Camille Claudel (1864-1943)

Il y a deux génies en Camille Claudel, Rodin et Camille, l’art et la passion. Plus un intrus, Paul, la morale. Camille commet l’erreur de sa vie en faisant d’Auguste l’importun. Les femmes ont l’art, la société ne leur permet pas l’énergie pour en user à leur guise. Et quand elles l’ont, cette énergie les dévore face à l’opposition rencontrée. L’homme a la force, mais il lui manque souvent l’art pour le guider dans ses méandres. Camille et Rodin se croisent. Rodin a tout pour lui, mais sa rencontre avec Camille lui prouve qu’on peut aller plus loin. Il lui en veut.

Camille Claudel en 1881

Un génie en comprend un autre. Cela ne signifie pas qu’il l’aime. Le génie ne se partage pas, au mieux il se complète. Il pousse sa vision dans ses retranchements jusqu’à être avalé par elle. Les extrêmes qu’il perçoit, il les vit et les fait vivre aux autres qui, eux, n’y sont nullement préparés. Il désoriente les bonnes volontés et ce sont ces gens déboussolés qui finissent par admettre la folie du génie, incapables de partager ses visions.

Lorsque Alfred Boucher présente l’œuvre David et Goliath de sa jeune protégée Camille à Paul Dubois, directeur de l’école des Beaux-Arts, celui-ci s’exclame, « vous avez pris des leçons avec monsieur Rodin ! » Le destin est là. Camille ne connait même pas le nom de Rodin. Le premier style de Camille est personnel, plus dramatique et anguleux que celui de Rodin, il n’a rien à envier à celui du maître.

Il existe une tradition misogyne dans le milieu artistique. Delacroix et Courbet s’exclament : « la femme est un piège terrible pour l’artiste. » « Les femmes ne seront jamais que de bonnes élèves incapables d’atteindre l’art pur » prétend Félicien Fagus, pseudo du poète belge Georges Faillet (1872-1933). Les Beaux-Arts ouvrent leurs cours théoriques aux femmes en 1897, ses ateliers, en 1900. Beaucoup de femmes se lancent dans l’aventure en affrontant nombre de préjugés. L’art reste un bastion de virilité. L’homme craint d’y perdre sa place dominante. Lorsqu’on apprécie l’œuvre d’une femme, on lui adjoint l’adjectif viril.

Quand Alfred Boucher quitte l’atelier de l’Académie Colarossi du 117 rue Notre-Dame-des-Champs. Auguste Rodin (1840-1917) prend sa place de professeur et rencontre Camille, en 1882 (elle y est entrée un an plus tôt). Camille n’est pas une femme comme les autres. Elle est énergique, courageuse, d’un caractère enjoué jusqu’à l’humour mordant, fier jusqu’à l’arrogance, imprévisible, impulsive, coléreuse, elle ne lâche rien jusqu’à l’entêtement, elle est décidée, elle a un génie unique. Elle observe. « Surprenant un mouvement d’un caractère imprévu, plus véhément que de coutume, aussitôt, elle prend son cahier de notes, et, comme un instantané, elle fixe sur le papier la silhouette entrevue… Elle avait, dans ses doigts magiques, le secret de la vie (Mathias Morhardt 1898). »

Buste de Rodin, 1892

Une Anglaise, Jessie Lipscomb (1861-1952), échappée du puritanisme victorien, est entrée à l’Académie. Femme indépendante, elle devient l’amie de Camille qui la loge chez elle. Ensemble, elles font leur apprentissage et rêvent de devenir sculptrices. Ce que ne fait pas Camille, Jessie entretient une correspondance avec Rodin et Camille, et conserve les lettres. Camille ne conserve rien, elle détruit ce qui la rattache au passé, elle ne vit que dans le présent.

Camille exprime force et arrogance en n’hésitant pas à déformer les traits de ses modèles pour en saisir la danse époustouflante. Très jeune déjà, elle a besoin de dominer son entourage. C’est une personne entière, sans compromis. Elle aime lire et admirer les merveilles de la nature. Jessie cherche à rester le plus près possible du modèle, l’aspect émotionnel est relégué au second plan. Elle est conciliante. Camille et Jessie se complètent sans rivalité, ce qui explique leur amitié.

