Internet missa est

L’homme nait religieux. Quand il est athée, il a besoin d’y croire. Une religion est égalitaire. Tout le monde est égal devant dieu même si certains sont des élus, les prêtres et les initiés. Chacun réclame son salut. Le monde a une raison et l’on se retrouve par miracle au milieu de ce sens dont on devient témoin. Déclin des croyances, l’humanité s’est rabattue sur la technologie toute puissante que chacun utilise après avoir lu un mode d’emploi.

L’électronique s’est immiscée en chaque parcelle de notre existence. Tout devient accessible. La nouveauté qui connaît la plus grande affluence depuis son apparition en quelque grotte miraculeuse est l’informatique. Communier avec la matière. L’objet était servile. Grâce à l’informatique, il devient bavard sous forme d’une gigantesque mémoire emmagasinant tout sans rien omettre.

L’objet inerte a acquis une âme. Pas une vraie, une illusion. Il suffit d’une prise téléphone et, prodige, nous voilà connectés au monde, le voilà à notre portée. On emmène avec soi un portable et, où que l’on se trouve, on communique avec qui est là. On tend son doigt tremblant. L’index que l’on se met dans l’œil. Le monde se fiche pas mal de nous, mais nous sommes fiers de ce lien nous reliant aux humains, métamorphose en acteur potentiel. Ce qui nous relie, la définition d’une religion. Internet est le nouveau dieu du monde, le dieu du virtuel, Virtualus Dei.

Michel-Ange

Une vie accumule les aigreurs de ce que l’on n’a pas réussi, de ce que l’on n’a pas et que l’on n’aura jamais. Dieu sert à espérer. L’informatique nous fait croire que rien n’est perdu. Une seconde chance tombe du ciel. Un outil qui sert à nous valoriser à notre gré est un prodige. Internet nous offre l’expiation de nos pêchés par le culte de la communauté des internautes.

L’esprit saint s’invite en chacun de nous, Pentecôte. Nous voilà renaissants de nos avanies, Pâques. Les évangélistes récitent le catéchisme d’Internet en de longs sermons. Prenez un forfait et naissez à un monde nouveau plein d’espérances. L’homme ressuscite dans la machine virtuelle, cette résurrection n’est pas celle de l’amour, elle en prend la couleur. Conjurer le démon de l’échec avec le prêche de la réussite. Il suffit d’un petit pécule et de publicités, le tour est joué.

Pour démarrer, il faut une dose de résignation, il faut se plier aux commandements du marché. Se soumettre pour échapper au poids du châtiment afin d’expier ses fautes. La rédemption parle le langage secret d’un évangile que seuls connaissent les initiés. Sans cet ésotérisme, nous restons débutants, tributaires du bon vouloir de ceux qui le possèdent. Ce que l’on ignore du dogme technique, on le remplace par une bigoterie outrée à l’ordre booléen censé nous libérer de toute contrainte même si, en attendant, il est la contrainte absolue d’une liturgie du privilège.

On apprend les rudiments de la théologie durant la période probatoire du noviciat. Beaucoup d’appelés, peu d’élus. On apprend à devenir dépendante, pas indépendante. Pour gagner, il faut se plier au moule. On se retrouve petits moutons, on se rapproche les uns des autres, on sait le diable tapi, prêt à nous dévorer toute crue. On baisse la tête pour être sûre de ne pas la perdre. Pour devenir sainte, il faut exhiber son allégeance. On devient une fidèle. Le grand dieu est inatteignable, c’est par son fils virtuel qu’on peut prétendre au chemin. Il faut de nombreux sacrifices pour y arriver. Tout est permis du moment qu’on ne profane pas la bête.

Si l’élan mystique vers le nouveau dieu est le même, chacun détient le moyen pour y parvenir. Internet est tiraillé par des sectes rivales dont chacune a sa morale méprisant celle des autres. Les guerres de religion font rage, on en verra de plus de plus. La police religieuse s’attaque aux mécréants, tricheurs de tout acabit, ces pillards qui croient pouvoir s’emparer de ce qu’ils ne veulent payer. On attend la formation d’armées célestes pour régulariser les grands flux.

