L’impressionnisme, un art de femmes

15 avril 1874, l’atelier Nadar au 35 boulevard Capucine. La Société anonyme coopérative d’artistes peintres, sculpteurs, graveurs, lithographes, créée le 27 décembre 1873, sous l’initiative de Camille Pissarro par Claude Monet, Edgar Degas, Alfred Sisley, Pierre-Auguste Renoir, Frédéric Bazille, Henri Rouart (peintre et riche industriel, soutien financier du groupe), Armand Guillaumin et Berthe Morisot, expose ses œuvres. Durant un mois, 3500 visiteurs.

Berthe Morisot par Manet

Cézanne, ami de Pissarro, et Eugène Boudin présentent une toile. Jongkind refuse d’y participer. Ni Manet, ni Fantin-Latour n’y sont. Ils ne veulent pas sortir du circuit officiel des Salons qui leur paraît plus approprié pour vendre leurs toiles. En tout, 30 participants avec 165 tableaux. L’exposition essuie les pires critiques. Quinze articles paraissent pour stigmatiser l’événement. La plupart des journalistes ne se déplacent pas, persuadés d’avoir affaire à des débutants. Deux critiques favorables, les autres sont railleries. L’initiative de peintres indépendants agissant sans patronage, choque. C’est une révolte, l’art pour l’art, non pour parader.

Bazille, L'atelier de la rue Condamine, 1870

Le 25 avril, le critique du Charivari, Louis Leroy, a devant une toile de Monet, peinte en 1872 de sa fenêtre au Havre, intitulée Impression, Soleil levant, cette phrase : « Je me disais aussi puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans… » Il intitule son article « L’exposition des impressionnistes. » Sans le savoir, il invente un mot qui aura un succès planétaire. Les futurs impressionnistes s’appellent Intransigeants. Morisot est une Intransigeante. Pourtant, ces peintres sont les plus transigeants qui soient, c’est même ce qui définit leur peinture.

Monet, Impression, soleil levant, 1872

Devant les dettes, la Société anonyme se met en liquidation le 17 décembre 1874. Une vente, se tenant à Drouot le 25 mars 1875, dégénère en bagarre générale avec la venue des étudiants des Beaux-Arts obligeant l’intervention de la police. L’art en vient aux poings.

Degas, Femmes à la terrasse d'un café, le soir, Pastel, 1877

Le romantisme est mourant. L’ère du réalisme commence à peine à poindre. Le naturalisme plutôt, le naturel à la ville et à la campagne. Ce que l’on voit prime sur ce que l’on veut voir. L’époque bourgeoise le veut. La vie est dure. Le sentiment doit laisser place à l’émotion, celle de vivre un temps en plein bouleversement. Ce bouillonnement est impressionnant et, pour s’y affirmer, il faut être intransigeant. L’émotion, la vraie, demande une force pour s’exprimer. Cette force, la femme y est accoutumée depuis toujours. L’homme reste maladroit, cette maladresse, il l’érige en art.

Renoir, Les parapluies, 1879

L’impressionnisme n’est pas un courant de peinture. Si beaucoup voient en Monet une espèce de chef, il ne l’est pas parce qu’il n’y a pas d’école. L’impressionnisme est une rupture. Le contraire d’une école, c’est une liberté. Certes le peintre veut être reconnu et vivre de son art, mais, comme il n’y parvient pas, il peint pour lui-même, pour son plaisir. Ce n’est pas un artisan qui vend une peinture, c’est un artiste qui offre son art. Il ne propose pas d’images tirées des musées, mais une œuvre originale n’appartenant qu’à lui. Il offre une sensibilité unique. Jusque-là le peintre plaçait sa sensibilité dans un désir, désormais il met son désir dans sa sensibilité. Une révolution.

