Fait d’été

Les maisons ont une âme, bien d’autre chose encore. À force d’ingurgiter et recracher des êtres, elles en sont la respiration haletante. Flambantes de jeunesse, usées jusqu’aux profondeurs de leurs racines, s’enfonçant dans la terre, elles frétillent, leur façon de jouir. Elles se parlent, discussions enflammées, s’emparent des vies de leurs locataires, un abri pour leur anecdote, les commodités indispensables pour s’épanouir dans l’inimaginable, l’histoire des autres, s’en s’éjectent des ombres solitaires, fuyant les dernières clartés du soir. Un homme agonise.

Alfred Courmes, L'homme blessé, 1929

Il faut être errant pour baguenauder au creux de la nuit, un soir d’été. La chaleur s’en est allée après avoir cogné de son gourdin les murs des antres. La nuit est apaisante, angoissée de ce qui lui reste à vivre. L’homme marche depuis trop longtemps pour saisir la subtilité des paysages, des différentes architectures s’offrant à lui, elles ne le concernent pas. La nuit, Paris relève la tête révélant aux curieux le vestige des reflets d’un passé glorieux. L’homme est insensible à ce soudain vertige, complice des mystères de l’obscurité. Son visage est sérieux jusqu’à la gravité. Son pas uniforme décline toute sollicitude, un automate dénué de chagrin, un malaise qu’il ne peut contenir.

Les boutiques ventrées voient défiler des timides, des hargneux et des ivrognes se prétendant à la quête de quoi, de qui, à la moindre précision, ils balbutient, cafouillent, se taisent. Ne rien chercher, c’est ce qui fait avancer. L’homme continue sa marche sans observer la succession de maisons enchevêtrées du tintamarre de leurs pierres. Chacun de ses pas alourdis laisse la part d’inconnu, insaisissable, le nargue. L’envie soudaine le prend de revenir sur ses pas avec la ferme volonté de ne rien laisser passer, quelque chose lui manque. Volonté inutile, le temps déjà a effacé ses traces. Il veut posséder ce qui lui échappe. Chaque anfractuosité terre des siècles de silence assourdissant.

Le charme irrésistible d’une existence s’éteint entre quatre murs. Par sa persistance et son malheur, il a vaincu sa prison jusqu’à la mâter, lui faire rendre des couleurs et des formes dont la pierre est assiégée. C’est cette fascination qu’il cherche dans le secret des murs, ne parvenant à briser celui des âmes. Cet homme, conscient de son échec, n’est plus à un âge où l’on cherche à élucider, mais à peaufiner et aiguiser le peu que l’on sait, un dédale de réponses, un louvoiement éreintant, un désir immense s’affaisse, un mur s’élève.

Les murs qui l’observent le moquent. Ce que tu ne vois pas, tu le déformes d’arrogances. Tu te promènes dans l’existence sans rien découvrir à aimer, à satisfaire, rien à sentir, à jouir. Éphémère, tu construis une cathédrale et ta bâtisse branle de toute part. À peine as-tu posé une pierre, sans t’assurer de sa stabilité, tu en poses une suivante. Aujourd’hui, ta demeure penche. Tu as oublié ce bloc de pierre, tu es assis dessus comme s’il n’était pas le tien. Regarde-nous, simples maisons, sans prétention, presque banales, nous nous élevons juste ce qu’il faut de terre, nous ne conquerrons rien, que nous importe, nous sommes là et cela nous suffit, notre assise est robuste.

Edward Munch, La vigne rouge, 1898

Tes pierres prétentieuses sont incapables de soutenir ton édifice dont le ciment s’effrite à chaque grincement et tes mains sont insuffisantes à les remettre en place, en ramenant l’une, l’autre s’effondre. C’est notre simplicité qui nous fait tenir, c’est ta complication qui tombe. L’homme sait que les pierres ne parlent pas, il sait que son silence lui est plus pesant que celui des pierres. Il n’y a rien à tirer des pierres, elles sont intransigeantes. Un mur, c’est autre chose, on n’y voit pas les pierres simplement harmonisées les unes aux autres d’un bloc hautain, seulement le travail des mains à empiler et lisser. Le mur participe à son élaboration, c’est sa rectitude qui fonde sa raison d’être. Il se tient droit, on le croit fier, il maintient, on le croit arrogant et plus il vieillit, plus il paraît à sa place. Le contraire d’un humain, plus il vieillit, moins il est à sa place.

