Les triades chinoises, 三合會

Les caractères signifient « Trois sociétés réunies », Sam Hapwui (cantonnais), Sanhehui (mandarin). Le nom anglais triade est basé sur le symbole du triangle Ciel/Terre/Homme. La société secrète est une tradition chinoise millénaire. Appartenir à un groupe de personnalités est un prestige. La triade apparaît à la fin du XVIIè siècle, son but est le renversement de la dynastie étrangère usurpatrice Qing des Mandchous, une insulte à l’empire chinois. La société secrète rêve d’un retour à la magnificence de la dynastie des Ming. Lorsque la République chasse les mandchous du pouvoir, la triade, plus forte que jamais, ne compte pas arrêter ses exploits.

Chef de Triade en tenue d'apparat

Selon le mythe, la triade serait née dans le monastère de Shao Lin, connu comme temple du Kung-fu. Ses moines résistent aux envahisseurs mandchous. Ils sont réputés des assaillants invulnérables, tels se veulent les membres des triades. Une légende entretenue, le Kung-fu rend invincible. La notoriété de force évite bien des combats sanglants et inutiles. Ce serait durant le règne de Qing Shizong (1723-1736) que l’on fait partir la triade suite à la destruction du monastère. La société secrète devient si active que l’administration des Qing punit de mort ceux qui y appartiennent.

À l’origine, une organisation armée pour une guerre terroriste consacrée au bien des Chinois. Comme les triades aident les Républicains à prendre le pouvoir, ceux-ci, une fois en place, adoptent une attitude conciliante en fermant les yeux sur leurs activités. Pour son financement, l’organisation a de nombreuses pratiques illégales, ces pratiques deviennent leur seul objectif. Néanmoins, la triade cultive avec soin l’image d’une société charitable. Rendre service, aider, être à l’écoute de ceux qui ont besoin de soutien, etc., est une constante de l’activité mafieuse. Vouée au seul mal, elle succomberait rapidement sous son poids. Beaucoup de ses membres sont intimement convaincus qu’ils œuvrent pour le bien-être de la société. Ce n’est pas le mal qui fonde la puissance d’une mafia, mais le bien qu’elle fournit unissant des êtres liés par un intérêt commun.

Maître de l'encens

La criminalité est affaire de civilisation. Ce sont les grandes civilisations qui produisent les mafias les plus puissantes. La délinquance est universelle, la mafia ne l’est pas. La civilisation africaine n’a pas engendré un phénomène de violence organisée, car une mafia est avant tout une organisation. L’Afrique est divisée en un très grand nombre de tribus rivales. Beaucoup de violences, des haines hargneuses et longues, mais une incapacité à la coordination. Une mafia s’organise à l’égal de la société dans laquelle elle évolue.

Les sociétés ont la hantise d’être infestées par une mafia finissant par tout dévorer et s’immiscer dans les rênes du pouvoir. En général, ce type de société phagocytée par une mafia est relativement calme, car elle fait régner la paix nécessaire pour exercer ses trafics. Mais les zones qu’elle contrôle échappent pratiquement à toute autorité policière qui n’a d’autre choix que de dialoguer avec la camarilla dont l’élite occupe des postes importants.

Hung Kwan

Une société ne supprime jamais la violence qu’elle provoque par les inégalités et les injustices inhérentes à son fonctionnement. La seule perspective s’offrant à elle est de la maîtriser d’une façon ou d’une autre. Une petite délinquance pose d’infinis problèmes de sécurité quotidienne, mais elle reste confinée dans une violence mesurée. Dans les zones de non-droit, cette petite délinquance est la meilleure barrière contre le crime organisé. Le gang occupe un territoire qu’il doit défendre. Ses membres sont connus et confinés dans une criminalité limitée. Il peut espérer conquérir un autre territoire, mais cela reste précaire, un autre gang pouvant toujours prendre le dessus à un moment ou l’autre. Une société contrôle de loin des gangs rivaux. En revanche, les réseaux d’une mafia sont tentaculaires et invisibles.

Il est plus facile pour la police d’établir un rapport même approximatif avec la mafia dont les actes sont prévisibles qu’avec des gangsters non organisés dont les actes sont difficiles à gérer. Une mafia possède une stratégie à laquelle elle se tient. Un gang obéit à des nécessités imprévisibles selon un rapport de forces en constante évolution. Le comportement d’un gang est réactif, pas stratégique. Ses actes criminels dépendent du milieu et des rivaux alors que le terrain d’opérations d’une mafia est plus large et plus rationnel. On suit une mafia par la raison, on suit un gang par les traces sanglantes qu’il laisse.

