Diane Arbus (1923-1971)

La photo écarquille les yeux de ceux qui s’y confrontent. Elle pose une loupe sur la vie. L’œil ne regarde pas, il confirme ce qu’il perçoit. L’aisance apparente de la photo nuit à sa qualité. On la dit facile. L’image offre un semblant de vérité, on passe à côté de ce qu’elle cache. On peut refuser l’imagination délirante ou trop sage d’un peintre ou d’une fiction. On se replie derrière ce n’est qui pas authentique. La photo culpabilise l’œil, incapable de fuir, emprisonné dans cette image qui conforte, des détails et une réalité inimaginables, vrais.

L’imaginaire appelle l’imaginaire en une valse sans fin dans les labyrinthes des rêves. On l’accepte, on y plonge, parcourant la mélodie des émotions. La peinture est une échappatoire, il suffit de dire non, la magie s’efface. La photo s’impose, on ne peut pas plus la fuir qu’on ne peut échapper aux contingences du quotidien. Elle révèle le choquant, ce que l’on croit n’appartenir qu’à la vie, ce qui n’est visible que par l’œil éclairé. Elle étale au grand jour ce que l’on ne saurait voir sans une logique effrayante.

1968

Montrer ce que l’on ne doit pas voir. L’essence de la photographie. Libérer l’œil de morale, l’immerger dans le cynisme de la vie, le contraindre à étendre sa vision, lui imposer ce qu’il refuse de saisir. Toute l’œuvre de Diane Arbus se trouve dans cette phrase. La vie de l’après-guerre est un paradis, celui d’une existence triomphante de luxe, tout semble possible aussi loin que le regard porte. Mais cette portée en gomme méthodiquement les aspérités. Cacher ces déconvenues qui brisent l’élan, nous remettre au cœur d’une vie cruelle, impitoyable et difforme. La vie nous déforme. On fait comme si de rien n’était, on se cache derrière l’apparence.

Autoportrait avec sa fille Doon, 1945

La photo propre peut avoir un aspect sale. Elle montre ce que nous attendons. La photo sale peut être propre, elle dérange avec ce que l’on ne veut pas savoir. La vie, ce n’est pas montrer, c’est cacher ce qui se digère mal, ce que l’on ne veut admettre, que l’on terre en quelque secret oublié. Tout ce qui rappelle le secret est sale.

Russian midget friends, NYC, 1963

Teenage Couple on Huston Street, NYC, 1963

Diane est une artiste en nous montrant ce que nous refusons de voir, ce que nous mettons dans les poubelles de la société, ce qui dérange la conformité. La forme se polit pour donner raison, offrir beauté et réconfort, la vie bourgeoise. Faire comme si tout était parfait. Une image sombre laissant apparaître ce qui rassure. Cette vie que le capitalisme américain offre à ses citoyens est une mort dorée, une gigantesque hypocrisie. Frida Kahlo le montre. Il faudra des années pour ouvrir cet œil silencieux, briser cette vision aveuglante d’un monde qui n’existe pas. La photographie aide les gens à ouvrir les yeux. Une image que personne ne peut contester éclate en mille morceaux cet aquarium dans lequel nous baignons nos certitudes.

La guerre du Vietnam, sa médiatisation grâce à la photographie ayant révélé de grands génies de l’œil, a profondément modifié l’enthousiasme de la population américaine, puis, par effet de dominos, du monde. Il y a un avant-guerre et un après-guerre. L’insouciance de l’avant, la fuite de l’après. On ne veut rien voir, mais, ce qui touche de plein fouet, il faut le regarder. Il devient impossible de fermer les yeux. L’abomination se rappelle à notre souvenir. Fascination de l’horreur. Voyage d’un excès à l’autre. Le balancier de la conscience, enfer, paradis.

Mexican Dwarf, NYC, 1970

Il y a des gens qui se suffisent de ce qu’ils voient. D’autre pas. Il faut se donner les moyens de voir, ce n’est jamais simple. Un appareil photo peut y aider, encore faut-il le triturer pour en sortir quelque chose. Avant de s’énerver sur une technique laborieuse et capricieuse, il faut trouver les bons réglages en soi. Il est facile d’enterrer l’œil dans un appareil photo. Il fait le travail, le résultat est resplendissant de détails, on s’en émerveille, on tourne en rond. Diane avance.

