Céline teste la bonne conscience

Une mécanique infernale barbote dans un océan huilé d’ingénuité. Aux innocents, les mains pleines d’indifférence. Le jouet d’événements d’où pendouillent des pantins. Défilent les acteurs dont nous sommes les spectateurs. Passif inextricable dont personne ne sort actif. Coupable de ne rien avoir de ce que l’on veut. Ce qui nous ronge de l’intérieur fait ce que nous sommes. Coupable, enfin !

Ces gens qui veulent nous rendre service contre notre gré au nom de leur morale. Quand tout va, je m’ennuie, je me laisse aller à la médiocrité du moment. Les rues sont envahies de curés. À coup de sermons, il nous explique le bien et le mal. Ces gens de bon conseil qui ont tout compris de la vie, ils se posent peu de questions sur la portée de leur solution miracle, ils nous enchaînent à la raison du moment. On croit comprendre, on patauge. On sait que l’on peut être dans le vrai et se tromper sur toute la ligne. À force d’être convenable, on devient incapable d’inventer la vie.

Aux simples la foi baveuse de bons sentiments. Aux malins la mauvaise foi habile de ses babils. Une foi, c’est quand on n’a pas assez de doigts pour en énumérer les conjugaisons. Le bon goût, celui des puissants, cannibalise les relents de conscience. À force de voir des gentils partout, les méchants ne le paraissent plus autant. D’ici à les justifier, il n’y a qu’un pas, sans méchants, comment puis-je être gentille ?

Ça ne pousse pas tout seul la bonne conscience, il faut lui donner une raison de vivre. Plus exactement, ça pousse, mais pour se l’approprier, il faut lui donner un ferment, on passe une vie à ça. Trouver une cause, quoi qu’on en dise, ça ne court par les rues. On attrape celle qu’on peut, reste à la faire fructifier. La conscience heureuse est le fond de teint qu’on étale généreusement sur les rides de la mauvaise conscience.

La première étape, trouver des gentils, la deuxième, dépister des méchants. Les gentils sont très gentils, les méchants, très méchants. On en a même fait une religion, le Manichéisme, comme ils disent. C’est une religion qui a de nombreux fidèles prêts à tous les racolages pour se donner le beau rôle. Juste s’en convaincre.

Choisir une victime est délicat. Trop victime, on s’empêtre sans fin dans des problèmes insolubles, pas assez, on perd toute crédibilité. Choisir est le dur labeur de la conscience. Le mieux est de s’entendre entre collègues sur la nature de la victime pour être sûr d’accorder ses violons. Quitte à faire une victime autant prendre une qui l’est déjà, ça fait gagner du temps. La victime est la bonne quand la conscience lui va comme un gant. Un peu de lessive, la victime est croquante à pleurer.

Tout est affaire de balisage, une victime mal éclairée ne l’est pas vraiment. La bonne conscience ne voit guère plus loin que le bout de son nez. Elle s’aveugle pour un rien. Elle envenime les choses, pour les rendre plus difficiles. Plus l’injustice est visible, mieux la conscience tombe à pic. Elle aime les grigris voyants et quand elle avance, elle traine ses plus belles casseroles.

Dans la pâleur d’une nuit où les rêves peinent à faire jour, on se met à culpabiliser sur les petits riens de la vie. Dans le noir, on mélange tout, on fourre ce que l’on peut dans un cabas, on secoue et on en sort une conscience toute neuve. Il ne reste plus qu’à mettre des enjoliveurs et s’en faire le porte-étendard, le tour est joué.

Une conscience étroite est en sécurité. La bougresse est vaniteuse. La bonne conscience est inversement proportionnelle à la mauvaise qu’on veut cacher. Plus il y a à cacher, plus il à montrer. Dans ce monde, il suffit de cacher pour faire apparaître ce que l’on veut.

C’est l’histoire d’une fille qui croit que, tout ce qu’elle fait, elle le fait mal. Elle a érigé le manque de confiance en religion de l’échec, l’extase de la maladresse. Chaque fois qu’il y a un tremblement de terre, elle est saisie du remords d’avoir posé à terre son sac à provisions. Depuis qu’on lui a dit que tout est lié à tout, elle est convaincue que tout ce qui rate en ce bas monde vient d’une erreur de sa part. Il suffit qu’on lui explique quelque chose pour qu’elle se persuade d’avoir mal compris. Du coup, elle n’ose apporter aucune alternative à ses soucis de peur d’aggraver la situation, elle prend tout au premier degré, au plus chaud pour être sûre de se brûler.