Chaîne de combat utilisé par les triades

Entre la marginalité criminelle et la normalité sociale, la mafia s’est ancrée dans un créneau finalement assez confortable. Une société en crise révèle des brèches dans lesquelles elle s’engouffre et où elle prospère en développant une voie parallèle. Une organisation grossit et nécessite un financement de plus en plus pressant l’obligeant à élargir les voies illégales. Le pouvoir de la mafia grandit dans une situation ambigüe. Cette puissance secrète lancée, ne pouvant plus s’arrêter, devient une organisation criminelle s’emparant de ce qui échappe à la société civile.

Les minorités offrent un avantage de premier ordre, elles s’épuisent dans des rivalités sans fin produisant un équilibre permettant à la société de conserver la force. La mafia implique une solidarité. Les minorités tentent de survivre dans un monde féroce. La mafia prospère dans un monde qu’elle s’ingénie à faire fructifier. Elle devient ainsi un acteur économique. L’économie dite parallèle est faite de transactions souterraines de produits illicites. Pour apparaitre au grand jour, l’argent qui en est tiré doit être blanchi. La société est en danger lorsqu’une mafia intervient directement dans son économie. Elle devient pratiquement impossible à localiser. On sait où elle opère, mais on ne peut rien prouver légalement.

Le cinéma idéalise la violence, la transforme en un combat valeureux de héros. La réalité est sordide. L’histoire de la violence est une histoire de la traitrise et de la lâcheté. La violence surgit quand elle paraît propice à un attaquant qui a des raisons de penser qu’il est le plus fort après s’en être donné les moyens. L’organisation de la violence part du principe du plus grand préjudice porté au moindre reçu. Une histoire de la honte, du remords, de la rancœur, de la peur. Des individus frappant cruellement des victimes incapables de se défendre. Pour être mafioso, pas besoin d’être maître en kung-fu, il faut frapper là où c’est le moins risqué. Sans un minimum d’astuce, la violence se retourne contre son auteur et la lâcheté est d’une habileté redoutable.

Machette de combat

Le développement de la violence est intimement lié à celui de la famille. La violence individuelle est freinée par une autre violence individuelle et ne va pas loin. Si la violence reste incapable de s’organiser, elle n’aboutit nulle part. Elle se renforce face à une pression, celle d’un adversaire plus fort. Sa structure la plus simple et la plus évidente se fait sur le modèle d’une famille. Un groupe intimement lié est infiniment plus efficace que celui établi sur un rapport d’intérêts rivaux.

C’est lent et compliqué de reconnaître une mafia parce que c’est admettre qu’une partie de la société est gangrénée. Faire comme si quelque chose n’existe pas, c’est lui fournir un terreau pour son développement. Ensuite vient le temps de la reconnaissance. Un phénomène inverse, on reconnaît le mal en lui donnant une importance extrême pour accroitre son influence maléfique. Le mal devient une terreur absolue devant laquelle on ne peut presque rien. En réalité, le mal pour exister et continuer d’exister doit justifier sa présence par un mélange de caresses et de coups de bâton. Se rendre indispensable par les services rendus, se faire craindre par une violence aveugle et spectaculaire. Un paternalisme impitoyable.

On décrit une mafia par une multitude de trafics dont celui de la drogue et des êtres humains, des crimes innombrables, racket, kidnapping, extorsion de fonds, jeux, prostitution, pornographie, la multitude des produits pirates vendus à la sauvette et des actes de barbarie. Selon un rapport de la douane hongkongaise, l’économie pirate rapporte autant que le trafic de drogue. Un marché gigantesque. On peut tout aussi bien la décrire par les aides salutaires qu’elle apporte aux personnes en détresse, laissées pour compte par la société. Ambivalence du bien et du mal.