Camille et Jessie Lipscomb en 1887

Rodin voit le génie de Camille. De son côté, elle sait qu’il est l’un des plus grands sculpteurs du siècle. Camille travaille deux ans sous les directives du maître. En novembre 1885, quand Rodin reçoit la commande des Bourgeois de Calais, il invite Camille et Jessie à se joindre à son groupe d’assistants. Rodin confie à Camille la tâche de modeler les mains et les pieds des personnages, une marque d’estime. Elle devient son assistante préférée. Une assistante ne signe aucune œuvre, elle est au service de son maître. C’est normal. Il est difficile de dire ce qui appartient à elle à cette époque.

On ne connait pas au juste la nature de la relation entre Camille et Rodin. « Ma féroce amie… je t’embrasse les mains, toi qui me donnes des jouissances si élevées, si ardentes, près de toi, mon âme existe avec force et dans sa fureur d’amour ton respect est toujours au-dessus, le respect que j’ai pour ton caractère pour toi ma Camille est une cause de ma violente passion. Ne me traite pas impitoyablement, je te demande si peu… Il a fallu que je te connaisse et tout a pris une vie inconnue, ma terne existence a flambé dans un feu de joie. C’est à toi que je dois toute la part du ciel que j’ai eu dans ma vie…  » écrit Rodin au début 1887.

Camille est vouée à son art et à sa reconnaissance. C’est peut-être en 1885 que commence leur liaison. Il n’est pas certain que Camille aime Rodin. Elle aime l’artiste, elle lui donne tout, son génie, son amour, son visage aussi quand elle pose pour lui. Il ne lui donne pas assez. Elle est pleine d’humour, il est grave, sérieux, se complaisant au désespoir. Elle n’exprime pas de passion amoureuse. Elle veut se marier avec lui.

Ce sont des tensions qui marquent cette liaison. On suppose que ces conflits reposent en grande part sur le non-engagement du sculpteur. L’homme est un génie tel qu’on en voit peu dans l’histoire de l’humanité, mais c’est un homme faible. Depuis 1864, il a une compagne, Rose Beuret (1844-1917), de qui il a un fils dont il ne s’occupera jamais. Il l’épouse en janvier 1917 après 53 ans d’infidélités. C’est un homme volage, même avec Camille.

Pour la mentalité masculine de l’époque, la femme est un être inférieur incapable d’accéder au génie. Rodin tombe de haut. Il trouve un tel rapport d’égalité avec Camille que ses sentiments amoureux en sont perturbés. On ne change pas un homme obstiné dans ses croyances et convictions. Cela dit, Rodin ne cache pas Camille, au contraire. Il ne sort jamais avec Rose, il se montre au bras de Camille. Rodin la fait entrer dans le beau monde par la grande porte. Elle se voit son égal.

Sakountala 1886

Rodin entretient un rapport ambigu avec la femme. Il l’admire, l’encense dans toutes son œuvre, mais il reste timide, réservé, en retrait. Il n’abuse jamais de ses modèles, même de celles prêtes à aller plus loin avec lui. Il lorgne les femmes jusqu’au voyeurisme, lui qui est myope !

Rodin n’est pas un homme, c’est un artiste. De même Camille n’est pas une femme, mais une créatrice. Là est leur rencontre, pas sur le plan humain de deux caractères opposés. Rose est la femme parfaite, présente sans être là, disponible sans prendre de place, l’exact opposé de Camille dont la place est énorme, invivable. On parle d’une histoire d’amour. Parce que Camille est une femme, on n’évoque pas la rencontre de deux génies. Pour Camille, c’est ce dont il s’agit. Si Van Gogh avait été une femme, qu’aurait-on retenu de sa rencontre avec Gauguin ?

Jessie épouse William Elborne (1858-1952), ami d’enfance, le 26 décembre 1887. Il adore prendre des photos des artistes. Sans lui, nous n’aurions aucun témoignage visuel de cette période. Peu avant, Camille se brouille avec Jessie sur fond de crise avec Rodin. On ne sait pas grand-chose de cette houle entre les deux femmes. Quoi qu’il en soit, cette brouille entrainant une rupture avec Rodin, Jessie abandonne la carrière artistique pour devenir mère.