Quand le niveau de la mer baisse, elle pense qu’il y a une fuite dans sa baignoire, quand le niveau monte, elle se persuade qu’elle a oublié de fermer les robinets. Quand quelqu’un tombe, elle est sûre de lui avoir fait un croche-patte. Quand une personne se met le doigt dans l’œil, elle s’accuse de s’être frotté trop fort les yeux. Quand son petit ami perd ses cheveux, elle regrette de s’être gratté la tête. À elle seule, une symphonie de malheurs dont elle est chef d’orchestre.

Sachant que la catastrophe guette ses gestes, elle préfère prendre les devants et place l’apocalypse en chacun de ses mouvements. L’avantage, elle sait à quoi s’attendre ce qui est franchement mieux que d’avoir à attendre la possible conséquence de ses actes. Elle s’est enfouie dans la bonne conscience de ses ratages. Parce que je fais mal, autant ne jamais en trouver le remède. Après tout, la sagesse, n’est-ce pas savoir accepter son destin aussi ridicule soit-il ?

La première bonne conscience à la portée d’un homme est de ne pas ressembler à une fille. Comme chacun sait, être une fille est une déchéance. Cette expérience mesure le degré de maturité d’un mâle. Il suffit de lui dire espèce de PD et la magie opère, le voilà transfiguré de honte et de colère. S’il ne se sent pas concerné, pourquoi réagit-il ? Une insulte, on fait avec. Ce que l’on prend pour une vérité envisageable est intolérable. Il suffit de dire à un garçon qu’il y a quelque chose en lui qui fait penser à une fille pour le mettre dans une fureur noire, je dis bien noire, pas rose, pour ne pas l’enfoncer davantage, pourtant le teint de ses joues ressemble plus à du rose qu’à du noir, mais bon.

Le garçon est satisfait quand il se sent investi des prérogatives d’un mâle quitte à en accentuer les traits jusqu’à la caricature. Quoi de mieux qu’une exagération pour révéler ce que nous sommes ? Comme dit mon concierge, nous vivons avec le fardeau de nous-mêmes, surtout quand la personne authentique que nous sommes paraît trop ambigüe pour être crédible. J’imagine un garçon me toiser et me lancer d’un ton goguenard « espèce de garçon ! » Je me dirais, tiens je ressemble donc tant que ça à un garçon, bah, la belle affaire ! Je ne m’en irais pas pour autant tabasser mon homme à coup de fer à repasser, je crois ?

On ne comprend rien aux hommes tant qu’on ne sait que toute leur conversation tourne autour de « non, je ne ressemble pas à une fille. » Tout y passe. Une histoire qui commence à l’adolescence et qui se trimballe une vie. Comment un homme fait-il pour prouver à un autre homme qu’il n’est pas une fille ? La question tourmente les esprits virils. Je n’ai encore jamais rencontré une fille essayant de me prouver qu’elle est plus fille que moi et si elle est plus belle, je ne vais pas en faire une jaunisse, je préfère m’arranger pour la lui donner.

Le héros est torturé de mauvaise conscience. Le lâche s’endort avec la bonne. On ne sait jamais où commence l’héroïsme et où se termine la lâcheté. On mixe allègrement les deux et, du chapeau magique, on sort le lapin de service. L’héroïsme n’a pas de conscience, il n’en a pas le temps. Tout s’évapore si vite. La bonne conscience fait l’économie du courage.

J’aimerais qu’on m’explique en quoi donner un euro à un pauvre change sa situation de pauvre ? Pour changer sa condition, il faut lui donner plus, de façon répétitive et régulière. Il faut un investissement consistant à fournir au démuni le minimum nécessaire à sa survie et ça coûte cher surtout quand on n’est pas riche soi-même. Si on donne aux pauvres, on risque vite de le devenir soi-même. Faire l’aumône ne sert qu’à se donner bonne conscience.

Elle est envahissante. On la trouve partout, surtout là où elle est le moins utile. Forcément, moins elle est utile, moins elle est dangereuse. Et moins elle est dangereuse, plus elle est visible parce qu’on trouve le temps de la regarder. La conscience compte et recompte. En dehors de ses avis, elle donne ce qu’il faut pour qu’on la voie dans sa splendide générosité, tout ce que l’on ne fait pas avec effusion est invisible. Donner peu, mais avec la largesse de gestes et de paroles ostentatoires. La générosité n’a de poids qu’accompagnée d’un copieux faire-part.

La bonne conscience a ses avantages. Avec un enfant, on peut aller dans un grand restaurant. Pendant qu’on savoure, l’enfant, à l’entrée, récupère la charité des braves gens qui permet de payer la douloureuse qui fait mal quand on n’a d’autre ressource que sa mauvaise conscience.