Entrée d'un rituel de triade

Une mafia commence par la légende d’une révolte contre une oppression. Dès le début, elle possède une structure militaire faisant d’elle une armée. Très vite, elle a besoin de se financer et, dans sa situation souterraine, elle n’a guère d’autre choix que de s’investir dans les trafics. Une organisation secrète assure son financement par les moyens qui lui sont accessibles. Or, par définition, ce qui est secret n’existe pas et ne peut donc avoir une activité économique normale. Elle n’a pas d’autre issue que de s’orienter vers une activité illégale, censée ne pas exister. Le secret finit par avaler tout ce qui se place sous sa coupe. Elle entretient sa légitimité auprès des gens du peuple et s’immisce par la corruption à tous les niveaux d’un gouvernement, puis trouve un rythme de croisière grâce au blanchiment de son financement. C’est un mouvement universel pour toutes les mafias du monde.

Le pragmatisme chinois ne s’embarrasse guère d’illusions et vise à l’efficacité la plus grande. Les Mandchous présentant une puissance terrible, la société secrète, pour assurer sa survie, ne concède aucune faiblesse. Dès le début, la société prend pied dans tous les aspects du pays, social, économique, politique, etc. Chaque membre reçoit aide et soutien indéfectible en échange de sa fidélité et de sa détermination. Il est pris en charge par la famille lui assurant la vie la plus décente possible. Le membre prend des risques, mais il trouve dans la société la protection dont il a besoin.

Loge de triade, le maître de l'encens est sur la gauche

Le succès des triades est tel qu’elles se multiplient en nombreuses sociétés chacune développant un ensemble de buts qui n’appartiennent qu’à elle. Très vite, les triades, pour assurer leurs revenus, se focalisent sur les activités illicites. Le Chinois est un joueur invétéré, il aime l’alcool, adore l’opium et a besoin de femmes. Le jeu, l’alcool, l’opium et la prostitution rapportant des sommes considérables deviennent le cœur de l’activité des sociétés oubliant leur idéal politique et social.

Hong Kong est entré dans le giron anglais suite à la guerre dite de l’Opium. L’Angleterre a besoin d’une valeur marchande pour son commerce avec la Chine et choisit l’opium. En dehors de son usage médical contrôlé, l’usage de l’opium est formellement interdit dans l’Empire chinois. La défaite des Qing devant les armées occidentales concède Hong Kong aux Anglais qui vont y faire prospérer le trafic d’opium. Le début d’un gouffre dans lequel vont sombrer les civilisations du XXèsiècle. Pour trouver l’opium, les Anglais ont besoin d’intermédiaires.

Barrer l'entrée aux nouveaux arrivants, Passer la montagne de sabres

Le 8 janvier 1845, moins de trois ans après le traité de Nanjing concédant Hong Kong aux Anglais, le gouvernement interdit les triades et toute autre organisation secrète sur son territoire. Le port de commerce devient un passage obligé pour les marchands qui rêvent de s’y installer. Pour les Chinois, Hong Kong et son immense potentiel commercial deviennent un Eldorado. C’est dire qu’une organisation comme la triade s’y intéresse tout particulièrement. Elle s’y installe avec les premiers immigrants. Les Anglais s’en inquiètent. Tout ce qui est clandestin est potentiellement dangereux pour un gouvernement. Dès octobre 1844, la police opère une rafle dans le milieu des triades et capture 17 de ses membres. À ce moment, les choses sont plus simples, plus visibles.

Ce succès cache la grande inexpérience de la police anglaise en la matière. Tout ce qu’arrive à faire la police anglaise, c’est renforcer l’organisation des triades sur l’île qui vont prospérer. Hong Kong devient, dans le calme apparent, une société du crime. L’organisation s’empare des syndicats des travailleurs au point que la police anglaise doit demander l’aide de la police chinoise de Guangzhou. Les Anglais comprennent que des policiers chinois font partie de l’organisation.

La Convention de Pékin en 1860 concède Kowloon aux Anglais. En 1898, ceux-ci obtiennent les Nouveaux Territoires pour une durée de 99 ans, jusqu’en 1997. Désormais un territoire de quelque 1100 km2 extensibles grâce aux terrains gagnés sur la mer pouvant accueillir une population beaucoup plus importante qu’auparavant.

Avec la prise de pouvoir des Républicains sous la présidence de Sun Yat Sen, les triades s’installent en force sur l’île. C’est entre 1914 et 1939 que le pouvoir des triades révèle son efficacité grâce à une discipline et une organisation alliant terreur et avantages de toutes sortes sur la population chinoise. Malgré tout, des intérêts divergents opposant les différentes triades explosent dans des conflits violents amenant la création de différentes sociétés rivales. L’occupation des Japonais de décembre 1941 à août 1945 divise davantage les triades entre celles qui refusent leur domination, celles qui acceptent de s’y plier et celles qui attendent de voir qui sera le gagnant.