Tattoo Man, 1970

Courageuse jusqu’à l’imprudence, cette femme est faite pour dépasser ce que l’on attend d’elle. Elle nait le 14 mars 1923. Elle est belle. Très vite, elle devient une personne insatisfaite. Rien ne lui convient. Jeune, elle pique des crises de nerfs pour un oui ou un non, quelque chose ne va pas, elle le fait savoir. Elle est d’autant plus exigeante qu’elle regarde partout, elle voit plus que les autres. La peur de passer à côté de quelque chose, d’être dépossédé de son œil, devient une hantise.

Son grand-père maternel, Frank Russek, juif polonais, a fait fortune grâce à de lumineuses idées sur la mode féminine dans la fourrure. L’idée est de fabriquer des vêtements sophistiqués à un prix abordable. Sa fille Gertrude Russek épouse David Nemerov, juif russe, étalagiste dans le magasin Russek, un excellent tailleur plein d’idées et d’ambition, un « frimeur » selon Diane. Le couple est riche et aime le montrer, un amour de façade. Le couple se complait dans l’apparat, ne pas voir ce qui se terre derrière. Gertrude est égocentrique, neurasthénique et dépressive. Privilégiée, choyée, Diane s’installe dans l’illusion d’une vie aisée. « L’une de mes plus grandes souffrances dans l’enfance, c’était de ne pas connaître l’adversité. On me maintenait dans une irréalité dont j’avais conscience et ce sentiment d’immunité était douloureux. » Pour découvrir le monde tel qu’il est, il faut sortir de soi, de ses illusions. Découvrir le réel en échappant aux voies tracées. Elle observe avec attention les inconnus croisés dans le métro, surtout ceux qui ont un comportement inhabituel. Elle a la curiosité gentille.

Identical Twins, New Jersey, 1967

La grande dépression est une catastrophe pour la famille. Le magasin périclite. Tout miser sur le luxe en période de crise est une erreur. La famille conserve son train de vie. Diane reçoit une éducation de princesse. Elle est brillante, elle est timide, elle a peur de tout. Elle se sent attirée par le noir, elle qui est blanche. La petite princesse comprend qu’elle est de pacotille. Elle est intelligente, elle se sent bête. Très tôt, elle comprend l’illusion du monde. Excellente dans les arts, elle dessine, peint et sculpte avec aisance et talent. Imaginative à l’excès, elle a la graine de l’artiste. Les trucs de filles de son âge l’ennuient prodigieusement. Admiratrice de peinture, elle va au Metropolitan afin de contempler les Greco. Elle lit des poèmes. Elle déteste la simulation, cette façon de s’enfermer dans un rôle limité. Avec la reprise économique, la fortune des parents se reconstruit rapidement. La peinture reste sa référence absolue en matière d’image. L’impression, influence de l’impressionnisme, devient son univers. Son problème est d’en trouver l’expression, obliger le spectateur à se pencher sur ce dont il reste aveugle.

Young man at home, NYC, 1966

Elle prend des cours de peinture avec Dorothy Thompson, la styliste de Russek, ancienne élève de Georg Grosz. Ce montreur d’enfer, Grosz, devient son peintre préféré. À 14 ans, elle tombe sous le charme de Allan Arbus (né en 1918), on croirait son frère, préposé à l’exécution de maquettes, étudiant au City college le soir, dont la famille est originaire de Varsovie. Coup de foudre. Les parents de Diane refusent cet amour précoce. Allan lui fait découvrir son corps. Elle se lance dans la danse. Amoureuse d’Allan, elle cherche à fuir une famille qu’elle méprise, rêve d’indépendance. Les moyens moraux de cette liberté, elle les possède. Pour accélérer les choses, elle n’entre pas à l’université malgré ses bons résultats scolaires. 

