Céline teste la porte

Où qu’on aille, quoi qu’on fasse, il faut prendre d’assaut une porte. Là que tout commence, tout finit. Dans un univers sans queue ni tête, une porte est rassurante, terrifiante aussi. On mésestime une porte. Temps de lui rendre justice.

Francis Gruber

En entrant, la pensée du commissaire se demande si le crime a eu lieu avant ou après que la porte s’est fermée. Le crime d’un rôdeur ou d’un familier ? Un crime précipité ou méticuleusement préparé ? Un accident ou une mécanique diabolique ? La victime est dans un sale état, le crâne défoncé de plusieurs coups répétés, de multiples contusions, des traces de lutte ? Le sang n’est rien, l’odeur pénétrante de pourriture écœure. Difficile de rester concentré. La deuxième personne n’a laissé aucune trace visible, un fantôme. Un courant d’air lance lascivement le commissaire.

Que voulez-vous dire ? L’absence de haine. Les coups sont nets, précis, efficaces, un professionnel. La victime a un passé anodin, pourquoi un contrat ? On ne hait pas la banalité, c’est son avantage. Alors ? Tout porte à penser que le criminel est toujours sur le lieu du crime. Les policiers regardent glacés autour d’eux. L’officier n’est pas homme à plaisanter. Commissaire, c’est impossible. Voyez cette fenêtre. Les policiers y courent pensant trouver l’assassin accrocher à quelque rebord, rien. Il a fallu un complice. La fenêtre ouverte. Il suffit d’un souffle, la porte fait le reste.

Anatomie d’un coupable. Histoire d’un malentendu. Les hommes des cavernes rêvent d’une porte, ils construisent une hutte. La porte leur en veut de ce manque de confiance. Un grief devient une revendication. Spartacus se révolte après s’être trompé de porte et trouvé nez à nez avec un lion. Quand Jésus ouvre la porte, il est face à un juge. 1789, parce qu’ils ne veulent pas ouvrir les portes de la Bastille. Pour ne pas répéter la même erreur avec Bonaparte, ils lui ouvrent tout, résultat la France se referme pour un sacré bout de temps. Cette porte à franchir avant chaque événement, aucun remerciement.

On interprète un mur, ce qu’on met dessus, ce qu’on n’y met pas. On dit ce qu’on pense d’une fenêtre. On explique une maison, une cheminée, un escalier. Personne ne commente une porte. Évidente, pas un mot. Il arrive d’injurier une porte quand on en oublie les clés. Aucun compliment. Ce ne sont pas les raisons qui manquent. Elle stoppe les cambrioleurs, on se félicite d’avoir choisi une bonne serrure. Elle sauve des importuns. Elle protège du froid, on se gargarise de l’à-propos de son isolation. La porte est la grande oubliée de l’histoire de l’humanité. Qui se souvient du nombre de portes qu’a ouvertes Henri de Navarre avant de devenir le quatrième du nom ?

C’est en observant une porte que Gutenberg a l’idée de sa machine. Aucune hésitation, il démonte sa porte, la bricole pour le résultat qu’on connait. Il ne suffit pas d’inventer une machine, il faut lui donner un sens, ouvrir d’autres portes. Il faudra dépasser la bible avant que la littérature devienne une entrée. Le roman s’y engouffre, tout est possible, il condamne la sortie.

Une porte trompe son monde. On la prend pour une sortie, c’est une entrée, perdre la tête. Elle ne sait ce qu’elle veut. En fermant, elle se dit supérieure à celle qui ouvre, celle qui ouvre se croit plus intelligente que celle qui ferme. Les partisans du pouvoir y entrer et ceux du pouvoir en sortir se font la guerre. Chacun ses combattants.

Une porte change de place pour modifier l’histoire. À gauche, à droite ou au centre ? Il y a des portes populaires, nobles, utiles, artistes. En quarantaine, on leur placarde un méprisant « entrée interdite » qui en fait des parias. Une porte principale ne parle pas à une porte de service, question de prestige. Une porte de garage ne se mélange pas à une porte de maison, question de taille. Une porte d’hôtel ne fréquente pas une porte d’immeuble, question de morale.