Avec l’âge, un mur devient provocation, tout dans la vie appelle au désordre et lui conserve son ordre, ceux qui l’ont dressé ont disparu depuis longtemps. Solide, sa volonté ne cède jamais, il conserve sa raison d’être jusqu’au bout. Vous m’accusez d’avoir fait une bévue. Ce que je prends pour un échec n’est juste qu’une erreur et se tromper n’est pas si grave. Peut-être aurais-je préféré échouer, je m’y serais mal pris, au moins aurais-je agi, une difficulté n’a rien de dévalorisant, ni de honteux. Les idiots ne se trompent pas, c’est toujours idiot de se tromper. L’ironie des murs a son effet. L’homme est désappointé, presque déçu, vexé.

Les murs ayant brisé son retranchement, le voilà acculé à sa conscience, un précipice, le vertige dans les yeux. Peut-être cherche-t-il l’aurore des rêves ? Une femme au visage doucement dessiné, à la matière gracieuse de formes arrondies, dociles à son plaisir. À ce moment, précis, il ressent la fatigue de la nuit. Les murs ont tort. A-t-on jamais vu des murs avoir raison ?

Pour chasser une fatigue, il faut une autre fatigue. Éternellement, pour combattre le mal, il faut un autre mal, c’est ainsi. Une folie, par une autre folie. Absorbé entier de sa journée d’errance, l’homme entre dans un troquet sans réaliser sa crasse. Attiré par une lumière blafarde s’évadant de rideaux usés de nylon grisâtre, il est là comme il pourrait être ailleurs. Il ne remarque rien, ni personne, à quoi bon, il est invisible. Cette image de femme à peine entraperçue qui le hante s’enfuit dans le tintement de verre sur une table. Il se dirige mécaniquement vers un énorme bar en bois, tapissé de zinc terni sous le vin, l’alcool et les bières. Il commande d’une voix absente un café.

« Un café, un café ! » tonne une voix grave et gaie brisant le silence. Les murs se taisent. L’inconnu poursuit, « un café à c’t’heure ! C’est un crime ! Eh Fernand, un Ricard pour ce monsieur et sur mon compte. » « Je vous remercie, à cette heure, je ne bois pas d’alcool, un café s’il-vous plait. » « Pas possible, un gars du Sud refusant un Ricard à l’heure où il a meilleur goût, je crois rêver. » L’homme sort définitivement de son rêve.

« Je ne suis pas du Sud, monsieur, je suis de Paris. » « Moi, je suis de Dax, c’est beau, tu sais et les gens, tous mes amis, y sont gentils. Tu connais le Sud, mais ouais, tu connais sûrement le Sud, tout le monde le connait. » « Un peu oui. » « Nous sommes cousins alors ! » « Et v’là que ça tonne, il va encore pleuvoir dans ce foutu bled, il n’y a plus de saisons ! » « Le temps est étrange » répond l’homme réalisant qu’il aurait pu marcher sous la pluie. « Avec leur saloperie de pollution, ils détraquent le temps. Encore un été pourri ! L’année dernière, on crevait de soif, cette année, on est inondé, ouais, c’est moche. Est-ce qu’on a besoin de leurs saloperies atomiques pour vivre ? J’dis pas, on a besoin d’une défense des fois que les chinetoques viendraient nous voler nos femmes, à ce point, c’est dingue ! Ça bouffe des milliards, ici on croule sous la misère. On peut chercher du boulot et crever de faim, à quoi ça sert d’être défendu si on n’est pas en sécurité chez nous ? T’as vu ces jeunes qu’ont pas de boulot. Moi, j’te dis, ce chômage tue plus de monde que les chinois ! Y peuvent aller se faire foutre, tout le monde s’en fout ! »

Les rêveries accaparent l’homme. Il n’écoute plus, il se laisse aller à son café qu’il boit sans goût. Il ne peut rien répondre, c’est à peine s’il profère un au revoir vagabond. Il retrouve la nuit. L’air frais happe son visage, dérange son habitude de chaleur écrasante depuis ces derniers jours, le blesse comme un outrage et lui rappelle le visage de celui qui a troublé ses songes.

