Pensée sur cours, opinion sur rue

« Allo ! J’ai un cancer de la gorge. Oh, mon dieu ! C’est Jacques ? La voix est déformée par la douleur, mais c’est elle. Et c’est grave ? Très, oui… Trop fumé, ils disent… Que puis-je pour vous, vous voulez en faire part au public ? Je crois que c’est mieux ainsi… » Ainsi, titre le quotidien du lendemain, Jacques Chirac a un cancer de la gorge, il ne lui reste guère de temps à vivre, il est prêt aux révélations. En l’espace de quelques minutes, une armée d’opinions part en ordre de bataille. Chacun donnant avis et contre-avis. Intarissable. Des opinions naissent des rumeurs, des rumeurs surgissent des on-dit, des on-dit, la France se plonge dans l’incompréhension la plus totale.

Daumier, Crispin et Scapin, 1864

Tout commence par une rumeur, tout finit par une tumeur. Protubérance des vertus de ce que l’on croit savoir. Donner un avis après l’avoir emprunté en quelque recoin. Peur du silence et du vide, manie de boucher des trous. Impatience de tourner sept fois dans la bouche la langue du pipelet. Démangeaison d’une parole envieuse. Se donner l’importance que l’on n’a pas. Une idole gonflée de verbiages. L’opinion est encombrée d’opinions contraires.

Les furies des hordes barbares s’abattent sur nos idées, les violent en toute impunité, fécondant de monstrueuses rumeurs en coteries rugissantes des morves de probables. Elles affaissent en torrents effroyables les échafaudages de la pensée, elles pillent tout sur leur passage laissant derrière elles, à peine, de petites terres d’où repoussent timidement l’herbe sauvagement arrachée.

Une opinion, la maline, réunit à la fois ceux qui la défendent et ceux qui la combattent. C’est le début d’une croyance rêvant de religion. Le problème est qu’on n’avance pas avec une opinion, on recule. Un enfant porte les vêtements que sa maman lui impose. On change d’habits, mais on ne remplace pas les conseils d’une maman attentionnée. On change d’opinions, la source reste la même. Rabâcher sans relâche est le germe de l’idolâtrie d’un courant d’air.

On ne risque pas grand-chose. On a une chance sur deux, peut-être oui, peut-être non. Une opinion n’est pas faite pour se casser la tête. Voilà à quoi tient la pensée. Les dégâts sont limités. La casse, c’est pour les autres, ceux qui ont l’imprudence d’y croire. Pour soi, reste une erreur malencontreuse. Une fois tout effondré, se pointe une regrettable absurdité. Il faut juste ne pas la confirmer, ça tombe bien, on change d’opinion comme on change de chaussures, dès qu’on sent l’usure ou que la gêne est trop évidente. Quand deux personnes parlent, on sait qu’elles disent du mal d’une troisième.

Un troupeau d’opinions broute les cancans du jour. Plus l’herbe est grasse, plus les rots font de monumentales certitudes. Une opinion se voit, deux se discernent, trois sont invisibles. Dans le tohu-bohu, les opinions se poussent à qui mieux mieux. Elles ne savent ce qu’elles disent, elles se parent des dorures de l’angélisme offrant d’infinis justificatifs. Plus on porte d’opinions dans sa besace, plus on devient opinion soi-même. Opiner de la tête, il en reste quelque chose.

Tourisme de la pensée. Les meutes s’engouffrent dans les destinations à la mode. Aveugles, elles rasent tout sur leur passage. Tout le monde méprise le touriste, mais tout le monde s’accorde à voir en lui un poumon économique dont on ne peut se passer.

Le touriste aime à porter le costume local que les locaux ne portent plus depuis longtemps. L’opinion se pare des vêtements qui correspondent le mieux à ses affirmations. Une opinion n’ayant aucune valeur, à commencer aux yeux de ceux qui les émettent, normal de lui adjoindre une petite touche de crédibilité. Une opinion est bon marché, elle permet de ne pas avoir à trop réfléchir. Moins on a à réfléchir, plus on est sûr du succès. La médiocrité, c’est ce qui marche le mieux.

Les touristes s’affalent sur les plages, ils méprisent les indigènes, ils s’essayent à la cuisine locale, mais ne rêvent que de leur cantine. Les opinions s’affalent dans les lieux publics, elles méprisent les idées, elles s’essayent à la pensée du moment, mais ne rêvent que de leur bien fondé. Les vacances coutent cher, les touristes se ruent vers le pas cher. Les pensées sont ardues, les opinions se déversent sur le facile. Qu’importe le faux du moment qu’il prend les allures du vrai.

