Céline teste la pornographie

Le pornographe éjacule plus vite que son ombre, l’ombre d’un sexe. Une ombre insatiable, le sexe d’une ombre se fatigue seul. Un pornographe de l’œil, à défaut d’avoir le sexe de l’œil, le sexe voyeur, voir est un plaisir, le plaisir ne sait pas voir. Le sexe narcissique, replié sur lui-même, un prétentieux, un repas entre le pouce et les doigts ou dans le creux d’un gosier, malaxer le cou de l’oie pour lui faire ingurgiter du gras, pétrir la tige du pénis, un guerrier érubescent. Un incendie, des sirènes, des couleurs clignotantes, un véhicule prioritaire, rien ne l’arrête, ruade pour étouffer le brasier. L’enthousiasme fuit, le porno reluit.

Christian Schad, Deux filles, 1928

L’amour, un feu sans fumée, la pornographie, une fumée sans feu. Faire durer ce qui ne dure pas et moins ça dure, plus le hard s’enracine. La survalorisation d’une faiblesse. S’éternisant au frottement, tout ce qu’il n’est pas, tout ce dont il a besoin, tout ce qu’il désire, il le place dans son pénis, logé à fond de cale dans un caleçon, un vaisseau des mers échoué sur les rives de la passion boisée et feuillue. Une divinité branlante. Un paradis, on se trouve beau, un enfer, on répète les mêmes gestes jusqu’à plus soif. Le passager est angoissant, le durable est laborieux. Arrogance du tâtement, pas le temps de s’étendre sur son corps, il compatit sur lui-même. Le quinquet assouvi, le sexe abasourdi, laminé, astiqué, un cadenas inexorable.

Qu’a-t-il besoin d’y revenir si souvent comme s’il avait peur d’y perdre quelque chose, quoi donc ? Pendant qu’il s’échine à me faire oublier ma sensualité, j’ai tout loisir d’y songer. Je pense trop, mais que faire d’autre, quelque chose en moi le préoccupe. Je laisse fuser des grincements de plaisirs éructant une énergie qu’il ne soupçonne pas. Il se voit en haut du firmament lui qui s’englue en moi. Je voudrais prendre mon envol, il me tient prisonnière de ses incertitudes. Je tolère, je le vois s’y repaitre, condescendance. L’homme a une sexualité orientable. Pour contenter un désir pugnace, il est prêt à tous les détours. Déambulant dans les couloirs de l’amour, il parade son bâton de pèlerin. L’homme a inventé la pornographie, l’avant et l’après d’un sexe dont il n’a jamais su quoi faire si ce n’est le laisser regarder par d’autres pour se faire une vague idée du sien.

André Collot, Compendium érotique, 1933

Avant d’entrer dans un sex-shop, il est penaud, en sortant, il est ahuri. Que se passe-t-il entre ? Que de questions sans réponses devant le rideau d’une devanture. Des yeux convulsés, accroupis derrière une vitrine, un sexe errant à l’affût de son temple. Simple d’allumer un cierge, le feu prend rarement. La sexerie est le premier endroit où l’on tente une incursion dès qu’on s’insinue dans cette closerie. On s’attend à trouver des trucs invraisemblables, quelques vêtements d’un goût immodérément exécrable censés faire bander. Comment faisait-on aux temps préhistoriques ?

André Collot, Ode à Priape, 1933

On s’infiltre dans un univers, celui du gadget. Il parait que l’électronique excite les mecs, les nanas aussi d’ailleurs, pas toutes, pas moi. On entre comme être humain on sort comme robot, le Frankenstein du sexe, paré du haut jusqu’au bas du dernier jouet indispensable. On tient le sexe en main, ça rassure, il n’en faisait qu’à son gland, voilà de quoi l’occuper un moment. Tu es sûre que tu as compris comment ça marche ?

