Suzanne Valadon (1865-1938)

23 septembre 1865, 6 heures du matin, naissance de Marie-Clémentine fille de Madeleine Valadon, lingère, et de père inconnu à Bessines-sur-Gartempe dans la Haute-Vienne. Madeleine s’installe à Paris en 1870. Un Paris assiégé par les Prussiens. Elles habitent dans un logement ouvrier du boulevard de Rochechouart. Les temps sont difficiles, Madeleine trouve un emploi de femme de ménage dans une maison bourgeoise de la place Saint-Georges, le jour, et de repasseuse, la soirée. Les femmes pauvres n’ont aucun droit, elles travaillent comme des esclaves.

Autoportrait, 1883

Marie-Clémentine est renvoyée de l’école des bonnes sœurs pour cause d’indiscipline. Elle travaille, elle change souvent d’emploi. Bien faite de sa personne, elle a le défaut de sa taille, 1 mètre 54. En 1877, elle emménage au 8 rue du Poteau avec sa mère. Elle se rend au Moulin de la Galette pour y écouter les chanteurs. Elle ne rêve pas de richesse, mais d’une vie meilleure. Elle rêve d’espace. Elle adore se rendre au cirque Fernando, au 63 boulevard de Rochechouart, celui que Degas et Toulouse-Lautrec ont aimé fréquenter et peindre. En 1880, elle veut devenir acrobate, une mauvaise chute d’un trapèze l’en empêche. Dans son lit, elle dessine.

Elle fait la connaissance d’un aristocrate espagnol, peintre, journaliste, architecte, Miguel Utrillo y Molins, un des premiers à s’intéresser à un jeune inconnu, Picasso. Leur relation dure près de trois ans. Elle tombe enceinte. Miguel Utrillo est noble, son nom est magique. Maurice nait le 26 décembre 1883. Elle ne dira jamais qui est le père biologique. Miguel accepte de reconnaître l’enfant, en 1891. Suzanne ne s’occupe pas du jeune Maurice qui vit avec sa grand-mère. Bébé, il est victime d’une gastro-entérite dont il garde des séquelles, difficulté pour parler et marcher.

La famille Utter, 1921

Elle devient le modèle et la maitresse de Puvis de Chavannes dans son atelier à Neuilly, durant sept ans. Renoir lui propose de venir poser comme modèle dans son atelier de la rue Cortot, au sommet de la Butte (plus tard, Suzanne et Maurice y habiteront). Il l’appelle Maria (un modèle d’origine italienne se vend mieux). Toulouse-Lautrec la trouve à son goût, il en fait sa maitresse. Sa beauté, sa petite taille peut-être ? Selon la légende, c’est Lautrec qui lui aurait suggéré le prénom de Suzanne. Le premier autoportrait signé Suzanne est daté de 1883.

Vers 1894, elle pose pour Degas qui remarque ses dessins et va jusqu’à les acheter. Il l’encourage à persévérer et à devenir peintre. Il est un précieux soutien, sans doute le seul. Il l’aide à exposer des œuvres à la Société nationale des Beaux-Arts où elle est la seule femme. Degas l’appelle la « terrible Maria. » Il dit d’elle : « cette diablesse de Maria a le génie du dessin. » Elle se plait à cultiver un orgueil sauvage et entêté qui est sa marque. Pas d’arrondis, des perpendiculaires. Degas collectionneur, elle découvre chez lui des chefs-d’œuvre, Ingres, Delacroix, Courbet, Corot, Manet, Pissarro, Morisot, Cassatt, Renoir, Sisley, Gauguin, Cézanne et van Gogh. Le musée idéal pour apprendre. Comme par hasard, ce sont ces gens qui l’influencent le plus. Degas l’incite à regarder autour d’elle. Elle a trouvé un père. Un respect mutuel.

Catherine nue allongée, 1923

Suzanne est une autodidacte, elle n’en a que plus de talent. Elle dessine depuis l’adolescence. Elle a le trait agile et expressif. Elle dessine ce qu’elle voit, à chaque fois en apportant une touche unique, la patte de l’artiste. Suivant les préceptes de Degas, elle dessine d’un « seul jet et sans retour. » Saisir l’instantané. Elle apprend la peinture en regardant les peintres qui la fascinent. Elle est douée. Les mauvais artistes cherchent à en rajouter, elle sait qu’elle doit simplifier son trait. Elle n’est pas sans perversité, elle annonce Balthus. Elle est réaliste, elle n’enjolive pas. Elle ne décore pas, elle s’exprime. Au contraire de son fils, elle ne montre pas l’absence des êtres, mais ce moment où les rêveries prennent le pas. Ce réalisme est un monde de songes.