Nous voici aux commandes d’un outil docile. Nous voilà rêvant de conquérir le monde. On parle, le monde écoute, on répond parfois, le monde devient si beau que l’on en devient beau soi-même. On s’organise, on trouve la forme appropriée et nous voilà à la tête d’un blog, une chorale et un orgue. Chacun y va de sa confession. Nous partageons les mêmes pêchés. Le public est là, indéniable, reste à lui faire comprendre que nous sommes ici.

Les voies du succès sont impénétrables, mais elles sont grandement aidées quand on est de la confrérie. Les informaticiens forment le clergé, les décideurs du moteur, les Richelieu du roi que nous voulons devenir.

On nous parle de la mort de la presse. Non la presse ne meurt pas, elle change de visage, elle a conquis sa place dans l’ordinateur. On nous annonce la mort du papier, il se virtualise. On touchait la feuille imprégnant les doigts d’encre grimée d’odeur forte, désormais on s’use les yeux sur des pages illuminées par l’esprit saint.

Les religions se nourrissent des ressentiments de la vie. Ce qui est loupé découvre avec Internet une deuxième chance. Un écrivain raté trouve une place de scribe dans le temple de l’informatique. Il croit agir pour lui, il se croit au cœur des débats, il ne voit pas sa réussite, il la devine au détour du chiffre d’une statistique. Il sait qu’il faut frapper fort pour se faire remarquer, il n’a rien à perdre. La provocation est l’aumône que l’on fait au grand dieu.

Dans le débat, tout le monde a son avis même s’il n’en a pas la compétence. J’existe puisque je suis une créature du Web. En dehors de quelques croyants fanatiques et de mystiques, la religion est un salut facile qu’on offre à tout à chacun contre une petite compensation financière. Une fois que l’on possède un abonnement, le sacrement, on a accès à un nombre immense de services quasi gratuits, le prix de l’hostie est comprise dans le forfait. Pour acquérir un peu de sagesse, il faut des sermons. Le temps des apôtres est fini. Pour se faire remarquer des évêques, il faut montrer mitre blanche, il faut plaire, juste quelques concessions. La crucifixion est à ce prix.

Quand la télévision est apparue dans les foyers, chacun s’est vu projeter au centre du monde. Ça n’a pas duré. Une aristocratie s’est emparée des médias fermant à tout jamais le spectateur de ce qu’il croyait agir. Ne risque-t-on pas pareil phénomène avec Internet ? Comment imaginer qu’un tel système aussi lucratif puisse s’ouvrir à tous sans être consommé, sans rapporter de sous ? L’histoire a montré que dieu, pour subsister, a besoin d’être rentable.

Dieu appartient à tous, mais tous n’y ont pas la même place, ni les mêmes intérêts. Dieu est démocrate, mais il choisit ceux qui lui semblent dignes de le représenter, ceux qui lui apportent le plus de considération, un porte-monnaie bien rempli. Le dieu argent reste puissant, il se pare d’une virtualité le rendant abordable, généreux. Dieu est bon et charitable, mais il a besoin de s’en convaincre par la générosité de ses adeptes.

Michel-Ange

Aucune religion n’a jamais changé la vie, elle change nos habitudes, nos façons de nous exprimer, notre façon de croire et de voir, notre façon de vivre. L’office est jeté en pâture, les fidèles s’assemblent, on distribue l’eucharistie histoire de faire patienter. La messe laisse peu de place au doute, ce qui fait pourtant la grandeur d’une croyance. Chacun a accès à une information digérée, la même pour tous, il suffit d’y croire et de s’y croire pour se lancer dans des commentaires sans fin sur une actualité qui n’en est pas une. Dans ce monde ouvert, les sources d’information se sont fermées. Le journaliste utilise l’info comme gagne-pain, l’amateur du Net pour jouer. Le monde n’a jamais été aussi hermétique, il doit protéger ses intérêts financiers. Le paradis pour tous, tout de suite, est un bazar de pacotilles.

Internet est un enclos où viennent paître les ovins du monde. Beaucoup de moutons, peu de bergers. Chaque fidèle rêve de devenir le martyre vers qui tous les écrans se tournent. Sujet d’admiration dans un monde de rivalités où il est devenu impossible d’admirer qui que ce soit, si ce n’est ce malin qui réussit à transformer ses banalités en péroraisons.