La nuit est profonde, lui est superficiel. Les quelques lumières émanant de lampadaires taciturnes lui font réaliser l’immensité de son étroitesse, ajoutant à l’abîme de la nuit. Les murs absorbent la lueur se nourrissant avidement du mépris des passages futiles. Le visage de la femme, son corps vêtu de nudité, s’échappe fiévreusement comme s’il n’en est pas digne, l’intérieur se fracture en cris aiguisés. Le trouble revient à la fête avec plus de violence, sans doute parce qu’elle a quelque chose à dire. Pourquoi ne lui a-t-il pas parlé ?

D’autres passants perdus dans ce souci de rejoindre d’une enjambée pressée un but qu’ils sont les seuls à s’être fixés comme pour s’excuser d’ignorer les autres solitudes de la rue. Chacun aligne son pas en fonction d’un voisin invisible, espérant qu’il s’écrase sur un sol qui les absorbe, s’ouvrant la poitrine avec leurs ongles, en arracher les entrailles où s’agglutinent ahuries les rancœurs de la terre. Hurler son indignation. Je suis innocent, pour quoi m’accabler ?

Soutine, Paysage de Cagnes, 1923

L’homme longe sa chute d’une foulée saccadée, une rage épuisée. Peut-il s’affaler à terre et pousser ce cri confus ? Ces gens, cette envie rabrouée, honteuse de hurler, leur déforme la marche, le visage droit, les lèvres pincées, les yeux absents, tout les tire en arrière, ils avancent. Ces gens silencieux comme des morts ont les cheveux hagards. La vie les raille, ils font comme si de rien n’était. Tendus, ils cheminent, il s’effondrent, personne ne les voit. Certains montrent des tics dont la régularité masque à peine le désordre de leur être. Il ne laisse rien entendre, sans rater aucun bruit qui viendrait le délivrer.

Il aurait pu crier, quoi ? Sa dignité est son silence, sa transparence. Se jeter à terre le rendrait fou aux yeux des passants. Se tenir entre ciel et terre le rend insensé à ses yeux, personne ne le voit, lui seul sait. Le voilà ivre de douleur. Je ne suis pas fou, je suis comme tout le monde, j’essaye de le paraître. Un objet familier qui n’effraie personne simplement parce qu’il était là hier et sera là demain. À quoi sert cette merveille si je ne peux à peine l’admirer de loin. À quoi sert de respirer si c’est pour avarier l’air. Cette mauvaise odeur de soi, il faudrait pouvoir ôter le nez du visage, supprimer la bouche, arracher les yeux, esquinter la machine, la momifier, la bêtifier pour que plus rien ne soit plus jamais pareil.

Cette peine qui nous fait exister, pourquoi ne nous fait-elle pas disparaître ? Et ce qui nous fait disparaître, pourquoi ne nous fait-il pas mieux exister ? Il tomberait par terre, on appellerait les secours, il dirait au médecin qu’il est marié avec une femme qu’il admire de tout son cœur, qu’il a des enfants, deux ravissantes petites filles qui ressemblent tant à leur papa, qui viennent l’embrasser quand il rentre de son travail éreintant, enrichissant. Il pourrait dire tout ça. On le prendrait pour un aliéné, un homme heureux ne tombe pas dans la rue. Un foyer endiablé de petits cœurs, un âtre de chaleur douce et enfantine, amusée et rieuse. On dirait, sans vergogne, qu’il est un monstre de s’enfuir en solitude quand l’amour l’attend. Les immeubles s’en indiffèrent, elles savent son secret.

Les murs sont muets, lourds, regardant, jugeant, condamnant du rire sourd d’un mépris intolérable. Tous ses efforts pour ressembler à ceux-là sont vains, ils ne trompent personne, même sans se voir, chacun se reconnaît. Les murs s’étalant majestueusement continuent de le toiser. Voyant une lumière diffuse, péniblement dans la noirceur des rideaux d’une devanture, un bistrot, l’homme, guère plus attentif que la première fois, entre précipitamment, un sourire aux commissures des lèvres, dévoilant maladroitement un bonsoir aux rares habitués d’une ambiance sordide. Il faut beaucoup de gaucherie pour paraître à sa place, cela n’est pas donné à tout le monde. Une ride perceptible au coin de la bouche dévoile l’inaccoutumé de son élan.