Un touriste seul donne l’illusion de sa dignité. Plusieurs offrent un spectacle affligeant, mélange de craintes, d’incompréhensions et de défoulement, un centre du monde perdu en quelque localité sauvage. Cette aventure qu’on est incapable de vivre, on en pérore. On s’affiche des ornements de l’existence que l’on n’aura jamais. Faire semblant, peur du risque, incapacité, on essaye de se construire dans une opinion. L’informatique nous fait entrer dans l’aristocratie de la simulation, devenir le pilote de cette existence qui nous échappe.

Un touriste qui ne connait rien du pays où il se rend, qui ignore la langue, qui méprise la vie locale, que peut-il comprendre de ceux qu’ils rencontrent ? Tomate farcie de lieux communs et de préjugés, il donne son avis sur ce qu’il voit et en ramène le souvenir, idée toute faite qu’il avait en partant et qu’il assène à coup de vérités. Ce touriste, la première banalité venue, il s’en émerveille. Faire comme les autres, oui, mais croire qu’on le fait mieux. Nous sommes les touristes de la vie.

Internet est une opinion. Dans Facebook, on raconte sa vie, parfois professionnelle. Dans Twitter, on donne son avis surtout quand il agit comme relai vers un Blog. On moralise, on se prend au sérieux, parfois on sauve le monde, quelques blagues pour faire avaler la pilule des à peu près. Le message toise des siècles de littérature.

Internet a donné aux ragots, opinions et avis en tout genre un souffle qu’aucune concierge du monde n’aurait jamais osé rêver. Ce qu’autrefois on chuchotait entre deux portes, désormais, on donne pignon sur rue. Jamais l’opinion n’a paru aussi vraie qu’en cette époque où l’informatique est devenue partie intégrante de nos habitudes. Une drogue. Elle nous fait voltiger en tout sens sans avoir à bouger d’un fauteuil et une fois l’effet évaporé, il ne reste qu’à recommencer. Avant on s’informait, maintenant on saisit l’opinion d’un voisin. De l’ère de l’amateurisme, nous sommes entrés dans l’ère du professionnalisme du bla-bla.

Le fonctionnement d’une opinion est désespérément simple. Des wagons attendent en gare, chacun a sa raison d’être, mais tous l’ignorent. Passe une locomotive. Au début, on la laisse passer, puis quand on en assez de rester sur le quai, on se décide, on se lance, on s’accroche. On prend la locomotive qui paraît la plus brillante, la plus plaisante, celle qu’on pense pouvoir rencontrer le succès et on s’y attache, du moins jusqu’à son arrêt brutal en pleine campagne faute de moyens pour continuer. On attend alors une autre locomotive. On se déplace ainsi, en s’accrochant au voyage des autres.

La pensée change selon les réalités du moment, l’opinion reste égale à elle-même, quelques arrangements pour ne pas s’exhiber d’anachronismes. On peut réfléchir sur une histoire de la pensée, plus difficile pour une histoire de l’opinion, car rien ne ressemble plus à une opinion qu’une autre. À croire qu’elles se tiennent par la main pour ne pas se perdre. Réunissant ceux qui ne savent penser par eux-mêmes, l’opinion fait la force.

Un ragot folâtre avec une opinion. Plein de petits partis pris sortent de cette union. On n’avorte pas d’une opinion, on la laisse mourir de sa belle mort, tant qu’elle conserve son rôle à jouer, elle plait. On a beau délibérer ses opinions, elles restent arriérées. L’idée avance, l’opinion reste. L’idée évolue, l’opinion essaye de durer. Une opinion guide une autre opinion. Nous sommes entrainés dans la farandole des folies. On peut s’attendre à tout.

Bosch, Le portement de croix

Il suffit de jeter aux fauves une opinion pour les voir s’entredéchirer. Les crocs se délectent, on sait l’opinion à propos. Une opinion n’existe que si on la partage, partagée, elle adopte les équivoques de ceux qui essayent de s’en coiffer. Nous croyons utiliser des opinions, ce sont elles qui nous manipulent. Nous nous complaisons de ce que nous croyons dominer, nous ignorons le reste. L’opinion nous plonge dans les faiblesses de l’ignorance, l’impuissance à être.

Ce dont on ne sait douter est un handicap. Personne ne sait, nous forgeons une expérience, pas un savoir. Cette opinion qui fait la richesse d’un individu fait la pauvreté des autres. Rien de ce qui ne se partage n’a de valeur. Le partage est une communion, pas une acceptation. C’est sur une opinion avisée qu’on fait ses plus grosses sottises. Ce que l’on n’ose pas seul, fort d’une opinion, on se donne tous les droits. On ne voit pas fleurir une opinion, elle n’en a ni le temps, ni le moyen. C’est une graine qu’on mâche nerveusement, quand on ne sait plus quoi dire, pour se donner consistance, l’espace d’un mot, avant qu’il ne rejoigne la cohorte de ses semblables.