Camille devient la compagne de Rodin. C’est la femme idéale, d’un point de vue artistique. Pour l’amour, c’est autre chose, il refuse de quitter Rose. L’artiste Rodin est une force de la nature, pour le reste c’est un faible. Camille reçoit un accueil favorable pour ses œuvres. « Je travaille régulièrement douze heures par jour, de 7 heures du matin à 7 heures du soir… épuisée, je me couche tout de suite. » Elle ne vit pas en dehors de ses créations, même pas pour Rodin.

Camille a du génie, mais, pour tous, elle est l’élève de Rodin. On cherche l’influence du maître au lieu de discerner son apport original. On ne reconnaît pas son génie, mais l’influence de Rodin. Rodin a beau s’agenouiller devant elle, elle se veut à pied d’égalité avec lui, aux yeux de tous.

En 1888, Camille quitte la maison familiale pour louer un appartement au 113 boulevard d’Italie. Rodin, dont l’atelier se trouve au 68 du boulevard d’Italie, paye le loyer. Paul Claudel, son frère, soucieux des apparences, en est outré. Il ne sait reconnaître de Camille que ce qu’il est lui-même. Le reste l’effraie. Le jour de Noël 1886, Paul s’est converti au catholicisme. Il ne dit rien, mais il voit sa sœur comme une « impie. » Toute la famille voit dans cette relation une trahison. En réalité, tous les soirs, Rodin rentre coucher chez Rose. Paul, qui se prend pour une incarnation du Christ, voit-il en Camille sa Marie-Madeleine ?

Camille sculpte des nus. Pour l’époque, c’est grossier de la part d’une femme. On reconnaît son talent, on lui reproche son indécence. On imagine l’indignation d’un frère pétri de catholicisme. En 1892, elle termine un de ses chefs-d’œuvre, La Valse. La nudité des personnages dérange. Elle ajoute une draperie afin d’obtenir une commande de l’État.

La Valse, 1889/1905

Pour se faire reconnaître artiste à part entière, elle sait qu’elle doit s’éloigner de Rodin qui accapare son prestige. Rodin se passionne pour elle, pas au point d’abandonner Rose. Camille rêve d’une relation enflammée avec son idole. Elle obtient son respect. Rodin divise tout équitablement en deux, son temps et ses faveurs. Camille devient en plus agressive. Ce n’est pas une question d’amour, mais de vexation de se voir mettre à égalité avec une femme qui n’a aucun talent, ni aucune beauté. Camille effraie Rose.

En 1892, Camille loue un petit appartement au 11 avenue de La Bourdonnais, près de la Tour Eiffel. Elle ne se rend au boulevard d’Italie que pour y travailler. Camille a besoin d’indépendance. Rodin en est chagriné. Cette rupture se déroule à la suite d’un avortement supposé. C’est l’allusion que fait Paul parlant d’un crime odieux « qu’elle expie depuis 26 ans dans une maison de fous. » Camille devient une rivale de Rodin, qui plus est, son génie est reconnu. Elle s’aveugle.

Rodin joue sur les arrondis de la vie fuyant les conflits. Camille ne se plait que dans les contrastes, les oppositions, elle aime les conflits. L’une comme l’autre sculpte comme ils sont dans la vie. Camille ne vit que pour son art. Elle est au mieux de sa forme. Au contraire de ce que pense son frère qui veut la réduire à Rodin, elle produit des chefs-d’œuvre. Rodin la soutient, c’est son honnêteté. Le sculpteur a galéré avant de pouvoir tâter de la gloire.

À Mathias Morhardt, rédacteur au journal Le Temps, un de ses amis les plus fidèles qui écrit la première biographie de Camille en 1898, elle demande, en septembre 1896 : « si vous pouviez inculquer à monsieur Rodin délicatement et finement l’idée de ne plus venir me voir, vous me feriez plaisir… Si monsieur Rodin me veut réellement du bien, il lui est très possible de le faire sans d’un autre côté faire croire que c’est à ses conseils et à son inspiration que je dois la réussite des œuvres auxquelles je travaille si péniblement. » Ce ne sont pas les mots d’une amoureuse. Rodin ne la revoit plus pendant deux ans.

