Journal d’une intruse

Un âge, une mort. L’énumération infernale de chiffres aveugles, des armées de doublons. Le double de ce qui n’existe pas. Le reflet éperdu d’une ressemblance. Le miroir appartient à tous, le double n’appartient qu’à lui, je n’appartiens à personne. L’extrême limite, ultime instant où l’être devient réflexion, où l’original devient copie, la frontière de ce que je suis et de ce que tu es, y poser un campement, abattre la forteresse et tendre la main se brisant sur la glace d’un miroir. Morte-vivante, je suis passée à côté de tout, tout est passé à côté de moi. Un cadavre en sursis. Surgie d’un hasard, j’ai la place de l’étrangère. Pas invitée, tolérée, une naissance inaboutie.

Domenico Fetti, La mélancolie, 1620

Esprit dans une matière récalcitrante, tout aurait pu être pire. Le pire ne nourrit pas sa femme. Il la renforce quand elle supporte, mais il ne lui apporte rien, un destin s’épuise. Cela ne sert à rien de survivre. Morte ou vivante, la belle différence, tout se réduit à un résultat lamentable, je n’ai plus les yeux pour pleurer, évaporés, une étincelle, insuffisante pour un brasier.

Comblée de bonheurs, le malheur est enraciné en soi, une cicatrice purulente qu’aucun baume n’apaise. Faire comme si rien n’a de prise sur soi. Enduire son âme d’une huile épaisse où tout glisse, une chute où se foudroient les rêves. Raffinement de l’effondrement, la noirceur s’apprivoise. Séjourner dans le commun des mortels, mortelle communion. Ne pouvant vivre avec les autres, je vis au-dessus d’eux, seule, une toile dont je tisse chaque lien avec prévenance.

Cet homme aimé, il vit en moi. Né femme, un homme loge en moi. Ultime paradoxe d’une existence ratée, je n’ai jamais joui de lui, se terrant dans le silence de mon être. Exprimer ce mâle, abandonner mon corps suave de femme ? Regarder les autres partir n’est pas une activité comme les autres, souffrance immobile. Faire semblant d’être comme lui, endosser ses défauts, ne jamais profiter de ses avantages. Affublée des haines de la vie, il faut faire avec le peu d’amour resté en nous. Faire ce que l’on peut, il reste peu à faire. Les gens ont la mémoire du bonheur et du malheur qu’ils s’inventent, pas de celui qu’ils vivent.

Artemisia Gentileschi, Femme au poignard

Les travers de la vie, plus invisibles les uns que les autres, ils n’existent que pour nous, filin transparent nous reliant au passé baveux d’imaginaire. La pesante superficialité de l’existence nous absorbant à ce que nous en attendons. Nous tournons en rond autour de quelques souvenirs tronqués que nous essayons de faire vivre sans comprendre qu’il faut les oublier pour se remplir de ceux à côté desquels nous passons. Voir passer au loin ceux qui ne daignent tourner leur regard vers nous.

Le voir partir, sachant qu’il ne reviendra pas. Malheur de se savoir saine et sauve. La tête haute baissée ventre à terre, la comédie du bonheur. L’œil suit l’acteur sans faire attention au figurant traversant silencieux son ombre. Qui se demande ce que devient celui qui perce l’existence dont nous colmatons la béance ? Une désespérée à la recherche effrénée de son désespoir. Rien ne va ensemble, qui s’en préoccupe ? Une haine sans objet, une violence sans victime, un avenir sans lendemain, une beauté sans laideur, une aimée sans amour, seule avec elle.

L’intruse, caressée par les sables mouvants de la vie, sent chaque instant s’ankyloser un peu plus. Elle n’y peut rien, personne ne peut lutter. Elle s’enfouit comme elle se glisse sous une couverture, jusqu’à s’endormir pour s’éveiller dans un cauchemar, un pantin désarticulé essayant de se mettre en marche. Une hallucination amoureuse empêtrée dans les ficelles d’une manipulation maladroite. Colombine sans son Arlequin, une marionnette labyrinthique s’en va son chemin, son montreur en prend un autre, ils se cherchent, quand ils se trouvent, ils ne se reconnaissent pas.