Le sexe, tout le monde sait comment ça marche, personne ne sait comment ça fonctionne. Le plaisir est une denrée périssable. Une fois qu’on se trouve dans le sexe sans plaisir, bonjour l’ennui. On a beau le tartiner de sentiments, vient un moment où l’on a l’impression de perdre son temps. Objet de délices, cause de supplices. Le sexe devient un tombeau. On s’accroche à la rambarde, le dernier ancrage, un sexe tendu entre toi et moi. Persévérer, si le sexe s’arrête, on le sait, tout s’effondre. Il faut le faire durer coût que coût. La réalité laisse place à la grossièreté, des gestes sans vie. On parle, on menace, on s’exhibe, on ne fait plus rien, la passivité absolue, le sexe fait du vacarme longtemps après que la foudre se soit abattue. On s’enterre avec lui.

Je prends un malin plaisir à le sucer délicatement en rêvant de le mordre de toutes mes forces. Plus je songe à lui faire mal, plus douce je suis. Sa peine serait telle que mon extase s’arrêterait net, ce que je ne veux pour rien au monde. Son membre me fascine, cette force tendue par le sang dont je suis le cœur, le battement lent et mesuré qui cadence sa jouissance. Le faire jouir le plus vite possible, laisser la place à un autre, tout dans la rapidité. Trouver le point sensible. Pas compliqué, il a ses idées toutes faites. Une infirmière, une femme de chambre, une chaussure, n’importe quoi, je m’en fiche du moment que ça le fait bander, le moindre effleurement suffit à sa jouissance.

George Grosz, La force et la grâce, 1922

Un sexe ne se déguise pas, le désir se costume. Un désir évolue lentement, si lentement qu’on le croie immobile. Une fois dans son accoutrement, il se répète à l’infini, sans lassitude, une fois emmitouflé en lui-même, il ne cherche plus à entrer ailleurs. Le sexe est banlieusard, périphérique, giratoire, une fois au cœur de la cité, il pense au long trajet qui le ramène dans son petit confort douillet. Des prestigieuses parures de la ville, il rêve de casser, incendier, n’importe quoi pour affirmer une virilité dont il n’est plus très sûr.

Le succès du porno, ne conserver que ce qui est utile à l’homme, éliminer froidement le reste. Plus on atteint la perfection de ce qu’il attend, mieux ça marche, le voilà qui part dans ses rêveries, pas besoin de rester avec lui, il ne croit qu’en ce qu’il rêve. Une femme ne connait rien au porno, l’homme est mieux placé pour savoir ce dont il a besoin. Un business. Le flot continuel de clients avides non pas tant de nouveauté que de continuité, un don du ciel. Le porno s’alimente des frigidités de la vie. Le voyeur rassasie un œil insatisfait.

Stanley Spencer, Le serviteur du centurion, 1914

Le porno commence à l’interdit, à la honte. Un trou de serrure, y glisser le regard. Le pornographe est un mateur. Un monde à l’envers, tout ce que l’on ne doit pas voir, on le voit à l’envers. À l’envers, c’est mieux, on choisit l’endroit qui convient. Des sensations enchevêtrées dans une confusion indescriptible. La tête range. Elle donne un sens à ce qui n’en a guère, un relent de plaisir, un plaisir qui n’appartient qu’à soi qu’on croit partager. Un échange de bons procédés, tu me fais ça, et je te le ferai. Dans le porno, on garde surtout la tête, le reste est moins utile. On la regarde se déhancher, du mécanique, qu’importe, illicite, au fond d’un trou, un spectacle. Une femme éclaire ce que l’homme a envie de lorgner. Lumière blafarde, aucune ambiguïté, une trahison de l’amour.

La fille est accessoire, un éclairage de service pour que les fantasmes ne se cassent pas la figure dans le noir. Rien de plus lamentable qu’une chute, le ridicule culpabilise le sexe, nourrir le ridicule. Sentiment du pas comme il faut. On ne le sort pas en plein jour, on attend que la nuit s’installe, langoureusement ôte ses bas, lueur de l’attente. L’œil est partout, rien n’est moins intime que le porno, braquant la lampe de ses manies. Le spectacle le plus regardé au monde, on le garde en soi comme un secret. Cacher l’accessible, inventer l’interlope.