Femme à la contrebasse, 1915

Issue d’un milieu social défavorisé, Suzanne conquiert l’émancipation féminine et sociale. Dans le milieu artistique de l’époque, la peintre Suzanne Valadon fait figure de folle, voire de prostituée, une étiquette qui lui colle toute sa vie. La « maman et la putain. » (Voir le Mythe de la maternité). Sans l’impressionnisme, les femmes peintres n’auraient jamais pu exister. Malgré toutes les difficultés, Suzanne trouve une voie plus facile que pour ses ainées et gagne un style plus « viril. »

Éric Satie est son amant malheureux, depuis 1893, qu’elle refuse d’épouser. Il habite au 6 rue Cortot. Depuis 1896, elle est mariée à un riche agent de change, Paul Moussis. Après 13 ans de mariage, elle divorce en 1909. Suzanne rencontre André Utter, un ami peintre de Maurice depuis 1904, de trois ans son ainé avec lequel il peint. De 1909 à 1926, la famille habite au 12 rue Cortot où Suzanne a un atelier qu’elle partage avec André et Maurice. Après une liaison tumultueuse, Suzanne épouse André en 1914. Elle se lance dans la peinture.

Maurice Utrillo, 1921

Maurice voit d’un mauvais œil ce mariage avec son meilleur ami. De déconvenue en déconvenue, l’abus d’alcool oblige à un premier internement (dès 1912 à Sannois, puis en 1914, à Villejuif), son comportement psychologique est hargneux. Sa peinture est neutre. Il peint la ville. Il a l’idée de mélanger ses couleurs à du plâtre et développe un style unique où se rencontre une précision quasi topographique avec la magie du monde. Il refuse de sortir, ses scènes d’extérieur, il les peint chez lui d’après des cartes postales.

Suzanne et André gèrent habilement la carrière de Maurice qui rencontre une gloire inespérée lors d’une vente aux enchères, en 1914, où ses toiles atteignent des sommes importantes pour l’époque. Perdu dans l’alcool, il se replie dans son univers qui vient, un jour, à s’épuiser. La période créatrice, entre 1909 et 1916, est dite « Période blanche. » Quand Suzanne comprend que la veine artistique de son fils s’atténue, elle se lance dans la carrière de peintre. L’huile, elle s’y est mise en 1909. Quand son fils découvre le blanc, elle rencontre l’éventail chromatique.

Le Sacré-cœur, 1917

Dès 1907, Maurice essaye un mélange de jaune d’œuf, de silice, de mousse, de plâtre ou de ciment pour ses peintures. Il utilise beaucoup l’ocre jaune, le jaune de chrome, mélangé à du blanc de zinc et du blanc d’outre-mer. Un univers travaillé et pensé, mais un univers d’où ne débouche aucune conquête. Une passivité organisée, une activité morbide. Autant Maurice se fixe sur des espaces vides avec des individus absents mal esquissés, presque morts, un univers sans visage, un monde horizontal, perclus de banalité, sans espoir, autant Suzanne se passionne pour la vie, les personnes et les visages, elle est ouverte. Maurice survit dans un espace clos, voué à la répétition de lui-même. Il a la hantise du sexe féminin qui l’effraie. Il commet plusieurs agressions contre des femmes enceintes. Suzanne s’efface devant son fils, elle fait tout pour imposer son talent.

Quand on entre dans la peinture de Maurice, on a du mal à en sortir. La célébrité à partir des années 20 le libère de l’emprise de sa mère. Curieusement, sa peinture perd de sa qualité. Sans doute, le besoin d’argent l’oblige à peindre plus, même quand il se sent moins inspiré. « Je ne suis pas fou, mais alcoolique tout simplement (lettre à André Derain en 1947). » Plus de dix cures de désintoxication n’ont pas d’effet. Sa peinture n’est jamais hallucinatoire, elle se veut simple et banale. Aucun autoportrait (le seul autoportrait connu est un faux), ni portrait de sa mère. Deux portraits de sa femme, Lucie Valore, et un portrait du clown Charly Mayer, c’est tout.

Trois nus à la campagne, 1909

À partir de 1914, le corps se révolte. Trop d’alcool, l’enfer au quotidien. Des tentatives de suicide à partir de 1915, un comportement parfois violent. On dit que, sa mère voulant l’empêcher de boire, il tente de la tuer. Il est interné. Sa mère écrit : «  il se peut qu’il soit malade, mais il n’a jamais été dangereux ni pour lui-même, ni pour autrui, c’est pourquoi je viens vous prier instamment de me rendre mon enfant sur lequel je veillerai moi-même. » On le lui rend. Il ne peut plus peindre. Il reste prostré durant des heures, puis devient subitement brutal.

Évoquer un rapport entre mère et fils est banal. Dans le cas présent, le problème s’enrichit d’un rapport particulier à la création. En général, le sens créatif se réalise entre un père et un fils, non sans rivalité par ailleurs. Entre un fils et une mère, compte tenu du statut « inférieur » d’une femme, on peut imaginer que cela a pu poser d’énormes problèmes à un enfant aussi sensible.