Sisley, L'inondation à Port-Marly, 1876

L’acheteur acquiert ce qui se fait de mieux, une perfection à laquelle l’artiste doit vouer son art. L’art était contrainte, il était une ruse, celle de révéler une personnalité dans une œuvre officielle. Qui ne veut placer ce qu’il a de plus cher dans ce qu’il aime ? Le peintre abandonne la ruse, il tombe le masque, il se montre tel qu’il est. Techniquement, l’impressionnisme n’invente rien. Vermeer et les maîtres hollandais, Le Gréco, Goya et les maîtres espagnols, Fragonard, Chardin et les maîtres du XVIIIè, Delacroix et Courbet, tout existait déjà. Manet le sait. Il manquait la touche féminine. La technique était une malice, elle devient une confession.

Manet, Irma Brunner, Pastel 1880

Rien n’aurait été possible sans un homme enrichi grâce à ses talents, pas par un nom. Un homme qui se fait lui-même s’entoure de personnes comme lui. Cet autodidacte a soif de culture. Il se tourne vers le savoir officiel, il s’en lasse, il ne lui appartient pas, il n’y a aucune place. Cette culture paraît maladroite face aux siècles de savoir-faire, elle possède son génie. Reste à lui donner une valeur. Au commencement pas un sou. Timide, l’argent apparaît. Plus tard, cette valeur va pulvériser tout ce que l’on connaissait jusqu’ici. L’art bourgeois s’affirme.

Renoir, Les grandes baigneuses, 1885

Une impression n’est pas aboutie. Un brouillon de vie où se presse confus ce que l’on discerne mal. Pas tant l’impression d’un peintre que celle d’un spectateur réagissant à la vie banale. L’art n’est pas un dogme. La vie bourgeoise a donné une valeur marchande à la création artistique et entend avoir en retour matière à valorisation. Le bourgeois va mettre longtemps avant de comprendre qu’il a produit, sans le savoir, un art nouveau capable de défier des siècles de peintures. Le premier défaut de l’impressionnisme est de montrer ce qu’il voit, ce que tout le monde peut voir, par la suite, ce sera son immense avantage, le témoignage d’un passé qui appartient à tous.

Manet, Monet et sa femme dans son studio flottant, 1874

L’impressionnisme est intimement lié à l’eau qui exerce sur ces peintres une fascination. L’eau est la source de toute vie. Le reflet est l’essence de cet art. La lumière sur l’eau calme ou en mouvement est la sève de toute impression visuelle, ce qui attire l’œil par ses infinies variations. Le brouillard, la pluie, la vapeur, le givre, les nuages et la neige apportent une dimension nouvelle. La Seine est le berceau de l’impressionnisme. L’eau, le sang de l’impressionnisme, est un symbole féminin par excellence.

Morisot, Edma, sa soeur en 1864

La photographie a le monopole de l’exactitude. Degas est fasciné par la photo qu’il pratique en amateur. Le peintre doit conquérir la maîtrise de ses impressions. C’est un artiste qui fait une œuvre, mais il n’hésite pas à disparaître derrière elle du moment qu’il en tire un profit honorable. La machine a volé la réalité, l’argent, la fierté, il reste à l’œuvre d’art une impression.

Morisot, Le berceau, 1872

Aucun mélange savant de couleurs. Du vert plus ou moins foncé, des larmes subtiles de rouge, de jaune, de violet, etc., c’est l’œil du voyeur qui fait le mélange dans sa tête, un feuillage au moment du coucher de soleil. Les rouges et les jaunes sont les vibrations de la lumière. Le peintre ne fige rien, il révèle un mouvement de couleurs. La précision est inutile, c’est l’impression qui se dégage d’une peinture qui en fait la valeur. C’est ce qui est inachevé qui vit.

Monet, Londres, le Parlement, trouée de soleil dans le brouillard, 1904

Ce mot impression a une connotation féminine. On le lui reproche. Insulte. Un art féminin est superficiel, approximatif, capricieux. On parle d’un art féminin, les femmes en sont officiellement absentes. Les représentations de la vie quotidienne offrent une sensibilité « indécente » propre à la vision féminine. C’est oublier que l’impressionnisme se passionne aussi pour l’environnement urbain, les paysages industriels et la vie moderne. Ses peintres se veulent libres de peindre ce qu’ils veulent, où et quand ils veulent. Abattre les contraintes. C’est un handicap pour ces femmes qui, à cette époque, ne possèdent aucune indépendance, enserrées dans le carcan masculin.