La masse des croyants s’assemble dans l’église informatisée. L’espoir est au bout des petits doigts pianotant sur les claviers, l’extase est à portée d’écran. Les fourmis travaillent, les cigales piaillent, elles se perdent dans une totalité qui leur échappe. On a toujours su que dieu est une illusion, cette fois, c’est l’illusion qu’on transforme en dieu. Les anges gardiens protègent la machine, les pertes en route ne sont que mauvais croyants.

Il faut faire court, aller à l’essentiel, plus personne n’a le temps de lire ce torrent de paroles qui se déversent à toute heure du jour et de la nuit en flots ininterrompus. Confortablement installé chez soi ou au bureau, on n’a plus le temps de rien. Requiem littéraire. Gloire au message morse des mots qu’on n’a guère le temps de relier entre eux. Qu’importe, dieu reconnaît les siens. On se reconnaît nous autres à se demander ce qu’il restera de ce catéchisme de la réussite. Voilà, quand on évoque dieu, l’homme n’est jamais loin. Ite missa est.

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Comments
13 Responses to “Internet missa est”
  1. marc dit :

    hum et oui en occident 100 millions de membres pour Twitter en chine 500 millions sur les média sociaux bonne semaine Célineles média sociaux bonne semaine Céline

  2. Tu écris : …On tend son doigt tremblant. L’index que l’on se met dans l’œil…

    Céline tu viens de tout résumer en une seule ligne. Et puis tu sais très bien que où que nous soyons il y a toujours quelqu’un qui se prend pour un dieu. Et malheureusement, se sont ceux-là qui ont souvent le pouvoir de l’argent qui est le plus grand dieu de notre monde pour écraser et faire taire les disciples qui n’ont pas foi en eux.

    Tu as été ma lecture de la journée, je t’embrasse et à bientôt ! Denise

    Namaste x0x

    • cieljyoti dit :

      oui tu as bien raison, il y a toujours un dieu qui se terre quelque part, pas très loin, qui ne demande qu’à nous remettre sur les rails qu’il choisit. il faut rester vigilante. merci beaucoup pour ton commentaire et gros bisous

  3. Manobia dit :

    D’aucuns émettent au contraire que l’internet serait l’image de « l’antéchrist », au contraire.
    Pas de limites, pas de lois, pas de valeurs…
    Chacun peut affirmer ce qu’il veut sans autres retours que quelques insultes. Tous est mouvant, insaisissable.
    Autrefois on disait « mais puisque je l’ai lu dans le journal… »
    Aujourd’hui : « je l’ai trouvé sur internet »
    Lieu idéalisé du marketing, puisque chacun peut trouver exactement ce qu’il veut lire ou entendre…
    Que vous soyez trotskiste ou nazi, vous trouverez facilement à vous caresser dans le sens du poil pour renforcer vos certitudes…
    Nouvelle religion ou antechrist ?
    Les religions posent des limites à transgresser, internet nous offre l’absence de limites…

    • cieljyoti dit :

      antéchrist pour moi, c’est plutôt l’anticonformisme et internet, c’est plutôt le conformisme, non ? cela dit, tu as raison, je regrette aujourd’hui de ne pas avoir évoqué le côté antéchrist d’internet. suis pas d’accord sur l’absence de limites, pour moi, c’est le contraire, on trouve dans internet ce à quoi on s’attend et on atteint vite ses limites dès qu’on veut dépasser les clichés habituels. décidément, tes remarques sont toujours bienvenues et je suis en train de me demander si je ne vais pas systématiquement te « consulter » avant d’éditer un nouveau post !!

  4. M1 dit :

    Excellent post ! excellent parallèle, je me suis souvent fait ces réflexions, et j’ai souvent pensé au film eXistenz, où la connexion devient réalité !
    Sinon Twitter is God : )

  5. bijoubalkal dit :

    quelle belle plume, merci à toi de nous faire partager ce post ! grâce à internet et ses réseaux sociaux on s’est connu 😉 bisous !

  6. marc lessard dit :

    Bon oui internet bientôt iPhone 5 en chine et Amazon avec 5 millions avec sa nouvelles tablettes liseuse pour son services de livre électronique

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