Sa vie dépend de celle de son frère. Quand Paul obtient un poste de consul à Boston, en avril 1893, elle est seule. Elle se promène sur les boulevards pour observer la vie dont elle s’inspire une fois dans son atelier. Elle rêve de montrer les petites scènes de la vie parisienne. Pour se démarquer de son ancien maître, elle trouve l’originalité. C’est l’époque des « croquis d’après nature ». Elle s’inspire de la vie quotidienne utilisant des matériaux difficiles à sculpter comme l’onyx et l’albâtre pour une taille réduite, à l’opposé de son ancien maître. Morhardt tient au courant Rodin de la vie de Camille afin de lui venir en aide. Elle est financièrement démunie. Grâce à Rodin, elle obtient une souscription pour réaliser une œuvre pour le musée du Luxembourg.

Elle se concentre sur son travail. Elle réalise La Confidence, un groupe de femmes devant une diseuse de secrets. Les Causeuses sont exposées en 1895, suscitant un grand succès. Plusieurs versions en plâtre à partir de l’original en marbre sont achetées notamment par Rodin. Octave Mirbeau écrit un article des plus élogieux sur l’artiste qui ravit Camille (tout en laissant entendre qu’elle est élève de Rodin). Le 25 juillet 1895, elle reçoit une subvention du ministère des Beaux-Arts pour créer L’Âge mûr. Elle est heureuse.

Les Causeuses, 1893/1905

Paul est un dramaturge connu. Jules Renard, son ami d’alors, se méfie du personnage dogmatique. Paul part pour Shanghai en juillet 1895, Camille est seule. En 1896, elle revoit Rodin, elle est calme, Rodin en est ravi. Par son succès, elle est une « femme moderne », l’emblème de toute une génération de femmes artistes à venir. En 1897, elle présente La Vague qui est un succès. Trois petites baigneuses voient arriver avec angoisse une énorme vague. Peu après, elle se plaint d’être malade et commence à présenter des signes de paranoïa en voyant des ennemis partout. Camille n’est pas folle, elle a des ennemis. Le refus de Rodin de l’épouser est un rejet. Elle se trompe d’ennemi. Comme son frère, elle se perd dans la folie de ses croyances.

L'âge mûr, 1894/1900

Le plâtre de l’Âge mûr est terminé en octobre 1898 (une première version en argile est terminée en juillet 1895). Un vieillard, emporté par la mort, quitte l’amour et la jeunesse. Derrière cette allégorie, on a voulu voir le refus de Rodin d’épouser Camille, l’abandonnant pour rejoindre Rose. Elle l’implore. C’est l’interprétation facile que fait Paul. Brusquement, le 24 juin 1899, la commande est annulée. Quand Rodin voit la sculpture en mai, il est choqué de voir exposer en public sa vie privée. La statue est rejetée de l’Exposition universelle de 1900, seule l’Implorante est exposée. Camille est persuadée que Rodin est à l’origine du refus et de l’abandon de la commande. Peu après, Rodin arrête de soutenir Camille.

L'implorante, 1893/1905

L’allusion sexuelle a dû jouer contre elle à une époque où les femmes s’en voient interdire l’accès. Une femme ne peut décemment représenter la sexualité. Même Rodin a pu être choqué par cette allusion. Une femme ne reçoit aucune éducation sexuelle si ce n’est les conseils d’une mère à la veille de son mariage. La sexualité est un tabou pour la femme. En dehors de la procréation, elle ne doit rien savoir de la sexualité, en conformité avec la morale catholique. La sculpture de Camille est une atteinte aux bonnes mœurs. La puissance émotionnelle de la sculpture est vue comme une passion sexuelle.

Elle en fait un bronze, associé à de l’onyx, qui est exposé en 1903 sans recevoir le succès attendu. Elle est comparée à Rodin, dont la réussite est à son sommet. Avant de discerner un drame derrière l’œuvre, il faut savoir que la préoccupation de Camille est de vendre son travail, pas de régler tel ou tel compte avec un amour éconduit.