Portrait de Gaby, 1917

Chose invraisemblable et unique dans l’histoire de l’art, la mère succède au fils. On peut imaginer que ce dernier en ait souffert au profond de son être. Il sait qu’au moment où son art s’éteint, celui de sa mère s’éveille. Il reste lucide à l’égard de sa rivale inattendue. En juin 1921, il écrit à Berthe Weil : « … Les toiles de ma mère, c’est toujours pour moi un immense plaisir de voir ou de revoir les admirables œuvres qu’elle peint avec tant de génie, c’est une artiste de tout premier ordre qui peint merveilleusement bien et avec tant de sincérité. »

Par choix délibéré, elle utilise peu de couleurs, pour un résultat saisissant. Comme pour Matisse, la simplicité entraine les grands effets. Elle aime les contrastes avec des dominantes de rouges vifs. Elle se complait dans l’évidence. Elle termine sa carrière dans de somptueuses harmonies colorées. Enfin libre, elle s’ouvre au monde qui l’entoure. Le corps est partie intégrante du visage, mais aussi de son environnement. Un corps reconstitué après sa chute du trapèze, ce moment où elle découvre le dessin ? Comme chez Degas, le contour détermine sa peinture.

Les baigneuses, 1923

Suzanne et Maurice sont entrés dans la légende de façon imprévue. La mère, une Marie-Madeleine, la « pécheresse repentie », et le martyre crucifié, un Jésus, l’homme déchu sauvé par les femmes. La légende d’Utrillo fait monter le prix de ses tableaux. Comme sa mère, rien ne le prédestine à la peinture. À l’école, où il est raillé par ses camarades qui l’appellent « La gourde », il obtient son certificat d’études. Il entre au collège, il est un bon élève, il ne rêve que de s’en évader. À l’âge de 16 ans, il travaille comme surnuméraire (plutôt homme à tout faire) pour un représentant de commerce. Au bout de quatre mois, grâce à son beau-père, il entre au Crédit Lyonnais. Il dit lui-même qu’il est agressif à l’égard de ses collègues jusqu’à casser un parapluie sur la tête de l’un d’entre eux. Il occupe plusieurs postes chez d’autres patrons, il comprend qu’il est « incompatible avec la carrière commerciale. »

Il commence à boire. En 1904, il reconnaît avoir atteint un état alcoolique grave. Après une crise violente, son beau-père, Paul Moussis, l’envoie de force faire un premier séjour à Sainte-Anne. Il dit qu’il débute la peinture en utilisant les pinceaux de sa mère. Il est doué, sa mère l’encourage. Sans cette mère, aurait-il découvert sa passion ? « Un certain jour d’été que je m’ennuyais, j’eus une fâcheuse ou ingénieuse inspiration, je me munis de quelques tubes de couleurs et j’en fus… Ce fut le commencement de mes tourments dus à une populace profane. » En 1909, il vend deux paysages. Sa carrière est lancée.

En 1929, Suzanne achète un petit hôtel particulier avenue Junot. Soucieuse de l’avenir de son fils, elle lui trouve une femme, Lucie Pauwels, ancienne actrice de théâtre, passionnée de peinture. Maurice épouse Lucie le 5 mai 1935. Lucie reprend son nom de jeune fille, Valore. Maurice a permis Suzanne, désormais il crée Valore. Il peint pour l’argent. La belle vie.

André Utter et ses chiens, 1932

Suzanne, recluse, sombre dans ce que certains appellent la folie. On raconte qu’elle ramène des clochards dans son hôtel pour combler ses longues nuits. Cette folie qui vient au secours des « gens comme il faut ». Elle meurt d’une hémorragie cérébrale, le 7 avril 1938. Maurice s’effondre. Il entre en religion. Des signes de croix avant d’entreprendre quoi que ce soit. Sa peinture désormais criarde est commerciale. Le petit surnuméraire de ses débuts refait surface, cette fois triomphant. Sa mort, le 5 novembre 1955, est une évasion.

L’histoire d’une femme courageuse et géniale ayant dû affronter seule la hargne d’une époque misogyne. La légende en a fait une femme dure, voire cruelle, une femme facile prête aux coucheries pour parvenir. Facile de dénigrer l’être qui doit lutter pour se faire reconnaître. Max Jacob, un esprit brillant et poète génial, la décrit comme une mégère capable de frapper son fils, oubliant qu’elle s’est dévouée corps et âme pour lui. Sûrement Maurice a été traumatisé par ces portes qui se ferment brusquement pour cacher ce qu’un enfant ne saurait voir. Certes, elle a couché. C’est oublier qu’une femme méprisée n’a d’autre issue. Une femme difficile, oui, mais une femme qui a souffert parce qu’elle voulait être libre dans une époque qui ne savait offrir qu’une prison pour les femmes.

Autoportrait, 1927

Suzanne est une femme indépendante, fière de sa liberté qu’elle place au-dessus de tout. Elle fait des choix et les assume. Ce n’est pas une femme facile, elle s’abandonne avec bonheur dans les bras des peintres qu’elle admire. Son art est celui d’une femme libérée des mièvreries de son époque. Aucune idéalisation, aucun compromis, aucune complaisance, aucune méchanceté ironique non plus, juste le réel passant sous son regard surpris. « Il faut être dur avec soi, avoir une conscience, se regarder en face. » La seule façon d’avancer dans la vie qui n’est jamais facile. C’est une femme moderne.

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