Cézanne, Une moderne Olympia, 1873

L’historien de l’art et critique Paul Mantz (1821-1895), ne s’y trompe pas : « dans ce groupe de révolutionnaires, il n’y a qu’un seul impressionniste et c’est mademoiselle Berthe Morisot… Sa peinture a la franchise de l’improvisation, elle est véritablement l’impression d’un œil sincère que la main ne trahit jamais. (22 avril 1877) » Ce que l’on est prêt à accepter venant d’une femme, on l’est moins, venant d’un homme et réciproquement.

Morisot, Eugène Manet et Julie, 1883

La franchise de l’expression s’oppose à la tricherie d’une ressemblance. Nous ne percevons pas la réalité telle qu’elle est, mais telle que nous la vivons. L’impressionnisme introduit la vie en art. « Le rêve est la vie et le rêve est plus vrai que la réalité » dit Berthe Morisot en 1891.

Renoir, La danseuse, 1874

Monet, Renoir, Sisley et Bazille se sont rencontrés dans l’atelier du Quartier Latin (1843-1864), près du pont Saint-Michel, de Charles Gleyre (1806-1874), peintre suisse, professeur aux Beaux-Arts. Le classique professeur, cherchant à idéaliser la vie et se moquant éperdument de la nature, laisse à ses élèves toute liberté, leur permettant de peindre ce qu’ils désirent. En 1863, nos trois compères quittent l’atelier qui doit fermer quand leur professeur commence à perdre la vue.

Monet, Femme à l'ombrelle tournée vers la droite, 1886

Bazille fait connaître Pissarro et Cézanne (deux amis depuis deux ans) à ses compagnons, en 1863. L’histoire raconte que c’est Sisley qui entraine ses amis dans la forêt de Fontainebleau pour peindre en plein air. Pour ces précurseurs, avoir leur Salon, c’est se démarquer du Salon officiel fondé par Colbert, premier ministre de Louis XIV, devenu l’enclave du plus pur classicisme excluant toute modernité. Pas d’autres théories que l’observation de la nature et de la vie.

Eva Gonzalès, Promenade, 1878

Berthe Morisot (1841-1895) est née dans un milieu aisé avec un don pour le dessin encouragé par son père. Ses parents accueillent chaque semaine des musiciens et des peintres. Elle suit les cours particuliers de Joseph Guichard qui l’emmène au Louvre pour copier les œuvres et lui fait rencontrer Corot. En 1868, Fantin-Latour lui présente Manet au Louvre. Sa peinture plait est elle rencontre des critiques élogieuses. Manet la fait entrer dans le groupe des futurs impressionnistes dont il est le maître. Elle y trouve les amis d’une vie.

Morisot, Le miroir, 1876

La femme n’a pas la liberté de poser sa toile dans le monde urbain. Elle se cantonne au monde qui lui est accessible, la vie privée. L’impressionnisme donne le sentiment d’une ébauche, on l’accuse de ne pas achever ce qu’il entreprend, on fait le même reproche à une femme. L’homme conquiert les terres des femmes et celles-ci se laissent faire. Elles posent, montrent leur nudité et leurs amours, elles se sentent en terrain connu, elles se sentent bien.

Renoir, Portrait de l'actrice Jeanne Samary, 1877

En avril 1876, un nouveau Salon se tient chez Paul Durand-Ruel (il achète des œuvres de Morisot en 1874), 11 rue Le Peletier, qui a ouvert une galerie en 1869. Douze participants avec 252 œuvres. De nouvelles recrues, dont Gustave Caillebotte, Alphonse Legros et Marcellin Desboutin. Cézanne, parti dans le Sud, est absent. Manet refuse sa présence, allergique à tout esprit de groupe. Il est l’ami et l’admirateur des impressionnistes, mais il n’est pas impressionniste et reste classique tout en étant un précurseur de la peinture moderne postimpressionniste. Sa peinture reste virile. Moins de visiteurs qu’à la première exposition, mais, en dehors de la critique avisée de Louis-Edmond Duranty (1833-1880), plus de critiques acerbes.