Étouffée de cette tromperie me plongeant, à peine tenue par les talons, dans une mare d’avanies et d’erreurs. Je me déchire le visage de mes ongles jusqu’à arracher la peau, la chair sanguinolente, une hideur absolue, ma vérité. Écorchée vive, dégoulinante de sang, je me saisis d’un rasoir usé. J’entreprends méthodiquement de découper chaque parcelle de mon corps afin d’en expurger le suc adipeux. Affiner l’être à l’extrême afin que la coquille tombe d’elle-même, inerte, inutile, vidée de sa moelle, les parties de moi s’envolant au gré de ton haleine, l’haletance d’une jouissance quand tu prends par la main ton sexe en me lorgnant.

Goya, Désastres de la guerre, Elles ne veulent pas !

Il me voit, il me menace, montre le poing, il me terrorise, je le vois excité, il me lance des coups ignobles, presque avec tendresse. La bave descend des commissures de ses lèvres, plus un humain, une bête, je ne suis plus rien. Il me frappe, s’enfourne sur moi, son poids est écrasant. Je résiste de toutes mes forces, je refuse de céder, la douleur n’est rien, il n’entrera pas. À chaque hurlement, un coup, tuméfiée de l’intérieur. Ne pas céder à son rythme effréné, prendre le contre-pied de chacune de ses enjambées. J’ai mal. Le baiser sulfureux de la mort, une pestilence nauséabonde, un membre laborieux me laboure de sa faux.

Je ne sens pas de sexe en moi, je sens sa puanteur m’ébouillanter de crasse, je me sens atrocement sale. Dernier sursaut, un coup de pied dans la capote du cauchemar. Abrutie de souillure, meurtrie de pourritures, porteuse d’un enfant terrifiant de haine, ardent besoin de quitter ce corps immonde. Pourquoi moi ? Douleur de ne plus pouvoir se faire aimer, se faire détester, rejeter. Se rendre fétide pour qu’il me lâche. Ne plus jamais être ravissante. Soûlerie d’abjections. Je ne serai plus jamais un sexe. Punir l’homme.

La seule façon de ne pas avoir à materner un homme est de devenir homme soi-même, une caricature de virilité à l’eau de rose, le faire fuir. Enclose de murailles, j’ânonne mon bréviaire d’exutoires. Il n’a que des excuses, une enfance pourrie, des parents alcooliques qui frappent, un instinct viscéral, l’homme est une victime, je n’ai que des circonstances aggravantes, je suis moi, l’envouteuse. Percluse de honte, je m’attache au premier délire venu, un soulagement, aussi futile soit-il. Marquée au fer rouge, un boulet à trainer, une rancœur indélébile. Est-ce arrivé à moi ?

Jean Dubuffet, Grand nu charbonneux, 1944

L’homme doit payer. Tout le mal qu’on ne peut faire aux autres, on le fait à soi, je porte la douleur de l’homme en moi. La souffrance m’est détestable, elle me rend supportable la vie, elle lui donne un sens. Au bout de mon tourment se trouve l’extase dans laquelle je révèle mon être entier. Plus il m’effraie, plus je le toise comme une reine, impératrice de théâtre de marionnettes. Des pantins de bois articulés de sensibilité. Vivre l’instant présent, rêver le reste, pendue à un fil de soie par quelle mystérieuse énigme? Et si tout l’amour du monde n’était qu’un rêve ? Seul l’amour que je donne n’a d’importance. Peut-être ai-je oublié d’être femme ?

Égorger ma dignité de femme, étriper les sursauts de vie pour errer dans le fantôme de mon être. Une évanescence insaisissable fuyant dans les replis du jour dont je hante chaque recoin, les derniers endroits où je peux encore faire semblant, même courbée sous les fatigues de mon rôle. J’ai ramassé mes troubles soigneusement pliés pour ne pas les froisser, je les ai emportés dans mon lit où je me suis assoupie. L’illusion de la nuit me repose de celle du jour. Cacher à l’homme ce gouffre sexuel, ne lui montrer que cette femme heureuse de sa jouissance, ne pas lui montrer cette insatisfaction qui me condamne à l’ombre de moi-même. Lui montrer sa virilité, pas ma féminité.

Goya, Caprices, Quel sacrifice !