Il faut aider son prochain. Quand il ne veut pas se laisser faire, il faut lui forcer la main. Les malheureux préservent leur fierté, c’est ce qui leur reste, ils y tiennent. Quelques petits malins prennent leur place. Eux savent en faire la pub, utiles ceux-là. Savoir que tout le monde ne veut pas être aidé rend malheureux ceux qui ne le sont pas.

La douleur physique est affaire de professionnels. La douleur morale, il y a plus à dire qu’à faire. On a plus de chance de se faire remarquer. Au moins ça change les idées de ceux qui la regardent. Tant qu’à aider, autant aider ceux qui ont pignon sur rue. La dimension planétaire, il n’y a que ça de vrai. Le mec qui pose des étagères et qui crie au secours quand tout commence à s’effondrer, triste pour lui, mais honnêtement, tout le monde s’en fout. Qui bricole doit s’attendre à que tout s’envole. Tout ce qui n’est pas planétaire ne vaut pas le clou d’une étagère.

Si l’Afrique n’existait pas, la bonne conscience l’aurait inventée. Un continent disposant autant de richesses colossales que de pauvretés extrêmes. Une fois oubliées les richesses, reste une mine d’or pour la conscience. On évoque tout ce qui ne va pas. Au lieu de culpabiliser sans cesse l’homme blanc, pourquoi les Africains riches ne paieraient-ils pas pour les Africains pauvres, ils sont directement concernés par cette pauvreté, semble-t-il ?

Rien n’agrémente la conscience que le malheur. Il suffit de soulever la première existence venue pour la trouver resplendissante des effluves de rancœur. Dans les coups durs, la conscience fond comme neige au soleil. Dans les coups mous, elle durcit des stalactites des bonnes intentions. On bâtit les idées avec le ciment de la bonne conscience. Paraître mieux qu’on n’est quand on est pire.

Normal de vouloir aider les faibles, de les guider vers ce que l’on imagine le mieux. Pourquoi se trompe-t-on si souvent avec ceux qu’on aime en leur voulant un bien qu’ils vivent comme un mal ? De quel droit s’immisce-t-on dans la vie des autres pour en corriger les défauts ? Refuser toute solution. Une embûche résolue perd sa conscience. Cette impotence qui fait penser, parler, ne pas l’avouer, mais continuer d’y croire. La conscience se dilue avec une facilité déconcertante, elle va et vient, se promène, s’arrête sur un clin d’œil, s’enfuit au moindre confort. La bonne conscience ne sert à rien.

L’être étroit, une conscience suffit. Il y met son talent, ses espoirs, ses comédies, ses certitudes, le fourre-tout de l’inutile. Continuer comme si de rien n’était, quelques sacrifices, ajouter ou retirer un qualitatif, la sorcellerie opère. La conscience, détachée des croyances, des ignorances, des erreurs, des désirs, au-delà du raisonnable. Faire confiance à la conscience quand les lumières s’éteignent ?

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Comments
6 Responses to “Céline teste la bonne conscience”
  1. marc lessard dit :

    Hum oui l’innocence non c’est pas ma fautes en l’ an 2003 Céline et l’éloge de l’innocence hi hi hi bonnes semaine

  2. mel13 dit :

    T’es complètement inconsciente de parler ainsi de la bonne conscience? Mauvaise, elle va rallier tout son réseau de copines tout aussi mauvaises et te montrer du doigt, gare à ton matricule. M’est avis que tu devrais t’allier à ton inconscient et à ton subconscient et vous laisser aller à divaguer tout votre soûl pour les faire fuir… Sérieusement, j’ai bien aimé ton article, surtout le passage concernant » la fille qui a érigé son manque de confiance en elle en religion de l’échec » et qui à chaque tremblement de terre « est saisie du remords d’avoir posé à terre son sac à provisions »…;-)

    • cieljyoti dit :

      à bonne conscience, mauvaise inconscience, ou l’inverse ?? je suis en froid avec mon inconscient depuis que je me suis aperçue qu’il me fait dire tout ce que je veux pas !! C’est lui qui est jaloux de ma bonne conscience, lui qui se torture des tourments de ma conscience : c’est pas bientôt fini là haut tout ce vacarme !! j’avoue, j’ai la conscience bavarde… en tout cas, merci beaucoup pour ton commentaire

  3. oussamamuse dit :

    En tant que bon vieux mâle heureux, j’ai conscience d’aimer lire délires de jeunes filles que j’imagine comme cielljyoti jolie!

    • cieljyoti dit :

      suis sûre que tu n’es pas si vieux que ça, en tout cas, tu as l’esprit très jeune, c’est le plus important. suis heureuse que mes petits délires te plaisent, merci infiniment pour ton commentaire

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