Caillebotte, Rue de Paris, temps de pluie, 1877

Manet est l’ami intime de Berthe Morisot, Degas et Monet qu’il soutient de toutes ses forces. Il est présent à chaque réunion de peintres. C’est un moderne. Les impressionnistes voient en lui un chef. En 1876, Mallarmé en fait le cœur du mouvement. Même constamment rejeté, Manet veut percer en utilisant la voie officielle du Salon. L’échec des expositions des Intransigeants lui donne raison.

Manet, Le chemin de fer, 1873

Les impressionnistes montrent la vie telle qu’ils la voient. Un réalisme vécu et intime. Il représente les gens tels qu’ils sont, aux yeux du peintre. L’impressionnisme veut la vie quotidienne. Le peintre sort de son atelier. Il le peut grâce à l’invention, depuis 1840, de petits tubes renfermant les couleurs. Le chevalet portable est une nouveauté appréciée de ces nouveaux promeneurs. Cela dit, Monet reprend ses toiles en atelier afin de faire jouer sa mémoire et son imagination. Le peintre saisit la réalité changeante, mais sa touche personnelle réside dans ses sentiments et son imaginaire. Pour les premiers spectateurs, il ne peut s’agir d’art.

Renoir, La loge, 1874

La réalité est prisonnière de la dictature du regard des autres. Pour la première fois, ce que voit le sujet prime sur son objet. L’objet est là, ce n’est plus un conquérant, c’est un sujet. L’objectivité est reléguée à un rang subalterne, la subjectivité s’impose dans un raffinement qui va au-delà de son objet. « Le motif est une chose insignifiante ; ce que je veux reproduire est ce qu’il y a entre le motif et moi (Monet, 1895). » Le point de départ est réaliste, le traitement est subjectif.

Forain, La loge, 1886

L’impressionnisme est un art bourgeois. Les peintres, sauf Renoir, viennent d’un milieu aisé. Ce sont les bourgeois qui vont acheter leurs toiles et les faire connaître par leur valeur marchande. Ils se fichent de l’art traditionnel et se plaisent à voir représenter le monde qu’ils côtoient. Ce n’est pas un art populaire. Le peuple est représenté, mais avec les yeux étonnés d’un bourgeois. C’est un art mondain et familial. Si les femmes n’ont guère le choix, les hommes s’y plongent avec délectation.

Degas, La chanteuse verte, 1884

La troisième exposition se tient en avril 1877, dans un appartement au deuxième étage du 6 rue Le Peletier, grâce au soutien financier de Durand-Ruel et de Caillebotte. Cette fois, il s’agit d’un Salon des impressionnistes. Frédéric Cordey (1854-1911) et Pierre Franc-Lamy, les amis de Renoir, et Ludovic Piette (1826-1878), l’ami de Pissarro, se sont joints à la bande. 18 peintres participent à l’exposition avec 240 œuvres. Cézanne est là, ses amis lui laissent la place d’honneur avec 17 toiles. Il est un de ceux qui sont le plus insultés. C’est la dernière fois. Cézanne n’est ni courageux, ni impressionniste, il s’éloigne du groupe tout en conservant intacte son amitié. Dans la solitude, il va inventer l’art du XXè siècle : plier le réel sous la volonté de l’artiste.

Degas, Femmes se peignant, 1876

La quatrième exposition du « groupe artistes indépendants » se tient du 10 avril au 11 mai 1879 au 28 avenue de l’Opéra. Seize artistes présentent 260 toiles. Degas, qui vient de recevoir l’héritage de son père, finance l’exposition. Berthe Morisot ne peut y participer, elle accouche de sa fille Julie (1878-1966) en novembre. Sont également absents Renoir, Sisley et Cézanne. Marie Bracquemond se joint au groupe grâce à l’invitation de Degas, de même Mary Cassatt, amie de Berthe Morisot, et Forain. Peintre remarquable, il n’est pas impressionniste. Il participe à quatre expositions.