Braque, Maison à l'Estaque, 1908

Ce bonsoir est délivrance, un salut qu’il attend depuis le début de la soirée. Le rictus gigantesque, étendant sa draperie dans son esprit, ne l’arrête pas. Personne ne fait attention à lui. Ce troquet a l’aspect minable, d’une grandeur exhalant un mystère évanoui depuis belle lurette. Des clients ratatinés dans leur fatigue, face à des verres sales de doigts graisseux. Une faible réponse qu’il croit interpréter comme un signe vient d’un groupe de vieux affalés sur leur cul dont les bouches remuent à peine, des statues de cire. Deux hommes au bar doucement balancés par l’alcool n’arrêtent rien de leurs réflexions. Tout dans cet endroit est emprunt d’un vide émouvant comme si l’univers s’était arrêté ici pour en finir avec ses mouvements incessants et inutiles. Il voit que derrière le bar se terre une femme aux traits flasques et usés. Ses yeux éteints, vaguement colorés de bleu terne, s’emparent de ceux de l’homme.

« Je devrais dire bonne nuit, ce soir, la nuit tarde à venir frapper ma porte. » La salle étriquée, mal éclairée, ne laisse rien échapper. Il regarde la femme dont l’âge avancé fait oublier qu’elle a été une femme guillerette. Il l’imagine jeune fille frêle et timide, soucieuse de plaire. Aujourd’hui, grossière, méprisant ses hôtes. Comment peut-on en arriver là ? Quelle est cette vie qui rend détestable à mesure qu’elle passe ? Comment en vient-on à s’étioler, se déchirer, s’alourdir, s’enlaidir jusqu’à l’horreur ? Pourquoi les fleurs fanent-elles ? Elle a été fille de bar, elle l’est restée, et dans cette pénible descente uniforme, tout a basculé dans l’épouvante d’un monde sans âme.

Au début, elle courait agilement, souriait au tout-venant, relevait les jurons, s’en troublait, envoyait des gifles revêches aux mains s’échappant sur ses fesses. Elle donnait l’illusion de la vie, puis la vie s’en est allée, ne laissant qu’un tas de graisse molle et difforme, velue, d’une indifférence pataude. « Madame, un Ricard, s’il vous plait, et un Ricard pour ces messieurs. Vous êtes bien silencieux ! » La vieille laisse son visage bouffi sans réaction, un air peu engageant que rien ne peut venir troubler. Elle amène un verre en face de l’homme et une carafe d’eau. Sans précaution, avec avarice, elle verse la part d’alcool auquel chacun à droit. Chaque geste machinal est dénué de tout intérêt. Elle annonce d’une voix abimée, néanmoins forte et graveleuse, qu’ils ne prendront rien. Les clients ahuris ne manifestent aucune réaction.

« Et vous madame, vous désirez quelque chose ? » Son refus catégorique clôt toute espèce de communication. Le verre n’est plus translucide après de mauvais lavages successifs. En le portant de la façon la plus décontractée possible à ses lèvres, un goût teigneux d’eau de javel lui donne la nausée. Sa boisson sans aucun goût lui inspire de la répugnance. C’est la vexation qui lui fait comprendre l’incohérence de sa situation, d’autant qu’il n’a jamais aimé le Ricard.

Abasourdi par tant de mauvais goût, l’homme ne dit plus rien. Avec bravache, il termine son verre dont il sent le liquide récurer son œsophage. Une chaleur moite et collante lui monte à la gorge. L’air frais lui fait du bien. Il se demande quelques secondes comment on peut s’abêtir à ce point luttant contre l’abjection d’une boisson lui faisant maudire sa langue et son palais. Il tente de récupérer une attitude sereine semblant avoir perdu sa raison. Son esprit incapable de recouvrer un peu de lucidité, il se sent comme le dernier homme sur terre. Est-il aussi âne bâté que ces endormis du café ? Il admet son manque de sincérité. Est-il encore capable de vivre avec les autres ? Sa démarche pesante le plie davantage sur lui-même.