En janvier 1899, elle s’installe, seule, 19 quai Bourbon, un deux pièces au rez-de-chaussée dans l’île Saint-Louis, à cette époque un endroit pauvre. Elle y vit ses 14 dernières années libre. Ses sculptures se vendent trop mal pour assurer sa survie. Elle refuse de donner des leçons. Perclus de remords, Rodin a repris son aide financière, dans le plus grand secret pour ne pas être rejeté. Camille se coupe du monde, à commencer de sa famille, à la grande souffrance de son père. C’est sa famille qui lui permet de survivre. Elle sculpte sans relâche, elle ne vit que pour ça. Mais après tant d’insuccès, elle se désole. Sa rancœur se jette sur Rodin. Elle obtient une dernière commande le 26 avril 1906, mais, à bout de force, elle est devenue incapable de sculpter. La Niobide blessée montre l’effondrement d’une femme, une femme qui s’appelle Camille. C’est la solitude et le rejet qui rongent Camille. Son délire en est la conséquence.

Niobide blessée, 1886/1907

Elle continue de sculpter. On ne connait rien de cette œuvre puisqu’elle la détruit à coup de marteau. Elle disparaît pour mener une existence de clocharde fouillant les poubelles pour trouver de la nourriture. Son père Louis-Prosper Claudel meurt le 2 mars 1913. Paul Claudel, devenu chef de famille, avec l’accord de sa mère, obtient du docteur Michaux un certificat d’internement, le 7 mars 1913. Alors qu’elle ne constitue un danger ni pour elle-même, ni pour les autres, elle est enfermée à Ville-Évrard le 10 mars. Elle est physiquement épuisée et des années de solitude l’ont rendue sauvage. Elle est malade d’amour. Tout cet amour perdu se transforme en haine. Cette haine s’exprime en sarcasmes ironiques et mordants. Elle dit des choses très dures, mais tout s’arrête là. Jusqu’à la fin, elle reste du côté de l’amour, même déçu. Camille devient souffrance dans la nuit.

Internement abusif par peur du scandale. Elle a des délires de persécution, elle n’est pas folle. Hurler, casser, refuser les autres, chercher au profond de soi, tout n’est que folie pour celui qui reste dans la superficialité de l’être. Ces dogmatiques qui veulent que la vie se soumette à leur croyance sont les premiers à condamner à la folie ceux qui les dérangent. Paul triomphe, sa mère en est heureuse.

Le très catholique Paul Claudel pense que l’homme est le représentant de dieu sur terre. Le mariage concrétise la soumission de la femme qui se donne à l’homme afin de le servir. Plus la femme est servile, plus elle paraît grande à ses yeux. Le dévouement fonde la splendeur de la féminité. Par son sacrifice, la femme permet à l’homme de réaliser l’œuvre divine sur terre. Pour remettre sa sœur dans le droit chemin, on peut supposer qu’il mette au point une stratégie pour l’exorciser, la libérer des démons du génie dont seul Paul se croit légitimement investi. La femme émancipée lui déplait. Ce fanatique est prêt à tous les crimes pour assurer ses convictions. L’homme ne pardonne pas à la femme le génie qu’il n’a pas.

Paul Claudel à 37 ans, 1905

Paul est un antidreyfusard et ne cache pas ses sympathies pour l’extrême droite. Camille partage les idées conservatrices de sa famille. Elle ne comprend pas le monde qui change, notamment pour les femmes. Elle ne voit pas la femme différente de l’homme dans sa capacité créatrice. On est créative ou on ne l’est pas. Camille est en avance sur tout. Elle n’admet pas que chaque étape est progressive. À cette époque, le combat des femmes est une nécessité. Seule, elle n’a aucune chance.

Jusqu’au bout, Rodin aide Camille du mieux qu’il peut. Quand il ouvre son musée à l’hôtel Biron, c’est la famille Claudel qui s’oppose avec véhémence à l’ouverture d’une salle consacrée à Camille. « Paul Claudel est un nigaud. Quand on a une sœur de génie, on ne l’abandonne pas. Mais il a toujours cru que le génie, c’est lui qui l’avait. » se plaint amèrement le sculpteur.

Le 7 septembre 1914, Camille est transférée à l’asile de Montdevergues, près d’Avignon. Prévu pour 600 malades, en 1929, il en compte 1650. Camille ne veut pas rester dans cet endroit abominable. Sa mère intervient avec vigueur pour faire interdire l’envoi de ses lettres désespérées. Elle, aveugle, continue de s’acharner contre Rodin sans comprendre que l’ennemi est ailleurs. Elle se persuade que Rodin veut l’empoisonner. Sinon Camille reste une femme intelligente. Elle rêve de revenir vivre chez sa mère. Dans la déroute, elle s’attache convulsivement là d’où vient le mal.