Alex Virot, Les consolations, 1923

Le porno fait violence. Simulation de viol, un consentement abusé, tu fais ça sinon gare à toi. Un jeu pervers, l’extrême limite de l’indignation. Le sexe se cabre, une volée de bâtons. Un dard pointé sur sa victime, une menace, la peur et le désir se nourrissent. Une comédie vicieuse malaxe fébrilement les vertus de l’interdit. Une désobéissance, une convoitise, le matamore enfile la parure de l’avilissement. Le sabre hautain, prêt à l’abordage, la langue entre les dents, l’œil pirate, le voilà capitaine de dentelle, le temps d’un élan. Homme, enfin.

Un sexe à grande vitesse. Une ennemie à vaincre, une insatiable, une béance dans laquelle sombrent ceux qui n’ont pas la force de se tenir au parapet. Un sentiment d’impuissance. Le sexe n’est pas pour les puceaux, une affaire d’homme, ça tombe bien, être homme, le répéter sans fin devant une glace. Une femme est un miroir de virilité. La nature humaine fait bien les choses, il est fort parce que mentalement faible, elle est forte parce que fragile. Le porno inverse le destin.

Alex Virot, Ariane et Bacchus, 1923

La première venue est la bonne. Si ça ne marche pas, on tire dessus, il doit y entrer, il suffit de s’en convaincre. Une affaire de crédibilité. Il faut y croire, si on n’y croit pas, ça ne marche pas. Rendre crédible le sexe, lui donner une voie. L’homme est solide comme une pierre, la femme s’effondre au premier frottement, le rêve de l’homme, l’essence du pornographe, une fille docile au plaisir esclave.

Pour être sûr d’être compris, il faut insister, répéter, tourner en rond, recommencer autant de fois qu’il le faut, bref, il faut être ennuyeux. Une mécanique huilée. L’huile absorbe les bruits et rend les mouvements si gras qu’on ne les sent plus. Aveuglement. Pour être sûr d’être vu, mettre des balises partout avec des flèches, des fois qu’il se perdrait en route. Un client se cajole jusqu’au bout. Il n’a plus envie, c’est fini, le monde peut bien s’effondrer, il s’en fiche, il est fatigué.

Alex Virot, La relique de Saint Nicolas, 1923

Les objets du fantasme de l’homme sont des sources d’inquiétude pour les femmes. Ce qui trouble une femme excite un homme. Le souci féminin est source de fantasme pour l’homme, difficile d’être moins accordés ! De voir cet homme s’exciter pour ce qui est préoccupant crée des malentendus sans fin. Une paire de nichons, ce n’est pas simple à gérer. Encombrant et sensible. Il est tellement maladroit. Comme ils ne sont pas si gros, je choisis un mec avec de petites mains. Le mec avec de grosses pognes, il a peut-être un gros engin, trop de matière nuit à la matière.

La foufoune, il faut en prendre soin. La moindre négligence a des répercussions titanesques. La légèreté du sexe, mon cul oui, rien n’est plus lourd que le sexe. Un poids dont on leste l’homme pour le faire couler dans les méandres de son slip. Mon orgasme pour un slip ! Toutes les histoires de sexe terminent comme ça. Rien n’est plus angoissant qu’une paire de fesses. L’homme ne s’imagine pas. Les fesses, là où se plante la flèche de Cupidon, il faut préparer le terrain, des fois qu’on ne sentirait rien, qu’on passerait à côté de lui sans le voir, pire qu’il nous croise sans nous apercevoir. Pour voir la flèche de Cupidon, bien dégager ses fesses jusqu’aux hanches.

Le sexe, un monument de propreté, la moindre saleté fait fuir. Le monde du porno, c’est l’univers de monsieur Propre et de madame Brillante. On astique avant de s’astiquer, proprement il va sans dire. C’est tellement propre que ça en devient angoissant. Pour faire passer la sauce, juste ajouter quelques graines de perversions, le jardinet du péché. L’angoisse du sexe, une source de tourments. Sans contrainte, il est piteux. Tout ça pour ça ?