L’opium autorisé pour un usage privé avant l’occupation japonaise devient interdit après leur défaite. Les Japonais ont ouvertement favorisé la prostitution consacrant des quartiers entiers à sa pratique. Après le départ des occupants, la police est incapable de lutter contre le fléau. Ce n’est pas avant l’arrivée des communistes, en 1949, que les triades sont déclarées illégales en Chine. Leur prise de pouvoir provoque un afflux massif des truands du continent sous couvert de visées nationalistes anticommunistes. Pour survivre et prospérer, les triades doivent se réorganiser. Elles deviennent une menace terrible.

Maître de l'encens

La police anglaise, dépassée par cette situation, réagit en coopérant avec les membres des triades acceptant d’instaurer une paix des rues. Un échange de bons procédés pour éviter le pire. Hong Kong devient un centre vital des triades même si les Anglais, comprenant la menace, veulent en conserver le contrôle. À partir de ce moment, les triades participent à la prospérité hongkongaise même si leurs profits colossaux échappent en grande part au gouvernement de Sa Majesté.

C’est la misère de nombreux travailleurs chinois qui alimente le recrutement des triades. Les Anglais savent que c’est en relevant le niveau de vie des travailleurs chinois qu’ils peuvent lutter contre les triades. Une mafia se nourrit de la misère du peuple. Un gouvernement grandit de la richesse de son économie et c’est grâce à l’immense richesse de sa colonie que les Anglais conservent leur pouvoir. Son incapacité à éliminer la pauvreté endémique d’une vaste population chinoise permet aux triades de prospérer.

Les triades n’ont cessé de se renforcer avec le temps. On dit qu’il existe quelque 100 000 malfrats à Hong Kong, une personne sur soixante, appartenant de près ou de loin à une triade. Certains parlent d’une personne par famille si l’on tient compte du jeu de relations. En Occident, un homme du peuple sympathise rarement avec un riche, chacun reste enfermé dans sa classe sociale sans espoir d’en sortir à moins d’un miracle. En Chine, ce n’est pas la classe sociale qui commande, c’est la famille. On n’appartient pas à une classe sociale, mais à une famille. Si les triades recrutent, ses actifs sont limités à quelques personnes. Appartenir à une triade est éminent, mais cela n’a pas grand sens. Entre un croyant et un religieux, il y a un gouffre. Vue de l’extérieur, la masse des petits gangsters cache les gros poissons. Un jeu de pistes où se noient les requins qu’il devient impossible d’attraper.

Une organisation mafieuse attire les individus cherchant une opportunité qu’ils ne trouvent pas dans la société. Cet homme obligé à un travail dévalorisant, sentant sa virilité vacillante, trouve un appui dans une triade et reprend goût à sa vie. Ce n’est pas le mal qui attire la grande majorité des mafiosos, c’est un besoin profond de respect. La société secrète apporte un lien familial, on devient frère de sang dans un monde impitoyable pour ceux qui ne sont pas assez forts. Les triades recrutent des individus faibles et lâches. Les membres d’une famille vouées les uns aux autres par une fidélité sans partage. Cette idée que chaque individu est lié à un autre est non seulement une protection, c’est une contrainte. Il devient extrêmement difficile de trahir sa famille, des gens qui font partie intégrante de leur intimité. Le système a donc un double sens de protection et de sécurité.

Le cercle du Ciel et de la Terre

La société est divisée selon la région qu’elle occupe et les différentes localités qu’elle contrôle. Dans la pratique, les subdivisions se sont multipliées à l’infini afin de détourner l’attention du pouvoir dans le but de rendre leur identification la plus complexe possible. Un individu connait la famille à laquelle il appartient, il a une vague idée d’autres familles affiliées, en définitive, il ne sait rien. Il faut monter dans la hiérarchie pour commencer à posséder une vision plus exacte de la structure, mais très peu connaissent les ramifications précises de la société. On arrache un poil, il lui faut peu de temps pour repousser. Les hommes qui savent, ceux qui sont le plus impliqués dans les trafics, n’ont aucune raison de se mettre à table.