Degas, L'attente, 1882

Les critiques annoncent la mort de l’impressionnisme. Monet s’exclame : « je suis totalement dégoûté et démoralisé par l’existence que je mène depuis si longtemps. Je renonce à la lutte et à l’espoir. Je n’ai plus la force de travailler dans ces conditions. » En réalité, certains critiques commencent à ouvrir les yeux et il y a plus de visiteurs que la dernière fois avec des ventes. L’impressionnisme s’impose.

Manet, La prune, 1878

Marie Bracquemond (1841-1916), l’épouse de Félix Bracquemond depuis 1869, graveur et ami de Manet, a vécu dans l’ombre de son mari. Elle rencontre Jean Auguste Dominique Ingres en 1854. Elle commence à exposer au Salon de Paris en 1859. Elle reste proche de Manet qu’elle admire. Elle est aussi admiratrice de Degas qui l’apprécie. Importance du dessin au détriment d’une couleur sombre marque sa peinture. Souvent malade, très lente, elle n’a pas pu développer l’œuvre qui est en elle. Elle abandonne la peinture en 1890 sur les instances de son mari.

Bracquemond, Auto-portrait, 1870

Marie Cassatt (1844-1926), l’Américaine du groupe des impressionnistes, tôt attirée par les arts, malgré l’opposition de ses parents, elle entre à l’Académie d’art de Pennsylvanie, prestigieuse école fondée en 1805, faisant d’elle la seule femme du groupe impressionniste à suivre un enseignement académique. Elle n’en est pas satisfaite. Elle s’installe à Paris en juin 1874. Féministe, elle est une femme intelligente curieuse de la vie. Elle se passionne pour la psychologie intérieure des êtres. Sa peinture est différente de celle de Morisot par sa confiance et sa dureté. Si sa rencontre avec Degas, en 1877, change sa vision, elle n’en a pas plus été l’élève que Morisot de Manet.

Mary Cassatt, La conversation, Pastel, 1914

La cinquième exposition, en avril 1880, se tient au 10 rue des Pyramides. Monet, Renoir, Sisley et Cézanne sont absents. Elle est organisée par Degas et Caillebotte. 19 artistes présentent 232 œuvres. Gauguin est invité par son ami Pissarro. Selon l’insistance de Degas, il se dénomme Salon de Peintres indépendants. Raffaëlli, invité par Degas, est le petit dernier. Il n’est guère apprécié des anciens pour son impressionnisme « édulcoré de sujets anecdotiques. » C’est un nouvel échec qui attire peu de monde. Les impressionnistes n’ont même plus le mérite de choquer un public blasé. En réalité, leur influence est déjà grande et de nombreux peintres s’inspirent d’eux.

Gauguin, Madeleine Bernard, Pont-Aven, 1888

La sixième exposition, en avril 1881, au 35 boulevard des Capucines, est de nouveau marquée par l’absence de Monet, Renoir, Sisley, Cézanne et de Caillebotte. Treize participants seulement. Elle a lieu dans un petit appartement sans lumière. Les dissensions entre Pissarro, Degas et Monet éclatent. Seule Mary Cassatt connaît un franc succès. Malgré tout, cette persistance à exposer oblige les critiques à revoir leur jugement qui, sans être favorable, commence à se pencher sur les œuvres. Manet meurt le 30 avril 1881. Degas a ce mot : « il était plus grand que nous ne pensions. »

Mary Cassatt, Enfant, 1886

Une septième exposition a lieu en mars 1882, au 251 de la rue Saint-Honoré, organisée par Pissarro et Caillebotte sous les auspices de Durand-Ruel. Degas ne s’y présente pas. L’idée est de revenir aux vrais impressionnistes. Neuf participants, Pissarro, Monet, Renoir, Sisley, Berthe Morisot, Gauguin, Caillebotte, Guillaumin et Victor Vignon, avec 203 œuvres. En 1882, Durand-Ruel organise à Londres une exposition, suivie d’une deuxième en avril 1883. Cette peinture s’impose sur un public qui se presse pour l’admirer. Quelques critiques en admettent la nouveauté, même si la majorité la rejette. Les toiles ne se vendent pas. La situation financière Durand-Ruel est critique.

