El Greco (1541-1614)

Un des plus magnifiques peintres de tous les temps, une modernité de l’œil, pourtant méconnu, incompris, resté dans l’ombre. Pourquoi le génie met-il du temps à se faire reconnaître dans un monde qui croit tout connaître ? Il est des peintres comme des sources, on s’y abreuve de façon si évidente qu’on oublie qu’on se trouve devant une merveille.

Saint Luc, 1610

Différencier le technicien maitrisant la fabrication pour copier ce qui existe du créatif, certes imparfait, mais novateur. Le Greco est de cette race, un exceptionnel créateur nous entrainant dans l’ondulation de ses vibrations intimes. Modigliani nous emmène dans un monde de feu. Le Greco, près de trois cents ans avant, nous entraine dans l’ondoiement de son eau, une verticalité gothique, débarrassée des rigidités du contrefort. La liberté à l’état pur. Emmener avec soi ceux que l’on aime, les soutenir dans leur marche, ne jamais les diriger, les laisser aller leur voie, aucun diktat, celui qui n’avance pas librement ne va nulle part, celui qui va de l’avant chevauche contraintes et obstacles.

L’idée de génie, nous sommes aveugles, nous vivons dans un reflet. L’avantage, supprimer le superflu pour n’en saisir que le mouvement, ce qui est susceptible de monter. Nous vivons dans l’illusion de nous suffire et d’être une fin à nous-mêmes. En nous regardant, nous voyons le monde à notre mesure comme s’il ne devait plus jamais changer. La vie est faite de guerres, conflits, brutalités, il faut faire violence pour imposer la paix. La vie ne l’intéresse pas. C’est un contemplatif.

Les larmes de Saint Pierre, 1604

Domenikos Theotokopoulos est né à Phodélé, un petit village près de Candie (Héraklion ou Iraklio), capitale de la Crète, colonie vénitienne de 1211 à 1453. Son père Giorgios est receveur des impôts et marchand comme son frère Manoussos (1531-1604). Sa famille est de confession orthodoxe. Son nom apparaît en 1563 comme peintre d’icônes byzantines. En décembre 1566, il vend une icône représentant la passion du Christ pour le prix élevé de 70 ducats. Cet argent qui lui permet, en août 1568 (au plus tard, vraisemblablement en 1567), d’être à Venise afin de travailler dans l’atelier du Titien, l’immense portraitiste qui vient d’abandonner la dictature du contour au profit de la couleur. Il en est l’élève, pas le disciple, même s’il l’admire. Domenikos a faim de technique, le reste, il sait pouvoir le trouver en lui. Le dessinateur d’icônes est mort pour laisser place au peintre. La Crète n’est pas capable de nourrir un peintre plein d’ambition. Venise est un tremplin, pas une passion. C’est là qu’il met au point son style unique, en opposition avec le style ornemental des Italiens soucieux d’apparence. Peindre est une aventure intérieure.

Autoportrait, 1600

Vers novembre 1570, grâce à la lettre de recommandation de son ami Giulio Clovio (1498-1578), miniaturiste italien d’origine croate, il se rend à Rome, la capitale des Arts, où il est l’hôte du Palais Farnèse. Une chance exceptionnelle. Il continue d’étudier, apprendre ne signifie pas aimer. Il fait des portraits. Michel-Ange, mort depuis six ans, l’impressionne au plus haut point, mais il déclare, « c’est un homme bon, mais ne sachant pas peindre. » Un dessinateur vigoureux, mais un coloriste formel. Le grand débat de la peinture est lancé, les peintres qui donnent la prééminence à la couleur déterminant la lumière et ceux qui privilégient le dessin dont la couleur est la servante. Michel-Ange est chef de file des dessinateurs, Titien suivi du Greco, celui des couleurs. Que l’on ne s’y trompe pas, Le Greco est un dessinateur remarquable et un coloriste moyen, c’est avec cela qu’il révolutionne l’art.

La Sainte Famille, 1585

Il s’oppose à la Renaissance italienne qu’il rejette, mais c’est avec elle qu’il apprend son art. Il méprise l’individualisme, le fanatisme, le débordement, la dorure et les effets picturaux. L’authentique ne se trouve pas dans le détail, mais dans un mouvement. Homme austère, réservé, ascète, c’est un mystique. Surtout, c’est un être indépendant soucieux de liberté. La violence est là, canalisée, une force qu’il utilise pour se dépasser et dépasser les contraintes de son temps.