Jewish giant with his parents in the Bronx, NYC, 1970

Un mois après ses 18 ans, le 10 avril 1941, elle épouse Allan. Son travail, dès lors, est de se dévouer pour son homme. C’est lui qui lui apprend les rudiments de la photo qu’il étudie. Durant la guerre, il est engagé comme photographe. Une fille, Doon, nait le 3 avril 1945. Elle est une bonne mère. Après la guerre, Allan devient photographe de mode. Diane suit le photographe et la photographie. Elle apprend à développer, fascination du processus chimique, l’alchimie de l’art. Ils travaillent ensemble. En janvier 1947, ils obtiennent un travail chez Glamour. Le photographe roumain Martin Munkacsi, en 1934, révolutionne la photo de mode en fixant le mouvement. Les femmes bougent et n’adoptent plus de poses théâtrales. La photo de mode devient un marché en essor. En réalité, ni Diane, ni Allan n’apprécient ce milieu artificiel.

Martin Munkacsi, The pudle jumper 1934

En 1951, le couple décide de voyager en Europe. Pour Diane, c’est une révélation. Pour ouvrir l’œil, rien ne vaut de le placer dans des situations qu’il ne connait pas, du moins s’il reste suffisamment curieux de comprendre. L’Espagne est marquée par Le Greco, la référence. La France, avec Vence, c’est Matisse, « la salle de bain de dieu », selon l’expression de Diane. Paris puis Rome, en décembre 1951. L’œil ne lâche rien, comprendre ce qu’il voit, supprimer l’apparat, saisir l’essence. Le 16 avril 1954, elle accouche d’une deuxième fille, Amy. Elle s’épanouit dans son rôle de maman, dans sa tête, elle reste la grande sœur. Une vie nourrie de normalité, elle s’y plait, elle ne s’y reconnaît pas. C’est dans la diversité que l’on existe. La normalité est un miroir que l’on se tend les uns aux autres. « Je suis née en haut de l’échelle sociale, depuis, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour dégringoler. (1968) » Enfant choyée, elle n’est pas armée pour affronter l’existence.

Le vison ne fait plus recette, les parents de Diane vendent tout, ils se retirent. En revanche, le studio Arbus trouve enfin son rythme de croisière, les grandes revues lui commandent des couvertures. La télé n’en est qu’à ses débuts, les magasines de photos font fureur, l’âge d’or, une époque charnière. La star de l’époque, digne successeur de Munkacsi, est Richard Avedon. Allan Arbus est un excellent technicien, pas un créatif, il s’essouffle vite. Allan, qui rêve de devenir acteur, se décourage de la photo, Diane est en train d’y naître, elle ne quitte plus son Leica (loin du grand format nécessaire à la mode). Elle se concentre sur ses proches, elle n’ose pas encore sortir d’elle-même. La photo de mode, quoiqu’on en pense, est routinière, une invention de l’image, pas une création. Diane étouffe. Un gagne-pain sans avenir, figé dans l’illusion d’une apparence. Elle craque et délaisse le stylisme. Elle commence à sortir, photographier des inconnus dans la rue, elle est encore trop timide.

Lisette Model, Baigneuse, Coney Island, 1941

Lisette Model devient son idole, une mère spirituelle. Elle s’inscrit à ses cours en 1958. « Ne prenez rien tant que le sujet ne vous donne un coup de poing dans l’estomac. » L’idée majeure de Model est qu’il faut photographier ce qui nous appartient déjà un peu, ce qui est en nous. Fuir l’artificiel est le moteur de l’art. Diane est une angoissée, qu’elle photographie l’angoisse. Photographier ce qui est interdit, ce qui suscite la peur. Diane, la timide, sait que la terreur à surmonter est en elle. Si prendre une photo ne provoque pas en nous une réaction violente, à quoi bon photographier ? Saisir une scène générale, c’est se perdre en elle. Faire un gros plan, c’est mettre le doigt sur ce qu’il ne faut pas, là où il faut frapper. La confiance est là, poussée par l’amitié entre Lisette et Diane. Le réel est fou, l’art est un délire, la photo est une folie, c’est une raison pour en faire. Accaparée par ses filles, Diane ne peut pas encore s’y lancer à corps perdu.

Lisette Model, Flea Circus, New York, 1945

La photographie demande une pensée artistique, mais son aspect physique nécessite du courage. On se tient devant une personne dont on sollicite l’inattendu, n’importe quoi du moment que ce qui s’en dégage impressionne l’œil. Ce sentiment d’entrer dans la vie des gens, de les bousculer, de leur voler un instant de vie n’est pas simple à gérer. Il faut beaucoup d’agressivité, d’orgueil aussi. Le plus difficile, se faire confiance pour aller au bout de soi. Ce n’est pas avant 1961, elle a 38 ans, que Diane se lance dans la prise de vue. La femme se révèle dans son rôle de mère, donner à sa fille ce qu’elle n’a pas eu, c’est dans la photo qu’elle s’éclaire, offrir à l’expression le sens qu’on lui refuse.

