. J’avais peur au premier abord que cette lecture soit longue et rébarbative mais pas du tout, intéressante au possible et bien enlevée.
    J’aime bien ta façon d’écrire et j’ai noté quelques phrases ci-dessus fort bien tournées, mais il y en a plein d’autres :
    « Saisir la réalité dans sa simplicité pour en faire éclater la vérité. »
    « Les visages sont des paysages, les paysages deviennent des portraits. L’émotion est partout, elle gouverne l’infini, elle est la couleur de la vie. »
    Bonne chance pour ton avenir.

    • cieljyoti dit :

      merci beaucoup pour ton commentaire. ça aurait été criminel de rendre ennuyeux un peintre aussi passionnant, je crois. et puis écrire est un tel bonheur que la moindre des choses est d’essayer de le faire partager comme, par ailleurs, tu sais si bien le faire dans ton blog

      • Jean-Charles dit :

        « Pour donner un exemple, une de mes clientes m’a dit un jour qu’elle aimait la peinture de Van Gogh. Je lui au demandé si elle préférait ses autoportraits ou ses natures mortes. Elle a hésité un peu puis m’a répondu qu’elle aimait mieux les autoportraits. Je fais très attention aux gens qui se plongent dans les autoportraits de Van Gogh. Ce sont des solitaires. Ils ont regardé au moins une fois à l’intérieur d’eux-mêmes. Ils savent à quel point cette expérience est périlleuse mais aussi quel plaisir intime elle procure. Celui qui me poserait cette question est sans doute un solitaire aussi »
        Extrait de la mort à demi-mots de Kim Youg-Ha, excellent livre que je viens de terminer.

      • cieljyoti dit :

        ça doit sûrement être vrai pour tous les autoportraits je suppose ? quand on apprécie une œuvre, il ne doit pas être tout à fait anormal de chercher à voir la tête de l’auteur sans être pour autant une inconditionnelle de la solitude ? d’autant plus fascinant que ces autoportraits ont été réalisé pour lui sachant que personne n’aurait envie de les voir ? vouloir partager l’intimité d’un solitaire ne fait pas nécessairement de nous un solitaire ?

  5. totalementtom dit :

    J’aime beacoup ton article et j’aime beacoup Van Gogh. Si vou voulez voir ses plus belles oeuvres, je suis allé récemment aller au musée van gogh à Amsterdam. Je vous le conseille fortement.

    • cieljyoti dit :

      c’est en revenant du musée van Gogh que je me suis décidée à faire un article sur ce peintre dont je suis folle amoureuse. j’ai adoré le musée sur plusieurs étages où l’on a une vision d’ensemble de son œuvre. merci pour ton commentaire

  6. Manobia dit :

    Beau prénom…Je pense toujours à « Manhattan » de W.Allen, où Diane Keaton se force à prononcer « Van Gorrh », ce qui fait hurmer W.Allen…

  7. art176 dit :

    Agréable lecture, et j’adore le  » Il s’entiche de Clasina (…) Récompensé d’une maladie vénérienne » qui m’a fait sourire.

    mais tellement de choses a dire sur VG, tellement de questions
    au delà de son génie et son talent uniques
    n’était-il pas QUE l’addition d’une éducation bourgeoise de qualité (contre laquelle il n’avait pas voulu se rebeller?), d’une prédisposition nourrie par sa proximité permanente à l’art, d’un être tourmenté et passionné, etc…

    je suis toujours mal a l’aise quand on attribue à un homme autant de qualités et que l’on trouve à ses défauts un aspect « nécessaire »

    par exemple, ses visites des musées, ne serait ce pas le meilleur endroit ou rencontrer des demoiselles « éduquées » et pouvoir les séduire avec son savoir de professionnel?
    autre exemple, son choix « de ne pas peindre » est ce un choix artistique ou de moyens?

    Celine, un jour je te raconterais pourquoi les esprits torturés sont ceux qui realisent les plus belles choses…

    • cieljyoti dit :

      merci pour ton superbe commentaire m’offrant une dimension nouvelle de l’artiste que je n’ai sans doute pas vue. suis sûre que tu as raison, suis sans doute passée à côté du côté masculin du peintre. oh oui je serai passionnée que tu me racontes « pourquoi les esprits torturés sont ceux qui realisent les plus belles choses… »

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