La notion d’imbrication est essentielle pour comprendre un phénomène. Quand deux mouvements deviennent intimement liés entre eux, ils créent un troisième mouvement qui lui-même s’imbrique dans un autre en créant un quatrième et ainsi de suite à l’infini. Ce qui en ressort est énigmatique pour celui n’en en a pas suivi dès le départ le mouvement. Rien n’existe en soi, un jeu de dépendances diaboliques. La simplicité se perd dans des apparences d’une complexité inouïe devenant la meilleure des cachettes.

La société secrète est organisée selon trois niveaux. La masse la plus importante est constituée de simples exécutants. Au-dessus, les différents chefs que l’on connait sous le nom traditionnel d’officiers de loge. Au sommet, la « tête de dragon », le chef mystérieux que très peu connaissent. On lui donne le nom Shan Chu, 山主, « Maître des montagnes ». Il ne faut pas voir en lui un chef prenant toutes les décisions. Avisé, il est plutôt celui qui coordonne les différentes décisions prises au niveau local. Si un conflit se présente, il est le dernier recours auquel tous se plient.

La recrue passe sous un tissu jaune

En dessous de ce grand maître, le « Maître de l’encens », 香主, Heung Chu, est l’équivalent d’un grand prêtre responsable des différents rites et le Sin Fung, 先鋒, « Avant-garde », l’assistant du Maitre de l’encens, l’officier recruteur possédant le pouvoir d’étendre la société. Ensuite viennent les chefs de cinq grandes sections, La Section des Affaires générales (un centre administratif également chargé des finances), la Section du Recrutement (propagande, recrutement, enquête sur les membres, etc.), la Section de l’Organisation (contrôle des activités, discipline interne, établissement des punitions éventuelles), la Section de Liaison (la communication interne entre les différentes sections) et la Section de l’éducation et de la Santé (écoles, service de santé et arrangement des funérailles). Le chef de chaque section est connu comme le Chu Chi, 主持, « Celui qui ordonne ». Grand frère, Tai Lo, 大佬, est le terme général à un familier pour qui on adresse une marque de respect. Ce n’est pas un titre, mais une marque de respect ordinaire pour tout le monde.

Il existe quatre rangs hiérarchiques dans les triades :

  1. le Bâton rouge, Hung Kwan, 紅棍, le combattant, il est responsable pour toute la violence externe et interne comme les punitions. Expert en kung-fu, il dirige un groupe d’assaut de nombreux combattants tous experts en arts martiaux. Son prestige est très grand et un bon combattant est assuré de progresser dans la hiérarchie jusqu’au plus haut niveau.

  2. l’éventail de papier blanc, Pak Ji Sin, 白紙扇, un éventail en monture de bambou recouvert de papier blanc fait de 13 pliures correspondant aux 13 provinces de l’empire des Ming. Il est le conseiller, l’administrateur, celui qui a fait des études ou est reconnu pour son intelligence par les autres membres. Le « Maître de l’encens » est choisi parmi ses rangs.

  3. la sandale de paille, Cho Hai, 草鞋, la sandale que portaient les moines dans leurs déplacements. Il est le messager, c’est-à-dire l’agent de liaison à l’intérieur d’une section et avec d’autres sections. Son rôle est déterminant pour assurer la communication. Dès qu’un conflit surgit, il est l’intermédiaire obligé.

  4. « 49 », Sei Gau, 四九, le membre ordinaire. 4 x 9 = 36, le nombre de vœux qu’un membre doit faire pour appartenir au groupe.

Une société secrète possède un langage que seuls ses initiés connaissent, une gestuelle, notamment des mains, précise pour se faire reconnaître sans être vus et une culture d’où se dessine une stratégie de luttes. L’influence du bouddhisme ésotérique est évidente de même que des rituels taoïstes fastueux et magiques. L’impression pour celui qui entre dans cette organisation doit être resplendissante et pleine de promesses. Elle fait rêver avant d’offrir du concret. Dans le secret, chacun se sent en sécurité, il se sent également plus responsable que dans une foule abêtie.

Un rituel magique enserre chaque membre du groupe dans une complexité qu’il ne maîtrise pas. Bien entendu si ce rituel est supposé remonter à un passé antique, il n’en est rien et chaque groupe l’interprète à sa façon, selon sa convenance. Le spectacle est très sérieux pour ses participants qui s’y plient avec la plus grande solennité. Chaque manquement au rituel est puni de mort, voire de torture. Une loge des triades est un endroit sacré où chaque place a un sens, où chaque objet a son importance comme dans un temple. Un mélange de croyances populaires dont chacun est à même de saisir sinon le sens exact, au moins le caractère essentiel. Des signes reconnaissables dans une ambiance éthérée. Tout est fait pour créer une atmosphère pesante.