Aller là où l’on ne va pas ordinairement, déceler ce qui ne doit pas être montré. Un travail de chirurgien, dépecer le réel jusqu’à lui faire rendre grâce, l’obliger à révéler ses secrets. Un viol aussi, tuer la féminité, mais aussi la masculinité. Ne pas se terrer derrière sa féminité comme certains hommes se cachent derrière leur masculinité pour assumer leur existence branlante. Ce que l’on appelle masculinité ou féminité est un argument pour justifier tel ou tel comportement. Une parade derrière laquelle on range tout ce que l’on ne sait pas vivre. Des questions harassantes se ramenant à une : qui suis-je ?

Woman with accessories, NYC, 1967

Elle aime l’ambiguïté qui débouche sur le conflit. Elle ne voit pas les choses, mais leur mouvement. La vie impose une couleur dont on suit les dégradés comme autant de sentiments. On se laisse aller à la beauté de ce que l’on voit. Une immensité de saveurs nous laissant passifs. Dans le noir & blanc, rien n’est jamais blanc, ni noir, entre les deux, des variations infinies où l’on n’est jamais sûr de pouvoir arrêter le regard. Ce que l’on croyait acquis devient source d’errements et de fascination. Dans ce monde apparemment figé, l’effet de transition crée un mouvement dans lequel on se perd avec la délectation d’une découverte.

Diane doit gagner de l’argent. Plus vrai encore après sa séparation avec Allan même s’ils restent associés pour le studio qui ferme définitivement en 1969 (date du divorce officiel). Faire des photos est une chose, savoir les vendre, une autre. Gagner de l’argent pour un artiste est la contradiction qu’il doit surmonter. On se rend sur la place publique et on se vend au plus offrant. Par quel miracle est-on reconnu à sa valeur ? Il y a des artistes qui ont le sens commercial affiné. Richard Avedon est un business man, pas Diane.

Jeune famille de Brooklyn sortant le dimanche, 1966

Le monstre n’est pas l’anomalie qui confirme le normal. Le spectateur rechigne à admettre la monstruosité autant chez les autres qu’en lui. Pour porter son regard au-delà des convenances du moment, il faut se faire brutalité. La tête de l’emploi, ce destin qui colle à la peau, est la pire injure que l’on puisse faire à un être, le cataloguer, le ranger dans un tiroir, ne le sortir que lorsque l’on en a besoin, en faire un jouet, un mannequin, simplement parce qu’il en a l’air. Et si on lorgnait au-delà des apparences ? La condescendance est une autoroute réglementée, on s’y engage en toute sécurité, tout est conçu pour le confort, on se sent prêt à aller au bout du monde, on fait du sur-place. Le monstre dérange.

Handicapés mentaux, 1971

Diane se passionne pour le film de Tod Browning de 1932, Freaks. Le monstre dégage une émotion exceptionnelle. Il paraît répugnant, il est trahi, il semble qu’on ait tous les droits de le détruire. En sortant de la normalité, on rencontre des monstres, dès que l’on affaisse le paravent du normal, nous sommes tous des monstres. Il ne reste plus à Diane qu’à ouvrir la porte, la porte des gens n’importe lesquels, l’ultime déclenchement. L’interdit. Une immense solitude que l’on comble comme on peut. Fin 1959, le mensuel Esquire, le « magasine des hommes », lui propose une commande. Elle se lance. En 1961, son ami, le peintre et photographe Marvin Israel (1924-1984) devient directeur artistique au Harper’s Bazaar, elle est commercialisée, non sans mal, ses photos effraient certains. Le miracle américain, l’Europe se complait dans un monde propre.