Bracquemond, Sur la terrace à Sèvres, 1880

En 1885, Durand-Ruel reçoit une invitation de l’American Art Association pour une exposition à New York. Il part aux États-Unis en mars 1886, mais, malgré le soutien de Mary Cassatt, il ne rencontre pas le succès escompté même s’il trouve des gens sans préjugés et ouverts. L’exposition « Impressionists of Paris » ouvre du 10 avril au 25 mai 1886. Des toiles sont vendues, mais le bénéfice est loin de couvrir les dépenses.

Aristide Maillol, Profil de jeune femme, 1890

Du 15 mai au 15 juin 1886 s’ouvre la huitième et dernière exposition, financée par Berthe Morisot et son mari, Eugène Manet. 17 artistes présentent 249 œuvres. Pissarro amène deux nouvelles recrues, Georges Seurat et Paul Signac. Ils sont exposés à part, avec Pissarro qui adopte la technique du pointillisme. Monet, Caillebotte, Renoir et Sisley n’exposent pas. Les querelles entre peintres deviennent de véritables antagonismes, « désastreuses guerres civiles » dit van Gogh. C’est un nouvel échec. Félix Fénéon affirme que l’impressionnisme est mort.

Signac, Portrait de Félix Fénéon, 1890

Le grand héros de cette exposition est Seurat avec La grande Jatte. Son pointillisme intrigue, mais n’émeut pas. Il provoque une bordée de sarcasmes. Vincent van Gogh découvre la couleur avec les impressionnistes qu’il rencontre grâce à son frère Théo. Gauguin, qu’il voit à la fin de l’année, lui révèle que l’on dépasse l’impressionnisme par l’exagération, « exagérer l’essentiel, laisser dans le vague le banal. (Vincent à Théo en mai 1888). » Déjà l’impressionnisme appartient au passé. Le mouvement est fait d’amitiés et de beaucoup de dissensions. Ce sont des amis qui se rencontrent, partageant une vision, s’opposant sur bien d’autres points. Aucune unanimité.

Cézanne, Madame Cézanne au fauteuil jaune, 1894

Berthe Morisot est membre fondatrice de l’impressionnisme. Quand elle rencontre Manet pour la première fois en 1868, elle est déjà une femme peintre reconnue ayant exposé plusieurs fois au Salon de Paris. Elle admire Manet, elle ne le copie pas. C’est Eva Gonzalès qui reste proche de la peinture de Manet. Le véritable soutien vient de Degas de même qu’il soutient Bracquemond et Cassatt. Lui qu’on dit misogyne adore parler peinture avec ses amies.

Morisot, Vue de Paris du Trocadéro, 1872

« Nul ne représente l’Impressionnisme avec un talent aussi raffiné que Berthe Morisot » écrit Gustave Geoffroy en avril 1881 dans le journal La Justice, dans son article « L’exposition des artistes indépendants. » Théodore Duret, en 1878, dans un livre sur Les peintres impressionnistes, consacre un chapitre entier sur Morisot.

Renoir, Berthe Morisot et sa fille Julie Manet, 1894

Dans son Journal de l’Impressionnisme en 1877, Georges de Rivière parle longuement de Morisot. Gustave Geoffroy, La vie artistique de 1894 consacrée à une histoire de l’Impressionnisme, évoque non seulement Berthe Morisot et Mary Cassatt, mais aussi Marie Bracquemond et Eva Gonzalès. Par la suite, seul Henri Focillon, dans un écrit sur l’Art français publié en 1928, parle des « trois grandes dames de l’impressionnisme, Morisot, Cassatt et Bracquemond. »

Eva Gonzalès, Loge au théâtre des Italiens, 1874

Eva Gonzalès (1847-1883) vient d’une famille aisée. Son père est président de la Société des Gens de Lettres de 1864 à 1867. En 1866, elle commence à apprendre la peinture avec Charles Chaplin, puis, en 1869, avec Manet dont elle est l’unique élève. Manet voit son talent et est amoureux d’elle. Il la trouve belle. Il la peint, comme Berthe Morisot, de façon plus solennelle, voire guindée, mais devant un chevalet, alors que Berthe était allongée ou assise. Il peint Morisot comme une amie et Eva comme une personne qui le fascine. Berthe est là, Eva est une impression. Comme Manet, elle n’appartient pas au groupe des impressionnistes qu’elle rejette. Elle meurt une semaine après Manet.