Le rite le plus notable est celui de l’initiation. L’adepte est pris en charge par une machinerie superstitieuse dont les cérémonies sont scrupuleusement respectées. Celui qui a été initié doit retrouver chez d’autres la même initiation. D’où l’importance du Maître de l’encens, le grand prêtre, le gardien du cérémonial. L’adepte fait 36 serments où bien entendu il jure une fidélité absolue à sa nouvelle famille. Chose intéressante à noter, il jure de surveiller les autres membres et de dénoncer tout manquement au règlement interne. Les dignitaires portent des costumes ajoutant à leur caractère magique. Il est fait comprendre à l’initié ce qu’il risque à trahir.

Celui qui trahit sera sévèrement châtié

La triade n’est plus depuis longtemps une grande famille. C’est une société éclatée et divisée en une multitude de sociétés séparées agissant chacune pour leur seul profit et n’ayant aucun compte à rendre. À Hong Kong, on compte quelque 60 triades dont la plus importante actuellement San Yee On, 新義安, « Nouvelle fraternité et paix » et la deuxième en importance, la 14K, 十四K, 14-Karat, une triade crée à Guangzhou en 1946 par le lieutenant général du Kuomindang, Kot Siu-wong, comme mouvement anticommuniste et installée à Hong Kong à partir de 1949. elle s’est immédiatement signalée par son extrême violence. On peut noter aussi Woh Sing Woh (和勝和), « Paix et victoire », et Wo On Lok, Sui Fong Ban,水房幫, « Gang chambre Eau (ses recrues sont des ouvriers fabriquant des boissons) ». On parle d’une fédération dans la mesure où chaque groupe n’empiète pas sur le territoire d’un autre afin de ne pas déclencher une guerre dévastatrice.

Général Kot Siu-wong

Une mafia ne peut pas exister sans son rapprochement avec le pouvoir en place et le pouvoir en place, incapable d’éradiquer le mal préfère fermer les yeux, moyennant finance, du moment que la sécurité des rues est assurée. Si le gouvernement communiste lutte contre les mafias, il y a longtemps que des compromis ont été trouvés. Ce gouvernement étant connu comme l’un des plus corrompus au monde, il s’agit donc d’un rapprochement naturel.

En revanche, phénomène inverse à Taïwan, ces groupes de triades se disant anticommunistes et nationalistes ont infesté la vie politique locale obligeant le gouvernement à prendre des mesures très strictes à leur égard. Même phénomène à Hong Kong où le gouvernement institue, en 1974, un système de police anticorruption très efficace. ICAC, 廉正公署, Lim Jing Gang Chue. Au début, la police est si corrompue que la gouvernement accorde un délai de grâce pour que la police fasse elle-même son assainissement avant une intervention brutale. Hong Kong a fait le ménage. La mafia se maintient en assurant une paix des rues notamment au niveau du tourisme. Un endroit contrôlé par la mafia est très sûr, ses activités restent invisibles aux yeux de l’étranger.

Une mafia ne survit que dans ses activités internationales. Au Japon par exemple, les mafias chinoises ont supplanté les Yakuzas dans le business de la prostitution dominant le quartier chaud de Tokyo. La mafia chinoise suit les immigrants et partout là où on les trouve, prospèrent les triades. L’extrême violence des triades chinoises au Japon peut s’expliquer par le profond ressentiment des martyres durant l’invasion japonaise.

Montrer la force à la nouvelle recrue

Le succès des triades tient à la mentalité chinoise. Le Chinois, peu démonstratif, se complait dans le secret et ne se sent à l’aise que dans sa famille. Un usage modéré, mais extrême de la violence, l’étude d’un marché dont on est sûr qu’il rapporte très gros tout en alliant la polyvalence la plus large possible. Un système entièrement hermétique vu de l’extérieur accentué par une langue et une culture inconnues à l’étranger (le mandarin ne comprend presque pas le cantonnais alors que le cantonnais comprend plus de la moitié du mandarin).