La folie de Camille. On parle de délires paranoïaques. Pourtant, chacun de ses griefs trouve une justification. Tout ce que crie Camille est vrai ou peut l’être même si on n’en a pas la preuve exacte. Elle est réaliste jusqu’au bout. Comme dans son art, elle pousse le blâme à son comble obsessionnel. Elle ressasse ses chagrins comme s’ils concentraient toute sa vie, comme si là se trouvait la vérité à laquelle elle s’attache comme une forcenée. Elle modèle la glaise de la vie. L’objectivité est un consensus social. La subjectivité est une folie. C’est dans le réel que la subjectivité devient un art.

Quand Paul vient lui rendre visite après cinq ans d’absence, malgré sa maigreur, la perte de ses dents, il reconnaît que son état mental s’est considérablement amélioré. Même le médecin pense qu’elle peut sortir. Elle reste logique avec une mémoire intacte. On devine la torture. Madame Claudel s’y refuse. Le médecin insiste en affirmant qu’elle a besoin de sa famille, madame Claudel reste intransigeante. Camille n’a plus aucun espoir. Elle continue de croire en sa famille. Sa paranoïa devient sa bouée de sauvetage. Rodin mort le 17 novembre 1917, elle se rabat sur les proches du sculpteur. C’est parce qu’elle est convaincue qu’on cherche à lui voler son art qu’elle refuse de faire de la sculpture ce qu’encouragent pourtant les médecins.

Elle revoit Paul, ambassadeur au Japon, le 5 mars 1925. C’est une femme délabrée. Sa mère meurt le 20 juin 1929 à l’âge de 89 ans. En mars 1929, Jessie Lipscomb Elborne a enfin réussi à retrouver son amie. Paul, après des années de silence, sachant qu’il n’a plus rien à craindre d’elle, accepte de donner l’adresse de sa sœur. Son mari William prend des photos. Jessie est effondrée de constater que Camille n’est pas folle. Jessie ne reviendra plus la voir, elle n’en a pas la force.

Aussi bas est Camille, aussi haut est Paul, ambassadeur, dramaturge reconnu et seigneur du château de Brangues. C’est un homme comblé et riche. Il est conforme à sa raison catholique. Le bien est dur à avaler, mais il est nécessaire, jusqu’à l’anéantissement de l’être, en l’occurrence celui de sa sœur. On vénère Paul, on ignore Camille. En 1952, Paul a ces mots : « moi, j’ai abouti à un résultat. Elle, elle n’a abouti à rien. Tous ces dons merveilleux que la nature lui avait répartis n’ont servi qu’à faire son malheur. » Pas une once de remords. Dans une lettre en 1933, elle disait à son frère : « tu me dis, dieu a pitié des affligés, dieu est bon, etc., etc. Parlons-en de ton dieu qui laisse pourrir une innocente au fond d’un asile. » En se lamentant sur l’échec supposé de sa sœur, c’est sa réussite bourgeoise qu’il vénère.

Quand sa mère meurt en 1929, le frère et la sœur ne rompent pas son internement. À l’asile, les maigres revenus de Camille couvrent la moitié de ses dépenses. Paul et sa sœur Louise, bien mariée, se disputent pour payer l’autre moitié. Bigoterie, avarice, mesquinerie, cruauté, c’est la dernière sculpture de Camille, son chef-d’œuvre. Camille a trouvé la paix intérieure.

Camille Claudel en 1929

En 1934, la Société des femmes artistes organise une rétrospective de ses œuvres avec des critiques élogieuses. La consécration pour celle qui termine sa vie entourée de débiles profonds. Harcelé par le remord de sa sœur détruite, Paul la visite 20 septembre 1943. Camille meurt le 19 octobre 1943. Paul ne vient pas à son enterrement, ni personne d’ailleurs. Ses fidèles amis ne savent rien. Dix ans plus tard, ses restes sont déposés dans une fosse commune. Une rétrospective de son œuvre a lieu au musée Rodin, en 1951. Elle n’intéresse pas. Le public la découvre lors d’une nouvelle rétrospective en 1984. Femme rebelle de son siècle, elle a payé cher son audace.