Il est renvoyé du Palais Farnèse en juillet 1572. En septembre, il s’inscrit à la guilde de Saint-Luc, la corporation des peintres. Avec deux autres peintres, il ouvre un atelier. Il disparaît, aucune trace de lui. Protégé du bibliothécaire humaniste du Palais Farnèse, Fulvio Orsini (1529-1600), connaissant Luis de Castilla depuis 1571 qui devient l’intime du Greco, c’est sans doute sous son entremise qu’il songe à s’installer en Espagne. L’Italie, à cette époque, offre une profusion de peintres se copiant tous plus ou moins les uns sur les autres. Une ambiance détestable pour un artiste.

Saint André et Saint François

Brisant l’esprit de géométrie de la Renaissance, il cherche la fusion. Triomphe sur la matière. La géométrie est une vision humaine rassurante. Aucune géométrie dans l’énergie. La matière s’évade d’elle-même. La ligne de fuite dans la perspective est une prison dorée. La stratégie de mettre le monde en boite en lui donnant les parures pour attirer les prisonniers venant y faire leur promenade en rond. La perspective nait dans un monde qui se referme sur lui-même, sur ses certitudes et ses dogmes. On crée une illusion et on ne peut plus en sortir. Le Greco est hanté d’évasion. Fuir la matérialité du monde, en saisir la fluidité, passer au travers de chaque chose, l’eau est une évasion.

Le paysage ne l’intéresse pas. Il peint la Vue de Tolède comme une personne. Ce mystique ne peint presque pas le Christ, il peint d’abord l’homme, des hommes qui côtoient un Christ qui leur ressemble. Des visages tristes, repentants, silencieux, d’une immense beauté, des corps allongés, des mains qui se tendent sans aucun signe de soumission. Les mains sont la vibration de l’âme. Des larmes de joies montant au ciel parce que le soleil n’est pas sur terre.

Vue de Tolède, 1599

Vers 1577, à l’âge de 36 ans, il est à Tolède où il reste jusqu’à sa mort. Son nom se trouve sur un registre madrilène daté de septembre 1576. C’est une période déclin pour l’empire espagnol. Le 14 mai 1569, Sainte-Thérèse a ouvert une fondation à Tolède. Un foyer de spiritualité. Tolède a perdu son prestige, mais la ville reste vivante grâce à son statut de capitale religieuse. Il s’y sent comme chez lui. Il sait le génie en lui et c’est en Espagne qu’il peut éclore, pas en Italie. Il peut naître à lui-même. Il réalise des toiles qui impressionnent le roi Philippe II. Le roi est amateur de peintures, il admire Bosch dont il collectionne les œuvres. L’art italien de la Renaissance doit son succès en montrant la politique sous un aspect religieux donnant son fondement légitime aux actes du roi. Greco répond au besoin, la religion place la royauté au premier rang.

Un succès vite déchanté. Le Martyre de Saint Maurice, peint en 1582, déçoit, pas assez italien, pas assez réaliste, pas assez de sang. C’est dans le massacre visible par tous que le pouvoir trouve sa raison d’être. Saint Maurice, commandant de la Légion égyptienne, est en grande conversation devant ses généraux, ceux de Philippe II. Maximien fait tuer tous les soldats égyptiens chrétiens quand ils refusent de sacrifier aux dieux. Rien n’évoque ni violence, ni peur, ni martyre, aucun voyeurisme, de l’art, le roi est déçu, il l’oublie. Il préfère engager des peintres italiens.

Le martyre de Saint Maurice, 1582

Un Greco abandonnant les contingences matérielles pour s’épanouir dans la mystique ? Ses personnages s’allongent. Ils tendent vers dieu parce qu’il faut bien tendre vers quelque chose, mais ce que montre d’abord le peintre est une tension. La priorité est donnée à l’expression. Que l’on supprime dieu, sa peinture n’en a que plus de force. Ses références religieuses sont une nécessité à l’époque d’une Espagne intégriste. Elles lui permettent d’exprimer une émotion exceptionnelle, si l’on ôte ces références, ce que nous voyons aujourd’hui, sa peinture reste intacte.

Il épouse Jerónima de las Cuevas dont il a un fils, Jorge-Manuel (1578-1631). Le Grec est devenu espagnol même s’il continue de signer ses tableaux en grec. En 1582, il sert d’interprète au tribunal de l’Inquisition de Tolède pour défendre un domestique athénien de 17 ans accusé d’hérésie, finalement libéré. Il travaille comme architecte au Cigarral de Buenavista, un lieu où le cardinal Sandoval y Rojas aime réunir l’élite intellectuelle et artistique de la région.