Si le Chinois est respectueux de sa famille et de ses proches, il l’est moins à l’égard des autres, il ne l’est plus du tout en dehors de son territoire. Si le Chinois ordinaire est grossier et peu cultivé, à l’extérieur, pour assurer sa protection, il se fait le plus discret possible à l’inverse du type méditerranéen expansif et aimant les signes extérieurs de richesse. La plupart des membres influents des triades passent inaperçus. Les Chinois, peu théoriciens, sont pragmatiques, un problème trouve sa solution quelle qu’elle soit. C’est leur force, ils vont là où ça marche, non là où ils croient que ça peut éventuellement marcher.

Nouveaux arrivants

À Hong Kong, la délinquance reste invisible aux Occidentaux jamais inquiétés, c’est une affaire entre Chinois et gangsters. Un Chinois est rarement assailli par les problèmes moraux qu’on trouve en Occident, notamment dans les cultures chrétiennes et musulmanes. Il agit selon son seul intérêt, sans autre considération. C’est un être social pratiquant depuis toujours le compromis avec le voisin. Seul compte le résultat, le moyen importe peu. L’idéal héroïque lui est inconnu. Pour vaincre, il faut être supérieur d’une façon ou d’une autre. Le principe est de s’attaquer à plus faible que soi ou de mettre un fort en situation de faiblesse. La victoire est affaire de quantité, pas de qualité.

Le maître de l'encens montre une sandale de paille au nouvel officier

On ne lutte pas contre la mafia, le combat est perdu d’avance, on colmate ses effets les plus criards. Une mafia disparaît d’elle-même, non par rédemption, mais en parasitant des activités économiques légales. Il faut arracher la racine sous peine de voir constamment repousser la bête. Aucune mafia ne pouvant survivre sans des complicités et des complaisances haut placées dans la sphère politique, juridique et administrative, ce sont les failles de la société civile et publique qu’il faut supprimer. Un ascenseur social bloqué, obligeant une grande masse d’individus diplômés à végéter dans des emplois subalternes, favorise le développement des organisations crapuleuses offrant une promotion facile. En étudiant une mafia, on se penche sur les défauts d’une société cloisonnée, engluée sur elle-même, incapable de guérir ses infirmités. Quand une partie de la population patauge dans une impasse, certains s’enrichissent, une civilisation s’appauvrit.

(Les photos sont des reconstitutions faites par la police en 1960.)

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Comments
14 Responses to “Les triades chinoises, 三合會”
  1. marc dit :

    hum intéressant ton billet sur les triades je comprend plus la différense entre l’occident et l’oriant

    • cieljyoti dit :

      heureuse que ça te plaise, merci pour ton commentaire

      • Laurent Odru dit :

        🙂 Des individus faibles et lâches ?? Je ne crois, pas tatouages intégrales, katana manié et 9 mm, interdits de s’en servir en public.Le code de l’honneur, ainsi qu’une acceptation de la prison ainsi que de la mort… Sans parler du tatouage qui peut devenir intégrale. Il faut être fort.
        🙂

      • Laurent Odru dit :

        A par ça super article merci 🙂

      • cieljyoti dit :

        merci pour ce commentaire. je revendique ce mot de lâche. en tant que chinoise et journaliste, combien de fois nous voyons dans les faits-divers des personnes attaquées à dix contre un, par derrière encore ! je sais que les films ont tendance à présenter des gens tout puissants se battant comme des dieux. la réalité est infiniment plus pitoyable. d’ailleurs, la mentalité chinoise privilégiant la communauté sur l’individu ne voit là rien de répréhensible. la triade est une famille et tous les membres se doivent de combattre un ennemi commun, seul le résultat compte. moins les risques courus sont grands, meilleur cela est. la lâcheté devient ainsi une vertu de survie. merci

  2. M1 dit :

    J’ai commencé à lire, je trouve ton article superbe et c’est un sujet qui m’a tjrs fasciné sans pour autant avoir trouvé de bons textes là-dessus, donc je vais imprimer ton post et le lire demain soir tranquillement ! je reviendrai ensuite ; )

    • cieljyoti dit :

      j’ai essayé de rester dans la réalité des triades sans entrer dans le côté spectaculaire que j’exploiterai sans doute plus tard sous forme de nouvelle. j’espère que ça va te plaire

  3. cyridris dit :

    Article intéressant et surtout riche d’images, ce qui le rends très attractif et instructif.
    Je cherchais un document comme celui ci ^^

  4. combattante dit :

    Bravo pour cet article très instructif!
    Il est rare de trouver de tels articles sur des phénomènes peu médiatisés…
    Merci en tout cas!

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