Handicapés mentaux, 1971

En 1962, elle abandonne le Leica pour le Rolleiflex. Elle veut plus de clarté et de netteté. Pour rendre le drame de la vie, toutes ses contradictions, il est nécessaire de bien voir. L’œil s’agrandit pour laisser passer plus de lumière, celle de l’obscurité. Sans être directement concernée par la guerre du Vietnam, elle participe à toutes les manifestations de paix. En réalité, elle reste à la périphérie des manifestations pour saisir des expressions dans la foule. En 1970, elle participe à la marche pour la libération des droits des homosexuels. Sa timidité est partie, elle mitraille les gens. Quand elle veut une image, elle est prête à tout pour l’obtenir. Femme, elle n’hésite pas à jouer de son charme et ça marche. Remettre en question. Une photo se fabrique, si la tension n’est pas là, il faut la provoquer d’une façon ou d’une autre, question de confiance et de volonté, le talent d’un photographe. Elle vend.

Handicapés mentaux, 1971

La frontière entre les sexes la passionne. Le monde des homosexuels, travestis et transsexuels est le sien. Un monde onirique parfois sordide, voire effrayant. Ce monde se laisse faire sous sa griffe parce qu’il l’aime. Diane chasseresse. Sa force, on se sent prêt à la suivre n’importe où, un monde de confiance. Elle dérange le public. Quelques expositions dont celle au Museum of Modern Art, MoMa, en mars 1967, lui donne une réputation internationale. Sa vision s’impose et devient une norme pour de nombreux admirateurs. Le regard n’est jamais gratuit. Un engagement, une prise de position, une coloration, une intensité, le regard fait le monde. Ce que l’on appelle le normal est un œil fermé. Mais apprécier ne signifie pas comprendre. Revers de mode, on en suit les contours sans en saisir les détours.

Handicapés mentaux, 1971

Peur de vieillir, Diane couve cette angoisse depuis toujours. Son caractère est dépressif. Ce succès qui prête une prétendue réussite est un tombeau pour la création. Elle est célèbre. Elle carbure aux antidépresseurs, elle devient irascible, elle s’enterre dans le malheur. Cette confiance si chèrement acquise lui échappe. En réalité, quand elle ne regarde pas le monde, elle s’endort sur la normalité d’une vie qui lui a souri. Une vie de rêve qui s’épanouit dans le cauchemar, un cauchemar qui s’épuise dans le rêve. Tiraillée à la confluence de plusieurs mondes, elle est écartelée. Diane a eu de la chance, cette chance devient une pesanteur. C’est en se faisant violence qu’elle parvient au génie.

Two men dancing at a drag ball, NYC, 1970

Il y a quelque chose de transitoire dans tout ce que fait l’humain. Vouloir que le monde s’arrête à soi est la maladie de ceux qui vivent mal les transitions comme s’ils devaient s’y perdre à tout jamais. Quand on est artiste, on est centre du monde. Prendre une photo, c’est arrêter le temps, faire comme s’il n’existait plus, comme s’il existait quelque chose de définitif méritant qu’on s’y arrête pour toujours. Une folie comme une autre. Refuser d’être de passage, s’enfoncer est le piège, on donne plus de place aux racines qu’au reste. On s’enchaîne à la raison de ses ambiguïtés. L’épreuve, garder sa dignité, là est peut-être l’ultime moteur de Diane, montrer des êtres dans leur réalité gardant la tête haute. La dignité est la seule vérité de l’être, tout le reste est un moyen fluctuant pour y parvenir tant bien que mal. Le plus difficile, durer.

Dominatrix embracing her client, NYC, 1970

Malgré sa notoriété, elle ne vend pas suffisamment pour la vie matérielle qu’elle espère (une femme est payée deux fois moins qu’un homme). En 1970, elle fait un reportage sur les handicapés, des personnes innocentes et sans gêne aucune. Devant son objectif, ils jouent sans arrière-pensée. Elle ne photographie pas des handicapés mentaux, elle se photographie elle-même. Un travail épuisant. C’est toujours soi qu’on raconte quand on parle des autres. Elle se coupe d’un monde où elle ne se reconnait pas. Elle se suicide le 26 juillet 1971 en avalant des barbituriques et en se taillant les veines dans la baignoire. Le temps emporte avec lui le meilleur, il laisse le pire, mais, avec d’autres yeux, il devient le meilleur.

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Comments
4 Responses to “Diane Arbus (1923-1971)”
  1. marc lessard dit :

    Hum cette semaines une femmes de notre époque avec c’est qualité et c’est défaut

  2. Encore un article de grande qualité, merci chère Céline

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