Une parole se propage à la vitesse du son. Une fois en tête, on lui donne un visage, une allure, une assurance, on la décore de quelques couleurs égarées puis on la lance à son voisin qui la rattrape comme il peut. Ce débit est du vent. Essayant de s’en persuader, il l’habille de quelques évidences. Il la jette à son tour. Un jour, on reçoit une parole qui ressemble vaguement à celle qu’une fois on avait émise. L’opinion est un souvenir.

Une pluie d’opinions s’affaisse d’un nuage de crédulités. L’opinion est d’autant plus prenante qu’elle est inconsistante, aucun moyen de la contredire. On peut agir contre la force d’une idée. On ne peut rien contre la faiblesse d’une opinion. Indifférent, on la laisse aller. Rejet de l’homme entier, l’opinion s’engage dans un détail, aveugle de tout le reste, elle est la négation de l’humanisme. Se soucier de ce qui frappe un instant, ignorer la diversité du lendemain. Un cerveau humain découpé en morceaux est réduit à l’état d’opinion. Affirmer ceci, passer outre cela. Survivre dans les résidus de son être. Esclave d’un effet sur le coup de dé d’une cause éventuelle. Un minimum de logique, un maximum de certitude, le tour est joué.

On reconnaît une opinion à ce qu’elle ne laisse aucune place à une réponse. Lisse, elle ne supporte pas la moindre contradiction. Ne laisser aucune chance à l’adversaire. Le toiser en lui jetant des pierres. L’opinion est anonyme, qui se fait prendre peut toujours dire qu’il est innocent, il ne fait que répéter ce que tout le monde dit. Innocent des erreurs des autres. Rester innocent, inatteignable, l’opinion est une lâcheté comme une autre. L’éloignement est le gage du succès. L’accusateur condamne, l’accusation est pleine de failles, qu’importe, la victime se tait. Les coupables le savent qui ont leur défense toute faite. L’opinion ne sert qu’aux coupables en noyant l’anguille. Un règlement de compte pour ceux qui n’ont aucun compte à rendre.

Véhiculant des mythes et des angoisses, l’opinion est l’affirmation de l’inconscient. Qu’importe la déraison puisqu’il s’agit de jouer sur la peur. C’est en partageant une peur, qu’une opinion se propage. Un manque de confiance est le terreau. Peu importe la fleur, seule compte la racine. Nous acceptons ce qui est en nous, d’une façon ou d’une autre. Choquer, provoquer, c’est jouer sur une peur, sur le consensus qui la chasse. Une course effrénée, une opinion qui s’arrête meurt sur le coup. Des complices involontaires, des fratries d’un jour, une haine toujours.

Réduire l’opinion à ce qui est dit est une erreur, l’opinion réside dans ce qu’elle ne dit, ni ne montre. On résout une énigme policière en démontant la mécanique des faits, des gestes et des mots, on trouve un coupable par ses silences. Le coupable sait ce qu’il dit puisqu’il connait chaque détail du crime, l’innocent, dit n’importe quoi, il ne sait pas ce qu’il faut taire. Une opinion sait ce qu’il ne faut pas dire. Une indignation pour les nantis, un soupir pour les autres, du béni-oui-oui pour tous.

Bruegel, La parabole des aveugles

La révélation fait si peur qu’on noie tout le monde dedans. La vraie passe inaperçue. L’opinion noie le poisson le plus aguerri. Une acrobatie facile, tout le monde s’en fiche, une esquive, un oubli. L’opinion serait belle si elle était révolte, cri de désespoir, elle est conformisme. Une visière pour cacher ce qui dérange, mettre en valeur ce qui arrange. Aucun questionnement, aucun humour. Elle se moque des autres, elle pleure sur elle. Elle s’encanaille de fin du monde, clinquante de verroterie qui attise l’oreille, pas le cerveau. Désespérément morale. Un malentendu dans lequel on se glisse. Tout ce qui se prend au sérieux est ridicule. Pour chasser une opinion, il suffit de s’en moquer.

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Comments
2 Responses to “Pensée sur cours, opinion sur rue”
  1. audrey dit :

    Bonjour,
    Je vous prie de m’excuser. Je n’ai malheureusement pas trouvé comment vous contacter autrement que par commentaire.
    Je souhaitais vous faire découvrir le service Paperblog, http://www.paperblog.fr dont la mission consiste à identifier et valoriser les meilleurs articles issus des blogs. Vos articles sembleraient pertinents pour certaines rubriques de Paperblog.
    En espérant que le concept de Paperblog vous titille, n’hésitez pas à me contacter pour toutes questions ou renseignements…

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