J’ai posé un manège sur la place publique. Offrir pour quelques sous un peu de joie de tourner en rond dans la farandole de la vie. Bien mal m’en a pris, on a vu en moi l’enquilleuse qui trompe les gens. L’existence est parée des effluves de la haine. On n’a guère le choix que de se complaire dans cette infection. Il me touche, je me rétracte intérieurement, mon corps lui obéit, mon âme est partie. Je ne cède rien, il s’empêtre de morceaux de viande perdus en quelque superficialité de ma peau. Crucifiée, sectionnée en lambeaux, hautaine, ma chair est intacte. Une putain est peu exigeante, elle se suffit d’une rasade de corps enchevêtrés, je veux plus, tel un diable, je veux l’âme d’un homme pour la dévorer du feu de mon amour insaisissable. Enflammer et me jeter dans les flammes.

À mesure qu’il me pénètre, il sort de moi, piège diabolique de l’amour, une fois qu’on y entre, tout pousse à en sortir. Une fois qu’on se sent possédée, une prison dorée, bonheur non d’être ensemble, euphorie d’un partage sans limites. On vit dans la béatitude d’une plénitude, un prodigieux édifice, un corps déformé, des seins gonflés, une sensation de pesanteur, comme si j’étais tirée vers le bas, il me traine dans son orbite. Je me sens grosse d’un amour dont je refuse d’être une mère, un amour que je veux vivre à égalité avec lui. Je me sens grosse d’un désert.

Quand je lui parle de mes règles, il me répond double décimètre, il mesure, il ne comprend rien, il reste incapable d’accéder à ma furie. Il me veut régulière, égale à moi-même, il refuse mes différences, il rejette le moteur de ma vie. Il raisonne ma folie, la met à son niveau, il me sermonne comme si je pouvais me réduire à un raisonnement. Il a sa logique, il veut me fourrer dedans, avec la force de sa froideur masculine. Il me veut protectrice sans voir la protection que réclame mon être. Je suis irrégulière, jamais au moment exact, une intruse.

Goya, S'ils l'emportèrent, Caprices n°8, 1796

Il voit de moi ce que je ne suis pas, ce qu’il ne me viendrait à l’idée de montrer. Tapie dans le lointain reflet de ma personnalité, un malentendu permanent, un masque vissé sur la tête révélant une autre personnalité que la mienne, celle qui est en moi, personne ne connait. On ne se fait jamais à l’idée que les autres se font de nous, on s’y habitue, on finit par jouer le jeu, après tout, mieux vaut exister comme une autre que ne pas exister comme soi. On ne se fait pas de raison, on s’en invente une, le rêve oublié d’une nuit, la rêverie lancinante d’une journée, le songe que l’on ne partage avec personne. Accablement de l’isolement.

Une image s’éjecte de moi, je la vois déambuler, parler, avoir des sentiments, je vois se mouvoir cette ombre sans me reconnaître. Un jouet dont je ne tire pas les ficelles, une comédienne se plaçant langoureusement devant moi, un déguisement qui s’impose, un loup qui ne tombe jamais me déchirant la face de ses griffes et me dévorant l’âme. Je ne maitrise rien, la bête se rue sur les gens, les agresse ou les cajole, les séduit et les jette, c’est comme si j’étais jetée avec eux, pourtant on ne voit que celle qui se moque.

Je vois l’amoureux lacéré des crocs d’une vengeance qui n’est pas la mienne, la sienne, une haine orchestrée, prenant les couleurs de l’amour, un étau qui se resserre jusqu’à l’étrangler. J’essaye de le prévenir, je lui crie dans les oreilles chaque fois que j’en suis suffisamment proche, il n’entend rien, il court à son destin, mon double le détruit, je pleure en silence dans la cachoterie de mon cœur. Un conte-temps diabolique, jamais ensemble, un décalage. Un jour on comprend qu’on s’est inventé l’un et l’autre. Comprendre est une transfusion sanguine, prendre du sien, donner du mien, pas au même moment. Je me justifie, je m’explique, je suis lâche, inepte à vivre des sentiments qui m’effraient, je leur donne un sens et je m’y perds au lieu de déambuler en eux.

Il y a longtemps que j’ai déménagé de mon intérieur. Un bâtiment inoccupé, personne n’en veut la location, pas assez bien situé, mal entretenu, un vis-à-vis éprouvant et cette odeur de renfermé malgré les tonnes de parfum dont je m’inonde quotidiennement. Je voudrais vendre, me débarrasser de ces locaux trop grands pour moi seule. Personne n’en veut. Dans cette maison trop grande, j’ai le sentiment de vivre dans plusieurs appartements à la fois. Je cours en tous sens dans cette immensité sans être capable d’en coudre les morceaux.