La revendication des portes de gauche est d’avoir le paillasson devant elles, celle des portes de droite, derrière. Des conflits pleins de rage règnent entre les portes. Le centre admet que le paillasson pose problème à une porte distinguée. On n’exhibe pas ses déchets. Nombril d’une maison, les portes ne réfléchissent pas, elles laissent ça aux miroirs qui font miroiter une ouverture qui n’existe que dans la tête de celui qui les regarde. Un grand débat parmi les portes : suis-je de passage ou un passage ?

Cette porte qui appartient à tous jouit d’une intimité secrète. On la souhaite de tout son cœur, on la fuit à tout prix. Sujet de mécontentement, une fois fermée, on la veut ouverte, ouverte, on la veut fermée. Une porte n’a pas de désir, sans doute ce qui fait son charme. Mille raisons de vouloir, mille de s’en lasser.

Rien n’est plus solitaire, ni plus social qu’une porte. Grâce à elle, les êtres entrent en contact et se séparent. Pour être deux, il faut ouvrir une porte, pour revenir à un, la fermer. Quand il n’y a pas de porte, la rencontre ne dure pas, tout être a besoin d’intimité que seule une fermeture fournit. Toute l’histoire d’un couple se résume à celle d’une porte.

Pour une porte, combien de fenêtres ? Jamais assez, un harem. Coquette de ses rideaux, maquillée de couleurs voyantes, elle fait sa mijaurée avec ses dentelles, elle cache son jeu. Entre fenêtres, il est de bon ton de se jalouser. L’entrée silencieuse dans le noir, les fenêtres jacassent au moindre rayon de soleil.

Une porte est dangereuse pour qui n’y prend soin. On ne s’en méfie pas assez. Ne jamais foncer tête basse dans une porte, un coup de boule est vite attrapé. Des doigts timides s’y coincent. Une porte ne pardonne rien au distrait. Autant en porte le vent, autant s’emporte le vent.

On n’aime pas quelqu’un, on lui dit de prendre la porte, c’est la partie la plus précieuse de la maison. On devrait lui dire de passer dessous, il risque de ne pas comprendre. Ce que l’on pense n’est pas traduisible pour tous. Il suffit de laisser la porte ouverte pour comprendre que tout ce qu’elle renferme tient à son fonctionnement. Il faut une vie pour ouvrir une porte, une autre pour la fermer. L’injustice du monde commence devant une porte, ceux qui savent la passer et les autres.

Une porte ouverte n’est pas accueillante. Un oubli, un piège, une erreur, un accident, rien n’effraie qu’une béance. À l’intérieur, on redoute ce qui entre, à l’extérieur, ce qui sort. La métaphysique du seuil, moment ultime où l’on essaye de donner un sens à sa vie. Dans le secret d’une porte, on s’admire, on compte ses sous, ce qu’on a de plus ou de mieux que les autres, une fois ouverte, on se veut l’égale de tous. Faire le dos rond, se rendre aimable, comme une porte de prison.

L’angoisse du monde dresse ses poils avant d’ouvrir une porte, enfreindre un interdit. Un nouvel univers, tout devient vrai, surtout le faux. On ne se sent pas prête pour affronter la brèche nous appelant de toutes ses forces. Présentable ? On prépare hâtivement ses phrases, on respire un grand coup, la dernière chance avant l’envol. On passe plus de temps devant une porte qu’on ne le pense. Affiner l’ultime décision, celle qu’on regrette une vie. Et, même quand on n’a rien à présenter, rien à décider, rien à regretter, il suffit de passer à côté d’elle pour se prendre d’étranges idées de regrets et de décisions. Nous sommes conditionnés par les portes.

C’est au moment de franchir qu’il nous vient le plus de choses en tête, lors même d’une soirée ennuyeuse où l’on perd ses mots à force de les chercher. Quand on ne sait quoi dire, il ne reste à regarder une porte, ça parle tout seul. Une porte libère quelque chose en nous, même si ça ne dure pas, on en garde l’agréable souvenir terré au fond de quelques déceptions.

Le plus difficile n’est pas de trouver une porte, il y en a partout, mais d’en trouver une qui veuille s’ouvrir. Non seulement qui s’ouvre, mais qui nous ouvre sur une nouvelle dimension, naissance, départ. Une fois le seuil vaincu, on se trouve plongée dans un Nouveau Monde. Notre rêve à tous, faire le pont entre le rêve et la réalité qui nous rabaisse à ce qu’il y a de plus vil en nous. Un envol qui nous projette dans le meilleur de nous-mêmes.