Otto Dix, Amants inégaux, 1925

La pornographie est un isoloir, pas besoin de partenaire pour jouir. Et si partenaire il y a, il doit se soumettre aux lois dictées par le déshabillé, c’est lui qui a raison, forcément il n’y a qu’à voir ceux qui jouent dedans, on dirait qu’ils ne veulent pas en sortir. La bite d’un homme dure quelques minutes, l’idée qu’il s’en fait dure une vie. Une pompe hydraulique qui ne soulève rien. On est déçu, on ne gagne jamais assez, la prochaine fois, ce sera mieux, c’est sûr. Il ne manque plus que les grands discours des politiques, les grandes idées, les grandes résolutions, les grandes solutions, un ensemble de mesures menant à la catastrophe si l’intendance ne suit pas.

Ce que j’aime dans le porno, c’est l’orgie, je trouve ça palpitant de regarder ce que je ne verrai jamais dans la vie. C’est de ma faute, je ne suis pas d’accord pour qu’il invite ses copains à une soirée bandante. Il m’a bien parlé des capacités étonnantes de ses amis, mais je me suis dite à plusieurs, ça risque de multiplier l’embarras. À deux, on peut se perdre dans de vagues explications, il faut voir la réalité en face, rien ne contredit plus la bite d’un homme qu’une autre.

Le sexe, il faudrait le faire une fois comme on le fait toute une vie, au moins on s’en souviendrait. J’insiste pour qu’il me dévête, délicatement, précipité, la subtilité n’est pas son fort. Si la clarté est suffisante, il ne manquera de me dire, comme tu es bien faite, comme tu es belle. Ses yeux sont une caresse, il regarde ailleurs, parcimonieux d’attouchements, on dirait qu’il les compte pour ne pas les gaspiller. À peine au travail, le voilà qu’il commence à revendiquer ses droits syndicaux. Il cherche des prétextes. À mesure qu’il se raidit, il perd sa sensibilité, il m’oublie, là pour le satisfaire, l’ennui mortel. Vient après, il me parle, il ne me raconte pas sa vie, trop fatigué, des bribes avant de plonger du sommeil du soulagé.

André Collot, Les filles de Loth, 1933

Son jus de lait d’amande, il pense que je vais me noyer, pas de danger, à peine de quoi immerger une puce, est-ce pour cela qu’il me veut sa puce ? Il m’entoure de mille prévenances, aucune n’est à propos, une symphonie de notes fausses. Il pense que je vais casser ou quoi ? Subitement, le voilà qui me martèle de coups, ce qu’il appelle des caresses, on dirait une pelleteuse en train de ramasser du sable. Je dois lui dire qu’il y a quelque chose qui cloche sinon la prochaine fois, ce sera pire, n’ose pas, peur de froisser, en attendant c’est moi qu’il froisse comme du vieux papier.

Arlequin est un cochon, Colombine, une érotomane, ils ne s’entendent nulle part ailleurs que dans un lit, ça leur convient. Arlequin est marié à Isabella, une amoureuse d’une grande beauté aussi malicieuse qu’intelligente. Colombine est mariée au Capitan, un couard qui se cache derrière de vagues prétentions outrées. Arlequin aime Isabella, mais son intelligence lui coupe les moyens. Colombine aime Capitan, mais n’éprouve aucune satisfaction au lit. Arlequin et Colombine ne s’aiment pas, ils ne se cachent rien, Colombine voit en Arlequin l’amant idéal, Arlequin sait que sa vulgarité l’excite au plus haut point, la parfaite.

George Grosz, Aenne, 1921

Entre eux, ça dure parce qu’il n’est pas question d’amour. L’amour ne se fait pas, il se réalise. Quand il se fait, un entracte. Quand on comprend qu’il ne se passe rien, des actes sans conséquences qu’on peut cacher parce que sans répercussion, on se laisse aller au défoulement. Arlequin et Colombine se rencontrent n’importe où pour épancher leur cynisme. Désillusion à deux. Un jour Arlequin, Colombine, Isabella et Capitan se donnent rendez-vous, ils veulent être ensemble, avouer leur besoin, l’assouvir.