N’ayant aucun désir, je m’attache aux désirs des autres dont je me fais l’exact reflet abandonnant un peu plus les derniers soubresauts d’une personnalité ensevelie au fond de l’indifférence. Incapable d’être moi-même, je m’accroche à qui veut de moi. Marchande d’allumettes, j’allume désespérément celle qui me donnera un peu de chaleur dans le regard éreinté de ce passant attiré par la paisible lueur de la nuit avant qu’il ne s’en retourne à la douce clarté de sa cheminée. Un défilé d’errants perdus dans la lourdeur d’une soirée achevant de trainer ses langueurs.

André Marchand, L'otage

Je songe au doux réconfort du suicide, mais comment éliminer une ombre ? Quand on ne se tue pas physiquement, on le fait à petit feu, on se calcine de l’intérieur, on devient gangrène. Dans la cage de la douleur, pas d’autres choix que de ronger ses membres pour espérer se libérer. Dans le désespoir, on ne tient plus à rien, on a peur de tout, c’est la peur qui fait survivre. L’édifice s’effondre, reste cette terreur logeant en chacun de nos gestes. Le moindre courant d’air est un frisson d’angoisse.

On fourre tout ce dont on ne veut plus dans une poubelle, là, j’ai fait ma demeure. Le luxe rangé de ces gens resplendissants de bienséance me dérange. C’est dans les détritus de mon existence que je trouve le réconfort de ma survie, là où je culpabilise le moins. Je me plais à donner des coups parce que c’est encore le meilleur moyen de me faire mal. Je vois chaque douleur comme une punition justifiée. Je fuis le mal pour mieux le connaître. Dans cette souffrance, je sens mon sexe s’embraser. Je terre mon amant dans mon ventre. Pour être sûre de ne pas le perdre à la naissance, je l’ai tatoué de ces mots : ce n’est pas lui.

Mes mots sont partis avec mes rêves. J’emprunte les mots des autres, je parle avec les mots de celui à qui je m’adresse. Les mots sont des pièges dans lesquels on s’empêtre. Persuadée que je dis ce qu’il veut entendre, je suis assurée de passer inaperçue. Je crains par-dessus tout qu’il y ait plusieurs personnes autour de moi, je me sens disloquée, écartelée, ma tête se tronçonne de ces gens qui me surveillent. À peine une histoire à raconter.

Je ne suis pas moi, jamais existé. Cet homme qui s’empare de mon corps, j’en copie la jouissance sans la ressentir, la pressentir selon les rougeurs de ses yeux exorbités. Je danse avec ces sexes qui me labourent en me violentant. Pâte à modeler, je me sens triturer jusqu’à adopter cette forme qu’il veut, je m’abandonne entre ses doigts gonflés tâtonnant avec frénésie en mon noir intérieur. Je me sens rançonnée par une lointaine jouissance que je ne comprends pas. Il est sur moi, conquérant, sa suée dégoulinante sur ma fierté terrassée.

Les hommes se succèdent à une cadence terrifiante. Je ne sais même plus qui il est, sa couleur, son odeur, son poids, sa faiblesse, tout ça m’est indifférent, enracinée dans un lit grinçant, je me sens végétal, poisseuse du plaisir baveux qu’il m’assène à coup d’une verge que je ne ressens pas. Sa langue me dégoute. De le voir se repaître de ce corps endolori me lacère d’une lanière imprégnée d’acide. Jusque-là tout semble couler sur moi, un niveau atteint, tout devient déchirement. J’en viens à quémander un mot, un simple mot à placer sur ma douleur, pour la conjurer. N’attendant aucune pitié, je me terre dans la torpeur.

Je n’existe que dans la dépendance, la dernière énergie d’un corps vaincu. Qu’importe d’avoir la trentaine sans être mariée, que m’importe de ne pas avoir d’enfants, peut-être jamais. Pour ne pas me laisser absorber par moi, j’ai ouvert ma maison aux quatre vents et me voilà partie aux confins de l’existence. Incapable d’agressivité, je peins mes rancœurs de jalousie pour les rendre présentables. Si ce n’est cette béance en moi, je me sens ratatinée.