Cézanne, L'éternel féminin, 1875

Mary Cassatt est reconnue aux États-Unis, pas en France. Berthe Morisot passe à la trappe, de même que Marie Bracquemond. Berthe Morisot, l’intime de Manet, Monet, Renoir et Degas, n’est pas reconnue à sa place. L’impressionnisme apparaît comme un art masculin alors qu’il n’en est rien. Berthe Morisot dit : « nous femmes valons par la vision plus délicate que celle des hommes et si la pédanterie, la mièvrerie ne viennent à la traverse, nous pouvons beaucoup. » Il faut le mouvement féministe des années 1970 pour s’enthousiasmer du travail des femmes.

Renoir, Jeunes filles en noir, 1881

Au XIXè siècle, la majorité des hommes pense qu’une femme ne peut avoir de génie. Au XXè siècle, la femme impose un destin politique, plus difficilement artistique. Au XIXè siècle, une femme ne va pas seule dans un café, un restaurant ou un théâtre. Elle a besoin d’un chaperon. Elle obtient le droit d’aller au Louvre pour copier les tableaux de maîtres. La femme est jugée superficielle.

Degas, Chanteuse de café-concert, Pastel, 1878

Selon une statistique parue dans le magazine Gazette des Femmes, il y a quelque 3000 femmes artistes professionnelles, peintres et sculptrices, en 1883, en France, sans compter les étudiantes étrangères. Le Salon de Paris accueille quelque 5000 œuvres et reçoit la visite de 300 000 personnes dans les années 1860. Selon la Gazette des Femmes, 2150 femmes artistes sont reçues dans les années 1880. Morisot y expose de 1864 à 1873. Puisque l’Impressionnisme est jugé art féminin, elle a l’avantage de ne pas se voir rejetée. Elle est ainsi la seule impressionniste à être reconnue à l’époque. « Mon ambition est de saisir une touche d’éphémère (Berthe Morisot 1881). »

Monet, Soleil couchant sur la Seine à Lavacourt, effet d'hiver, 1880

En 1889, Monet organise avec Rodin une exposition qui connait le succès. Monet devient le premier des impressionnistes à vendre relativement cher ses tableaux, tout en restant un ami généreux pour ses anciens condisciples. Célèbre, il organise une souscription afin d’acheter l’Olympia de Manet pour le faire entrer au Louvre. Degas s’isole en plein cœur de Paris. Sa vue baissant, il ne se consacre plus qu’au modelage, toujours à la quête de l’instant décisif. Son plus digne continuateur Toulouse-Lautrec est prêt à se lancer dans l’aventure.

Manet, Olympia, 1863

Quand Caillebotte meurt en 1894, il lègue à l’État 65 tableaux d’impressionnistes au musée du Luxembourg. Renoir est son exécuteur testamentaire. L’État rechigne et n’en accepte que la moitié. Caillebotte n’avait pas acheté de toiles de Berthe Morisot. Sur les instances de Mallarmé, l’État a acquis une de ses toiles en 1892. Cézanne continue d’être ignoré. Grâce à Pissarro, il est exposé par Ambroise Vollard, en 1895. Si l’exposition est un échec, les jeunes générations voient en lui un précurseur génial. De retour de Tahiti, Gauguin expose ses toiles qui connaissent un succès d’estime, notamment de la part des poètes symbolistes. En dehors de Pissarro, il est apprécié de Degas. Monet et Renoir le trouvent mauvais. Gauguin ne s’est jamais senti proche des impressionnistes. En 1896, Vollard achète à Gauguin, alors de retour à Tahiti, toute sa production.

Cézanne, Grand pin et terres rouges, 1895

En 1888, le directeur des Beaux-Arts achète pour l’État une toile de Sisley qui meurt, le 29 janvier 1899, dans la misère et l’indifférence générale en dehors de quelques amis, dont Monet. Peu après, ses toiles atteignent des prix record. En 1906, le Metropolitan Museum de New York achète une toile de Renoir, l’année de la mort de Cézanne. En 1917, une de ses toiles est montrée à la National Gallery de Londres, suscitant une grande admiration. Degas, devenu incapable de tout travail, meurt en septembre 1917. Renoir, paralysé, travaille jusqu’au bout, il meurt le 3 décembre 1919. Monet s’éteint le 5 décembre 1926, à l’âge de 97 ans.