La vie passe à côté du rêve. Il suffit d’arrêter de rêver pour apprécier ce que l’on est en train de vivre, mais c’est triste. Autre solution, entrer dans le rêve, supprimer la frontière entre les deux univers. La bonne porte. Dès qu’on en voit une, on l’ouvre, on attend. Malheureusement, chaque fois que je la franchis, je suis assoupie, incapable de me remémorer l’endroit. J’ai beau me plonger dans mes rêves, pas moyen de retrouver l’entrée.

À côté du lit, j’ai placé une bombe de peinture jaune fluo. Si jamais je tombe sur cette foutue porte, je ne la rate pas, je la badigeonne de fluo pour être sûre de la retrouver une fois réveillée. Manque de chance, à chaque fois, j’ouvre les yeux du sommeil au moment où la porte est béante, trop tard. Suis tellement saisie par ce que je vois, je ne pense pas à la refermer. Je me dis si jamais je dois fuir, autant la laisser ouverte. Quand je me suis réveillée le lendemain, au petit jour, j’ai eu une de ces peurs, mon mec, il a attrapé la jaunisse, il est tout jaune fluo ! Tout est question de contrôle, de maîtrise de soi. Peinturlurer oui, mais sur ce qui est utile. Un mec ne sert pas à grand-chose.

Je n’arrive pas à enlever la peinture, je change de mec. Je m’endors avec ma bombe serrée contre ma poitrine. Je dors, d’un œil. Je ne vais pas céder devant une porte. Le lendemain, je change de mec, je l’ai trop secoué pendant mon sommeil. La porte était fermée, j’ai forcé, énervée, je lui ai fait mal.

Je prends la porte qui inverse tout. Surprise. « Salut, l’homme ! » me lance un mec en me toisant l’air d’un dur. Que veut-il dire ? D’autres me jettent le même salut, je commence à paniquer. Ai-je tant de poils que ça ? Tout à l’envers. Vive le roi ! C’est une petite fille, ils sont fous ! J’hallucine. La reine est un homme ! Je me demande si j’ai un engin, me suis toujours demandée quel effet ça peut avoir de se trimballer avec un tuyau entre les cuisses. Après tout les mecs ne se gênent pas pour se tâter du sexe dans la rue. Rien, je ne sens rien. Arrête de te toucher, tu n’es pas une fille, toi !

Je vois un vieux venir vers moi : t’es vieux toi, mais tu me plais, si tu veux m’épouser, je ne suis pas contre. Je me sens mal, je cherche la sortie, n’importe quoi pour stopper ce cauchemar. Tu cherches quoi ? Une porte, n’importe laquelle, je ne peux plus rester ici. Avant de filer, je ne veux pas rater celle-là. Je choisis un mec, l’air bien macho : « alors ma poule, t’en n’as pas marre de raser les murs en serrant les genoux ! » Je le vois qui fuit, l’air penaud. C’est idiot, j’avoue, ça fait du bien.

Horrifiée par ce besoin de quantifier la vie humaine. Comment réussir à faire ce que l’on doit avec trois dimensions ? Il faut être réaliste, trois, c’est étriqué, mesquin, avare. La 7èdimension ou rien. Devant, derrière, haut, bas, deux diagonales, la septième est ce point où toutes lignes se rejoignent, le centre d’une vie d’où tout part, tout revient, tout s’éparpille, tout se concentre, une porte.

Homem Vitruviano

Le grand secret. Quand Hélène ravit la porte de Paris, on se persuade que seul un cheval peut franchir une porte. Du coup, des portes trop grandes. Un homme se penche sur le problème. L’homme de Vitruve, dessiné par Léonard de Vinci. Soucieux de précision, il se mesure les bras en victoire pour déterminer la taille de son portail. Des générations d’artistes croyant aux dimensions idéales ont adopté les proportions d’une porte. Tout l’art du monde pour une porte. Pas n’importe laquelle, celle qui mène là d’où l’on vient. Cette porte qui assassine. Comment mettre une porte en prison ? Je sors, je ne ferme pas la porte derrière moi.

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Comments
3 Responses to “Céline teste la porte”
  1. marc lessard dit :

    Hum oui la porte celle de l’ici maintenant de l’occident vers l’orien et cellle de mon Twitter à Montréal vers toi Céline à HK BONNE SEMAINES

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