Le réel s’évanouit sous l’arcane de l’être. Cernée par des regards vicieux, je rêve au corps alangui de cette femme perdue à jamais. Je ne me suis même pas aperçue que l’amour que je donne n’est qu’une haine déguisée, le dégout d’un corps refusant de se plier à ses caprices. Je n’ai fait que construire pour mieux détruire. J’ai honte et je me cache désormais dans des bras, l’étau de mon impuissance.

Goya, Elles ont des sièges, Caprices n°26, 1796

Une nature morte, des objets posés dont j’ordonne désordonnée le sens qu’ils n’ont pas. L’artiste de ma destruction en quête d’un matériau pour donner une direction à ses errements. J’abime mon corps à force d’en chercher la raison. Un café, des êtres hagards au sourire penaud, parfois des rires sortis d’on ne sait où. Il me prend par la main, cette main, je la sens comme un rictus, il le voit, une colère à peine rentrée pour une fille pitoyable qui dit oui pour se refuser quelques instants plus tard. Je n’y peux rien, un clignement de paupière pour se protéger d’une poussière. Je lui susurre de vagues émotions qu’il prend pour de la complaisance, je le déçois. Il ne perçoit que de la froideur.

Ce que j’ouvre de moi, un vide colossal vers lequel je me sens tirée. Je me défends comme une diablesse, je me laisse emportée fascinée, j’ai peur, une joie sourde et profonde, je sombre, je m’accroche à la table, face à lui, il me regarde éberlué sans comprendre, je luis dis qu’il n’y a rien à comprendre, qu’il n’y aura jamais rien à comprendre, juste à admettre, à accepter, c’est ainsi. Il hoche de la tête, peut-être m’aime-t-il ?

J’ai voué mon comportement à l’insipide banalité. Une femme amoureuse, attentionnée, douce, le sourire rivé aux lèvres, pâles rehaussées d’un rose qui n’ose se faire rouge, un feu qui n’ose s’avouer. Sans doute me croit-il idiote, peut-être le suis-je ? Que m’importe ce qu’il pense de moi, ce que j’imagine de lui a plus de vérité. C’est lui seul qui compte, je ne suis là que pour le mettre en valeur. Ce n’est pas vrai, je me sens foncièrement égocentrique, avec lui je sens combler cet immense espace entre lui et moi. Il est si loin, je suis si proche. Je ne peux le lui dire, prendrait-il cela pour de la fragilité ? Il y a tant de personnes en moi.

Ce n’est pas du sang sur mes cuisses, du vin, l’ivrognerie d’un homme me léchant avidement. Je ne me fous pas de lui, mais son désir ahuri dans ses yeux effleure mon intimité. Besoin d’être sa prisonnière, besoin de liberté en lui, envie d’aller au fond. Désir de le sentir en moi. Que m’importe le plaisir. Que m’importe l’amour, je veux ce qui est à nous, le faire fleurir en gerbe de passion, je veux cet amour dont je me sens capable, le reste m’ennuie. Me sentir enfin protégée en lui. Ma soumission éructe en puissance, je me sens divine, une terre féconde au fond de l’eau, haletante de sa sève vagabonde. Je le vois unique, je suis multiple.

Je ne fais pas semblant de jouir, je fais semblant de vivre. Il se jette sur moi avec folie. Je sais que cette folie fera place, son désir une fois tombé, à de la raison. Il m’explique tout ce qui me plonge dans le vide où j’exulte une comédie du bonheur qui le rassure sur sa virilité. Plus je le sais rassuré, plus je me tourmente de doutes. Il m’apaise de ses certitudes d’homme, pour mieux m’immerger dans l’angoisse dès que je le vois chercher ses mots. Je guette chacune de ses phrases à l’affut de ce qui me permet d’intervenir. Je dois conserver mon calme, rester vigilante, ne pas m’engager dans les mots, rester en retrait pour mieux observer et donner ce qu’il attend de moi.

Le pire, lorsqu’il est avec une autre femme. J’épie ses gestes qu’il tourne vers elle, me délaissant. Il m’oublie, il s’obnubile d’elle parce que, déjà, je l’ennuie. Je me sens diminuée, elle, si belle, comment ne succomberait-il à son charme ? L’homme ne me voit pas, il m’imagine, la séductrice sait le faire rêver. Un regard bien placé fait plus que tous les mascaras du monde. Mais voilà, mes sentiments obscurcissent mes poses, je veux trop en faire et lui ne voit qu’une infime partie de moi. Je veux tout de lui, lui ne veut qu’un peu de moi.