Cardinal inquisiteur Fernando de Guevara, 1600

Il a donc aussi été architecte et sculpteur. Il reste très peu de lui. Son travail d’architecte a disparu, de son œuvre de sculpteur, presque rien, une vierge et un christ taillés dans le bois. On songe à Modigliani, son frère spirituel, l’eau et le feu, un sculpteur qui se révèle dans sa peinture. Il peint sur commande, mais selon son style. Il ne transige jamais, à prendre ou à laisser. S’il s’intéresse aux problèmes religieux, il se passionne pour la philosophie. On le dit philosophe et érudit, passionné par les débats. Il n’est ni théologien, ni dogmatique, mais ouvert sur le monde. Il écrit sur la peinture, l’architecture et la sculpture, malheureusement, rien ne nous est resté.

Saint Martin partageant son manteau

Le Greco habite dans une maison qu’il loue assez cher au marquis de Villena, soupçonné de pratiquer la magie. On peut reconnaître un homme ouvert sur le modernisme et le progrès humain. L’obscurantisme de l’inquisition fait des ravages dans l’élite. Le peintre vit dans un certain luxe. Il est reconnu et estimé, recevant de nombreuses commandes. Il travaille pour des moines qui lui reprochent son manque d’orthodoxie. L’artiste refuse les concessions, il accepte de baisser son prix. Les moines se soumettent à sa volonté parce qu’ils apprécient son travail. L’argent est suffisant pour lui permettre d’avoir un train de vie supérieur. Il lui permet surtout de rencontrer les gens qu’il admire, humanistes et beaux esprits.

Il est le premier peintre en Espagne à ne pas payer la taxe redevable pour tous les artisans, obtenant ainsi le titre de peintre libéral, l’égal d’un poète ou d’un écrivain, d’un créateur. D’après le témoignage de Jusepe Martinez, il gagne beaucoup de ducats et se plait à les dépenser en luxe ostentatoire. Ce qu’il refuse obstinément dans sa peinture, il le cultive dans sa vie. On raconte que des musiciens jouent à chacun de ses repas. À cette époque, la musique est considérée comme un luxe. Ce qui paraît une pompe aux yeux de ses contemporains est une originalité tenace. La musique lui est essentielle, pas le repas qui reste parcimonieux. L’inventaire de ses biens ne révèle aucun luxe ostentatoire, si ce n’est en peintures. Le mobilier est secondaire, utilitaire. L’inventaire du 12 avril 1614 parle de 241 tableaux. 25 nous sont parvenus. Le fait qu’il désigne son fils comme son légataire universel dans son testament prouve qu’il n’est pas officiellement marié avec Jerónima.

Immaculée conception, 1613

On ne sait rien de l’homme, reste l’œuvre. La vie du peintre ne nous est connue que par ses ombres. Sans être profondes, elles sont colorées, timides. L’ombre est aveu, elle révèle la lumière. Le Greco est l’antithèse du décoratif. Tout ce qui n’a pas de sens, tout ce qui n’élève pas, n’a, à ses yeux, aucun intérêt. Dans un style différent, Velasquez, qui l’admire, achète ses œuvres pour l’Escorial, il en garde pour lui.

C’est un méditatif. On le voit cheminer en quelque allée pour prendre possession de l’impression qui l’envahit ou s’arrêter à dévisager, sans en avoir l’air, les gens autour de lui. On constate une unité évidente entre la plupart des visages qu’il a peints. Doit-on en conclure qu’il se représente lui-même dans ses toiles ? Ce qui se dégage avant tout de son œuvre est une naïveté savamment entretenue. Devant dieu, comment ne pas rester un enfant ? La spiritualité de l’enfance, de l’étonnement, de la curiosité, de l’amour, écarter l’eau pour voir ce qu’elle cache, ce qu’elle renferme.