Tempête dans un lit, des frayeurs apaisées à la clarté d’une chandelle, la frêle barque mène à bon port nos quatre compères qui ont le temps de réciter trois Pater et trois Ave. Une chambre remplie d’objets insolites, des menottes, un fouet, une tenue de soubrette, du cuir noir, d’autres choses. Un endroit indécent. Pas besoin de raconter son chagrin ils connaissent l’histoire qui les réunit. Patienter fait rêver. Nous aimons le sexe, nous le cuisinons à toutes les sauces, nous vous le ferons aimer. Isabella ne semble pas s’en indigner, Capitan fait le fier, il n’est pas sûr de lui, s’il n’était pas à la hauteur, à la hauteur de quoi ? Il attend le moment où il pourra lancer une de ses rodomontades.

Stanley Spencer, Autoportrait avec Patricia Preece, 1936

Colombine suce les quéquettes. Un lit immense, des draps interminables, quatre personnes tenues par l’amorce d’un plaisir. Un sucer pour un lécher. Une intimité qui les éloigne. Leurs corps se cajolent, entrelacés comme un ver à son hameçon. Alterner, éviter le routinier, l’instinct passe sa vie à se répéter, le plaisir grandit, quand il s’affaisse, il ne reste rien, il faut recommencer, c’est toujours la première fois. La nature a tellement la trouille de s’éteindre qu’elle a saupoudré l’entrée des cuisses de poil à branler. La branlette, l’éveil de la sexualité, son aboutissant aussi. Un bébé de deux ans se touche avec une passion qui ne se dément jamais. Peu de passions accompagnent aussi longtemps un être. On passe plus de temps avec soi qu’avec les autres.

Plutôt trou du cul ou trou du con ? Je reprendrai des deux. Surtout ne pas montrer que l’on calcule. C’est fou tout ce que l’on peut mesurer dans le sexe, une calculette. Des questions angoissantes. Quel cul pète ? Combien de fois peut-il tenir ? À quel moment cet instant de plaisir va devenir plus ennuyeux qu’une réunion de travail ? Le porno ne pose ni ne répond aux interrogations, il affirme, plus facile. On ne se casse pas la tête, ni le sexe d’ailleurs, un flot d’évidences, un flot de sperme que j’engloutis avec délectation.

Ne pas forcer l’antre des interdits, effleurer l’inconvenant. Il fait si chaud après tant d’épreuves, mettons-nous à l’aise. Enlevez cette lingerie que je ne saurai voir, revêtez les parures de l’odieuse, enfilez ces bottines lentement. Voyant Colombine s’exécuter, Isabella obéit, elle est curieuse. L’une a le fantasme du curé, l’autre celui du policier, celui-là de la domestique, cet autre de la Vénus en noir, une liste qui n’en finit pas. Le sexe n’est pas grand-chose sans la tête qui va avec, de là à dire que la tête n’est pas grand-chose sans le sexe qui va avec, il n’y a qu’un coup de reins. Le sexe bien intentionné est un jeu de pistes. Les prouesses acrobatiques ont besoin de filet pour atténuer les chutes. Ça fait mal, les chutes de sexe.

George Grosz, Avant l'aube, 1922

Un spectacle choquant, dégoutant, parfois vicieux, avilissant, toujours raisonnant. Chaque effet a sa cause, un monde sans mystère, sans magie, un monde sans amour où il n’y a rien à prendre ni à donner, les variations d’un même acte, reconnaître est le maitre mot. La parure explique le sexe, un petit ruban soigneusement noué. Une explication rassurante où chacun a le rôle qui convient. Une soumission acceptée, une place légitime. Monsieur et madame cochonne sont des gens comme il faut, ils ont leur espace de saloperies, ça les excite, le reste du temps, tenue correcte exigée.