L’histoire de l’humanité est là, on sacrifie les êtres aux idées. On préfère ce que l’on croit juste à ce qui l’est vraiment. L’idée que l’on se fait d’une femme prime sur sa réalité. Ce n’est pas le génie qui gouverne le monde, c’est la sottise, le fanatisme et la lâcheté.

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Comments
13 Responses to “Camille Claudel (1864-1943)”
  1. Manobia dit :

    Comme quoi Proust voit juste quand il insiste pour différencier l’oeuvre de son créateur (« l’homme et l’oeuvre »). D’infini salaud peuvent être de grands artistes (ex : Celine), des gens fades et sans intérêt : de grands artistes, et vice versa, des personnalité passionnantes peuvent créer des horreurs ou des nanars sans intérêt… Les oeuvres qui passent à la postérité ne sont pas toujours celle qui ont eu du succès, de même qui se souvient des musiciens et des écrivains qui eurent le plus de succès au 19e siècle… Là aussi les choses sont « injustes », il n’y a pas toujours cohérence entre le créateur et l’oeuvre. Il y a une part de hasard (ou de divinité ?) dans le génie artistique, il est (et c’est tant mieux) incontrôlable…

  2. Manobia dit :

    exemple : Louis Aragon.
    A écrit des merveilles,
    a écrit des horreurs stalinistes (éloge de la GEPEOU).
    A soutenu aveuglément des crimes totalitaires et la mauvaise foi du PCF.
    Est devenu pedophile.
    A écrit des choses superbes…
    L’art reconnaîtra les siens…

    • cieljyoti dit :

      d’accord avec Proust, mais comment différencier l’homme de l’œuvre ?? facile à dire, moins facile à faire, les deux me semblent inextricablement liés, non ? je crois plus facile de différencier ce qu’un écrivain peut dire et ce qu’il peut écrire. j’ose croire que l’on met plus de soi en écrivant qu’en bavardant, non ? Paul Claudel, contrit de bondieuseries dignes d’un inquisiteur, place sa sœur dans un asile de fous où elle reste 30 ans, 30 ans, ça laisse le temps de penser. comment a-t-il pu vivre dans ses convictions chrétiennes avec un tel poids, ça dépasse mon entendement. cela dit, tous ses écrits sont remplis de misogynie extrémiste. Rodin aussi est misogyne, au moins est-il honnête avec Camille.quoiqu’il en soit, ton commentaire souligne des faits passionnants bien venus ici, merci

  3. A reblogué ceci sur Lesexdanslacite's Bloget a ajouté:
    Tiens un nouvelles article

  4. jean treberien dit :

    Article très fouillé, très documenté. (Je commence à écrire un texte sur l’attitude de Paul
    intitulé « Le procurateur de Montdevergues »)
    Bravo !

    • cieljyoti dit :

      le destin de Camille est si exceptionnel qu’il est difficile de ne pas y être sensible. merci pour votre commentaire. je serai heureuse de vous lire

      • treberien dit :

        M’est avis que Paul aurait pu relever de l’asile lui aussi, seulement il était soutenu et encensé par la société ce qui lui a évité de déraper. Camille elle en temps que femme en avance sur son temps était rejetée…

      • cieljyoti dit :

        si on ne peut nier que Paul est un véritable écrivain, l’homme, cadenassé derrière sa bigoterie, est un fieffé hypocrite qu’il ne fait pas bon avoir pour frère. je me demande s’il n’y a pas chez lui une espèce de rivalité avec sa soeur dont le génie est peut-être plus puissant que le sien. ce serait donc une façon de se débarrasser d’une ombre pour apparaître comme le mâle dominant.

  5. jean treberien dit :

    Paul parle très peu de sa sœur dans sa correspondance, aussi c’est difficile de faire la part des choses. Pour ce qui est du génie de Camille alors là on est à un niveau stratosphérique !!!

  6. El cerro dit :

    Quelle triste, triste histoire, être dotée d’un tel génie et passer de si longues années oubliée de tous… Pour compléter le tableau affligeant du frère qui s’est littéralement débarrassé de sa sœur, il faut savoir qu’au moment de la Guerre civile espagnole et du coup d’état du général Franco contre la République espagnole démocratiquement élue, Paul Claudel prit parti pour les militaires… Une guerre qui termina par l’instauration de la dictature franquiste longue de 40 ans…

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