Fray Hortensio Felix Paravicino

L’enterrement du Comte d’Orgaz, œuvre charnière. Le peintre a 45 ans. Il est en pleine possession de son art. Le peintre précis est là, en bas sur la terre, une peinture de son temps, des gens qu’il convient d’admirer pour leur fonction prestigieuse. Une respectabilité nécessaire, mais commençant à se dissoudre dans cette spiritualité vitale qui fonde tout ce qui existe, l’apparence se diluant dans l’essence du peintre. En quoi cette Espagne de l’Inquisition peut-elle convenir à l’enfant débordant d’amour ? L’humain s’enferme en lui-même. Il faut lui donner les moyens de sa libération non par oukase, par une vision, une suggestion, celle d’un monde où tout se fond en tout. En bas, ces hommes sont comme soudés entre eux, ils jouent un rôle, chacun de leur côté. Au premier plan, l’enfant (sans doute le fils du peintre) rappelle que c’est d’un mort dont il s’agit. Les regards se lèvent au ciel. Un ange transporte l’âme du défunt sous forme d’un bébé. Saint Pierre se tient prêt à ouvrir les portes du paradis. La lumière du christ inonde le tableau. Plus de comédie et de faux-semblants, l’apparence est diluée. Sans miracle, par la seule passion, le matérialisme est vaincu, l’art triomphe.

L'enterrement du comte d'Orgaz, 1588

Laocoon exécuté vers 1610 est un chef-d’œuvre d’une incroyable originalité et force. Dans l’Énéide de Virgile, Laocoon est un prêtre mettant en garde le peuple de Troie contre le cheval de bois laissé par les Grecs. Pendant que ses fils préparent le sacrifice d’un taureau pour le temple de Neptune, la déesse Minerve envoie des serpents pour les tuer. Greco place la scène devant Tolède, le cheval se trouve devant l’une des entrées principales de la ville. Le dynamisme de l’œuvre est donné par la fluidité des corps nus. Deux sont à peine esquissés.

Laocoon, 1608

Il travaille sur des toiles de lin peintes en blanc. Il recouvre la toile d’un fond rose. Au pinceau noir, il trace les contours tout en marquant les effets d’ombre, en noir et en carmin, et de lumière, en blanc. C’est un esprit méthodique qui ne laisse rien au hasard. Sa palette se réduit à cinq couleurs, blanc, noir d’ivoire, vermillon, ocre jaune et laque de garance. Une terre ingrate qu’il faut travailler sans s’aider des couleurs de la vie. La vie a des couleurs, c’est un manteau lui servant à couvrir sa nudité. Dans l’eau, on se dénude, on se fait léger, on se débarrasse de tout ce qui entrave les gestes. Question de survie.

Précurseur de l’impressionnisme, la couleur domine le dessin, plus exactement, elle fait le dessin. Son fils spirituel Velasquez continue la leçon. Des teintes minimums, une symphonie de dégradés jusqu’à atteindre le gris apparaissant pour la première fois dans l’art occidental. L’enluminure est vaincue. La peinture moderne est née. La couleur n’est pas une décoration, elle est la vie. Le Greco invente notre façon de voir. Il simplifie pour s’emparer de l’essentiel.

Saint Jean l'évangéliste, 1604

Cet homme en avance de plusieurs siècles s’est fait emmurer dans la vague de la Renaissance italienne puis française. Il ne fait pas bon être voyant dans un monde d’aveugles. La mode est un aveuglement quand elle se replie sur elle-même sans comprendre que chaque chose porte sa fin en soi, cette fin qui pousse une autre à surgir. Le XVIIè siècle voit en lui un désordre de dislocations et de couleurs fades. Les romantiques le découvrent, mais en le cataloguant d’une malédiction et d’une folie qui sont des inventions d’adolescents. « Il y a des abus de blanc et de noir, des oppositions violentes, des teintes singulières, des attitudes strapassées… dans tout cela règnent une énergie dépravée, une puissance maladive qui trahissent le grand peintre et le fou de génie. » Théophile Gauthier (Voyage en Espagne, 1843). Pour le musée espagnol, s’ouvrant en 1838 au Louvre, le baron Taylor achète des Greco et des Goya. Le public ne suit pas. Degas, ce peintre que l’on retrouve à chaque page de l’histoire de l’art possède une peinture du maître. Un admirateur.

Le cinquième sceau de l'apocalypse

Vers 1900, la génération d’artistes voit en Greco le précurseur de la peinture contemporaine. Franz Marc affirme que « Cézanne et Le Greco sont des frères spirituels. Almanach du Der Blaue Reiter(le cavalier bleu) de 1912 » Qui peut mieux que Picasso comprendre la portée du Grec espagnol ? La période bleue est une transposition du vieux maître. L’œuvre qu’il affectionne, Le Cinquième Sceau de l’Apocalypse, réalisé en 1614, non fini, révèle une puissance hors du commun. La matière disparait, laissant place à des formes, la peinture à l’état pur.

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