Un fantasme ne se réalise pas, il s’ânonne et se pérore. Isabella s’empare de sa baguette, la pine dressée d’Arlequin qu’elle a pris soin d’endurcir de léchouilles. On n’est jamais assez prudente, avant de s’ébaubir d’un jonc, mieux vaut s’assurer de sa dureté. Colombine cajole Capitan pour le rassurer, ne sais-tu pas mon tendre que tu peux t’enfoncer plus profondément, tu es à moitié chemin. La position est incomplète, il faut compléter mon très cher, laisse-toi guider. Avant de piquer, l’abeille se ramasse sur elle-même, toi, mon mignon, arc-boute-toi pour que ton dard pénètre en finesse, une épée n’entre dans son fourreau que si l’on vise juste, sinon, on risque de se blesser. Les blessures de sexe ne cicatrisent jamais.

Pine décide de la position selon qu’elle tient ferme ou non. Lécher la bite donne idée de sa force. Mollassonne et paresseuse, levrette fera. Un défaut, on ne voit rien, on subit. Si pine dure à durcir, chevauchement fera, prends ton plaisir en mains. Si pine s’ennuie, variante fera, elles sont multiples. Plus la position est ardue, plus l’éjaculation tarde. Adoucir le con, exciter le jonc sans le vider, le secret d’un sexe long. Ne sois pas fouteuse, branleuse, ne le fais pas foutre, fais-le bander. Excité, il supporte la douleur, profites-en, il résiste mieux. Ne lui explique rien, guide la queue jusqu’à qu’elle trouve son penchant naturel. Fais de lui le maître des opérations, il n’en est que le pantin. Ne joue pas la pute, fais la prude, c’est plus sûr, de la prude sort la pute, de la pute, il ne sort rien.

Alex Virot, Deux amoureuses, 1923

L’ainée et la cadette, Colombine et Isabella, se sont tout de suite plu. Une sympathie teintée des délices de l’amour. Fuyons le monde dépravé de l’homme, Sodome et Gomorrhe, la luxure du contentement, pour trouver le monde pur de l’attirance, sans subterfuge, non la rencontre du faire semblant, mais de l’être vrai. Dans le monde des hommes, nous sommes élucubrations, l’amour masculin est branlette et sodomie. L’homme se croit expert, il présente son engin comme une hostie. Il ignore que c’est lui l’hostie, un truc qui fond dans la bouche. Des homos refoulés qui déclarent la guerre aux femmes parce qu’elles dérangent leurs épanchements baveux.

André Collot, Les deux Gougnottes, 1933

Les deux filles assurent leur maternité avec le premier Loth venu, fuir la perversion masculine. Désormais, l’homme sera à nos pieds et quand nous serons intimement reliées par la suavité de notre félicité, nous leur concèderons un contentement lointain, juste suffisant pour en faire nos esclaves. Ensemble, les cuisses s’écartent naturellement. La matrice n’est rien sans l’affection qui va avec.

Le trou du cul et le trou du con se tiennent la main pour se rassurer dans le long chemin ténébreux de la jouissance. Ils se font des confidences. Tu sais, il me fait mal, à toi aussi ? Parfois il me brutalise, je ne peux me défendre. Moi je me ferme. Je n’ai aucune dignité, un rejet quotidien. Toi on te vénère, moi on me méprise. Ils ne parlent pas en se regardant, l’haleine est fétide. Comme un vieux couple, parfois ils se querellent. Tu es la source de mon chagrin, à toi la langue et les caresses, à moi le frottement impitoyable du papier ou d’une bite, à toi l’honneur, à moi, le déshonneur. Et quand tu jouis, je sens une envie de péter. Nous en sommes au même foutre, toi tu en as l’usage, moi pas. Je sens la rage de t’emmerder, toi, ma sœur. J’ai honte. Je rêve de ton lubrifiant, de ta moustache, de ton urine et de tes morpions.