Degas, Danseuse sur scène, Pastel, 1877

L’histoire n’est pas linéaire. Elle est faite de cycles et de périodes. Il y a des époques viriles, d’autres le sont moins, ressemblant à des époques féminines. Ce sont des moments propices à l’art. Cette fin de XIXè siècle est féminine, pas féministe. La femme n’a aucun droit, mais elle va les conquérir. L’impressionnisme, point de départ de la peinture du XXè siècle, a libéré l’art lui offrant des directions étonnantes grâce à l’exploration de grands novateurs. Il a également libéré la femme. Dans cette fin de XIXè siècle, l’homme conquiert les valeurs féminines. C’est un moment artistique plus qu’une école. Une rencontre entre le masculin et le féminin. Un passage.

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Comments
6 Responses to “L’impressionnisme, un art de femmes”
  1. irene dit :

    Belles images belle analyse Morisot, Manet, Degas, Renoir… tous les amis de Mallarmé !
    (Le poète voulait même que Paul Valéry épouse une nièce de Berthe Morisot, Jeannie, et ça s’est fait !)
    Et son poème Hérodiade enfin enfin ! mis en scène il aura attendu 112 ans

    Merci à Louis Latourre « La poésie est femme » 🙂

    • cieljyoti dit :

      merci infiniment pour ce passionnant lien que j’ai pris grand bonheur à voir et écouter, je dirais sentir tant on flaire l’intrication des personnes et des mots. l’immense Mallarmé était aussi l’ami, parfois l’intime de ces grands peintres et il serait effectivement passionnant de voir l’influence réciproque qui a baigné les œuvres de chacun. merci pour ce commentaire

  2. J’adore B.Morisot, je suis peintre, et j’ai beaucoup apprécié votre travail, le texte, et les oeuvres, bravo. je connais l’histoire… mais quel plaisir de lire à nouveau ces positionnements…insoumis….
    je garde le terme d' »intransigeante »…merci pour ce on moment..

    • cieljyoti dit :

      je viens de visiter votre site où j’ai découvert une très belle œuvre ce qui me rend heureuse pour la journée. si je ne suis pas peintre, je suis passionnée depuis toujours par la peinture et l’art en général. je m’intéresse beaucoup au travail des femmes en particulier qui a été si négligé dans l’histoire de l’art. mon petit féminisme est axé sur la valorisation de l’art féminin sous toutes ses formes. je travaille sur un texte sur cet art féminin dont le Blog rend un peu compte. oui, je crois que pour défendre et mettre en valeur notre potentiel féminin, nous devons être intransigeante. je vous remercie vivement pour votre commentaire qui me va droit au cœur

  3. LES TOILES DE BERTHE

    Il est une femme que j’aime,
    À travers ses couleurs,
    une artiste éternelle,
    qui bouleverse mon coeur,

    Je suis les traits délicats et graciles,
    le parcours du pinceau sur la toile,
    le sujet qui s’anime apparaît facile,
    du support immaculé déchirant le voile,

    Comme envolé de son grand chevalet,
    les nuages de ton ciel d’été m’attirent,
    en éclairant un champ de blé,
    et des meules qui comme toi m’inspirent,

    Je hume les parfums nostalgiques,
    qui trainent sur le quai des souvenirs,
    ce bateau blanc dans le port de Nice,
    et les bords de l’Oise,où j’aime à venir!

    Mes yeux sont fixés sur les paysages,
    et sur la morte nature qui renaît,
    ainsi que femmes et enfants sages,
    qu’en ton temps tu as-tant Aimé,

    Petite Berthe je vois ton portrait,
    ou le temps na plus d’emprises,
    c’est un bonheur qui transparait,
    la poésie qui jamais ne se fige!

    HEBERT Olivier
    (Hommage à Berthe Morisot)

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