J’abomine la mièvrerie dans laquelle je me dilue, une bouée de sauvetage face à son œil scrutateur. Quand je trouve un peu d’assurance, je me lance dans des diatribes, je le vois ouvrir ses yeux, je m’arrête net, embrayant la simulation de ma féminité. Si en me perdant, je le trouve, mon choix est fait, je ne peux vivre seule. Je l’ai perdu, déchéance morale, tout s’effondre, à quoi bon continuer la parade ? Faire semblant de n’avoir pas besoin de lui. Le poison d’une femme, elle mord sa victime, paraît soumise, attend son heure, le moment où le poison agit, sa victime lui tombe cuite dans la bouche. Si le poison n’agit pas, aucun désespoir n’est assez fort pour témoigner de sa chute. L’amour est une question de vie ou de mort, refuser l’amour d’une femme, c’est la réduire à néant.

Fernand Pelez, La Valchalcade, 1903

L’échec vient de ce que l’on n’aime pas assez. Une femme qui n’aime pas suffisamment voit son univers s’effondrer. L’amour est faillite quand il ne saisit pas l’intelligence qui l’anime, un cœur idiot est un cœur sans amour. L’amour n’a pas de morale, froid et calculateur, rempli de compassion pour autrui, il ne pense qu’à sa réalisation. Il oublie les moyens pour ne se consacrer qu’à son imaginaire. Aimer, c’est être capable d’infinie imagination. Sans imagination, l’amour reste une tendresse, une réaction épidermique, pas un engagement de l’âme. Une caresse de l’âme. Le frôlement est vérité éphémère, vitale, qu’il faut transformer en vérité immuable en le rivant au profond de soi. Sans religion, l’amour reste une croyance, mais, sans croyance, la religion reste sans dieu. Une fois aimant et aimée, invulnérable, on se croit irrésistible. Mal aimée, vulnérable, on devient fâcheuse. Prendre garde à ne jamais transformer l’âme d’une femme en importune, le monde chavire. Comprendre que l’on ne se nourrit pas de soi, mais des autres, notre salut.

Prendre garde à ne pas transformer l’amour en cannibalisme, on dévore l’autre jusqu’à le faire disparaître sous un appétit toujours plus boulimique. La femme est vorace de l’être qu’elle imagine et se déçoit de celui qui n’a que sa réalité comme guide. Affamée de petits riens, un estomac menu. Une ivresse immense taillée à la mesure d’une sollicitude. Une guerre sans pitié pour devenir dense, abattre ces peurs paralysantes nous figeant, être digne de l’amour.

William Hunt, Isabelle, 1868

Attendre avec impatience cette révélation qui pose délicatement sa caresse sur le secret de notre être. Notre personne tend vers un mystère, là où se trouve un peu de vérité. À force de verser des larmes sur l’amour, j’ai fini par le rouiller. À force de tout centrer sur l’amour, on finit par l’isoler de la vie, en faire un idéal, au moindre accroc, tout se déchire. Aimer, vivre de tous les pores de son corps et de son âme, chasser l’intruse en nous. Le bonheur d’être femme.

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Comments
5 Responses to “Journal d’une intruse”
  1. marc lessard dit :

    hum ce billet sur le sex le desire la passion Qont vecu les hommes et les femme a un époque pas si lointaine certain Que sa vas jasser sur les media sociax hi hi hi

    • cieljyoti dit :

      j’ai voulu montrer les contradictions qui peuvent habiter une femme, un peu noir, je reconnais, mais je veux fuir les mièvreries dans lesquelles on met trop souvent les femmes. merci beaucoup pour ton commentaire

  2. Belle ou non, elle incarne la femme fatale ultime, devant laquelle les hommes ne sont plus que l’ombre d’eux mêmes.

  3. cieljyoti dit :

    Wouaouhhh…
    Comment peut-on vous contacter? Où lire cette si belle prose ailleurs que sur ce blog?

    • cieljyoti dit :

      pour le moment, il n’y a que ce blog, mais je prépare un texte sur Jérôme Bosch sans doute fini dans un ou deux mois et je travaille sur un roman, dont le texte de l’intruse est un chapitre (il s’agit en fait d’une personnalité double) que je terminerai après avoir publié le texte sur Bosch. je suis très heureuse et très fière que cela vous plaise. merci beaucoup pour votre commentaire

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