Se complaire de retenues. C’est dans la surprise qu’est le plaisir. Obtenir ce que l’on attend n’offre aucun charme, un hypermarché du superflu. Un monde de faux-semblants où l’on s’accroche à des chimères n’ayant aucune prise sur le réel, surtout pas, d’ici à ce que les deux se mettent à flirter. Un liquide coule, se laisser emporter. Des conventions où chacun se reconnaît. Surprise d’une position incongrue, d’un comportement attendu, rectitude d’un monde cloisonné. Il suffit de pousser une porte, se laisser guider comme un enfant dans le pays de la féérie indélicate et bien-pensante, penser si peu, penser tue le désir.

Alex Virot, Les deux sœurs, 1923

Nécessité du plaisir ou plaisir de la nécessité ? Nécessité de jouir ou jouissance de se rendre nécessaire ? Cette intimité qu’on étale à la vue du premier venu, des gestes que personne ne peut ignorer, on peut en discuter, s’en dégoutter, on ne peut le nier. Que Colombine s’habille en servante, elle s’en fout. Quant au mec, héros de comédie. Plaisir de jouer ou jouer le plaisir ? C’est parce que le sexe n’a pas de formes qu’il adopte celles qu’on lui prête. Le porno s’adapte, porno bio, politique, libéral, révolutionnaire, religieux, il bouffe à tous les râteliers.

André Collot, Deux amoureuses, 1933

La superficialité du sexe est éprouvante et vitale. Un enjeu colossal, notre survie. Le drame de la continuité où tout trépasse. Besoin de permanence. L’homme répète la puissance à laquelle il tend sans succès, elle attend cette puissance pénétrante pour en faire l’alchimie. Une énigme. Le sexe au cœur de l’angoisse. Comme avec tout ce que l’humain ne comprend pas, il s’en détache pour mieux s’y enfouir. Sortir de la bestialité, hurler sa civilité comme si elle devait disparaître avec la dernière goutte de sperme. Sortir du pénitencier familial. La vulgarité pour cacher cette peur ancestrale de disparaître pour laisser place aux autres. Débouter l’instinct, le grognement animal, le remplacer par une volonté, une stratégie, un désespoir, la pornographie est humaine.

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Comments
7 Responses to “Céline teste la pornographie”
  1. bravo, magnifique essai Céline, je suis soufflé par ton talent d’écriture

  2. william radet dit :

    Ce qu’il souhaitait avant tout pénétrer,
    c’était « elle »…
    s’aventurer dans l’amazonie
    qui bruisse derrière son grand front,
    découvrir ses zones protégées et sauvages,
    trop camouflées, trop enfouies ;
    savoir pourquoi son visage,
    qui s’illumine parfois sous la caresse des mots, s’éteint soudain, se ferme,
    laissant venir comme une inextinguible mélancolie.

  3. william radet dit :

    Et si les mots du sexe la faisaient réagir…
    si la seule ouverture était là,
    le truc pour qu’elle se donne,
    « elle », enfin, après son corps,
    pour qu’elle laisse échapper quelque chose
    qu’il a senti d’elle
    qui le touche…

  4. william radet dit :

    Sous les vagues d’un ample tissu,
    ses cuisses de corail frémissent doucement…
    s’entrouvrent, se ferment…
    battent comme deux ailes chaudes…
    presque immobile, elle s’envole pourtant,
    avec une infinie tendresse…
    pour elle-même !

    Ces textes sont extraits de « Sensible » publié en numérique chez bouquineo.fr

    • cieljyoti dit :

      merci pour ces mots sublimement poétiques. bien entendu, tu as compris que j’ai volontairement pris le contre-pied de la littérature pour évoquer un sujet scabreux sur un ton humoristique. d’autre part, je m’essaye à trouver une certaine poésie avec des mots vulgaires dont l’avantage est de pouvoir être pris dans plusieurs directions, bonheur de l’ambiguïté. en tout cas, merci infiniment pour ton commentaire rayonnant

  5. william radet dit :

    Le commentaire « rayonnant » a pour origine la lumière de l’écrivaine de cet article foisonnant, amusant et décalé.

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