Grosz, 1920

Il n’y a plus personne pour troubler le silence dont il ne veut plus. Il aurait voulu un lieu de fête où l’on crie histoire de lancer à la face du monde son mal. Il aurait souhaité entendre cette voix lui dire « inutile d’aller plus loin, je te comprends. » Il aurait regardé avec passion les femmes danser. Il en aurait pris une par la taille et l’aurait embrassé en lui disant : « toi aussi, tu m’aimes, n’est-ce pas ? » Il est seul, plus impuissant que jamais.

Une envie folle lui saisit les tripes, celle de retrouver ce visage qui l’a ébloui. Il sait enfin ce qu’il cherche. Il embrasse chaleureusement sa femme en lui affirmant qu’il a besoin de marcher et de respirer. Il couve de baisers les deux petits amours qui se jettent à son cou. Le couple est si uni que la femme trouve cette fuite normale et nécessaire. Elle-même en a ressenti mille fois le besoin. Elle ne s’en inquiète pas. Les enfants savent peut-être, que peuvent-ils comprendre des douleurs des grands ? Pourtant si le mari soucieux s’était donné la peine de lire les petits yeux fatigués de ses enfants, sans doute y aurait-il vu un trouble, léger et indistinct, tellement vivants à l’orée d’une longue nuit de rêves agités.

Il se serait mis à courir pour les rejoindre, mais la nuit a fait son ouvrage, trop tard désormais. Il aurait bien sondé les murs tyranniques de sa frénésie, les murs eux-mêmes sont devenus absents. Ce qu’il voulait, à n’importe quel prix, c’est briser cette impuissance qui l’enchaîne au trottoir y soudant ses pas. Il pourrait payer un instant de jouissance morbide que l’on prendrait pour de la puissance, il est trop faible pour ouvrir les portes d’un royaume étranger. Il sait que la puissance ne se trouve pas dans un bordel et qu’un simple canapé ne peut remplacer le trône dont il vient de déchoir. Un mur reste un mur avec ou sans jarretière, jamais il ne s’effondre devant l’extravagance la plus démesurée.

Pourra-t-il jamais rentrer chez lui ? Il retrouve son pas régulier, continue de s’engoncer d’une nuit que le ciel refuse d’éclairer de ses petits points scintillants. Les murs retrouvent leur arrogance. L’homme semble vaincu, ses pas ne le mènent nulle part. « Eh, papa, tu as besoin d’un coup de main pour rentrer la guimauve ? C’est y pas Cendrillon qui aurait perdu le chemin du retour ? » La voix jeune et haineuse casse le peu de calme qu’il lui reste depuis le début de cette tragique soirée. Il se retourne puisqu’il n’y a rien d’autre à faire.

Böcklin, Autoportrait auprès de la mort, 1872

« Tu vois, mon pote, je voudrais pas être pessimiste, tu me parais mal barré. T’as intérêt à rester sage. » Les trois fauves, dont celui d’où vient la voix, n’ont rien d’engageant. L’homme sent la forte odeur d’alcool émanant de leur gueule. Une réminiscence de vomi lui fait comprendre qu’ils ont fini de s’écœurer eux-mêmes. Dans l’extraordinaire, l’ordinaire paraît ridicule. Faiblement éclairées, leurs faces ne sont pas masquées. Leurs blousons absorbent cette lumière dont la peur a besoin pour se réfugier. Et pourquoi aurait-il peur ?

Des trois gamins, l’un est gras, frisant l’obésité. Imbibés, ils réagissent mal à l’alcool, ils ont besoin de déverser leur flot de haine. Lui, sa haine ne les concerne pas. Il se sent prêt à leur donner les quelques sous qu’il a sur lui. Si peu, cela les mettra en colère, il perdra du temps. Ils boivent pour oublier ce qu’ils ne sont pas, ils déversent leur haine pour se prouver qu’ils sont encore là, ils affutent leur violence. L’homme n’est pas craintif. Sa constitution physique dégage une force qui fait hésiter les gosses. Il peut se battre, en a-t-il envie ? Isolément, aucun des trois n’a de chance contre lui. Il n’est pas ivre, seulement un peu las. Il sait que les réflexes d’un alcoolique sont diminués. D’ailleurs, malgré leur bravache, il les sent apeurés. Il comprend la mise en scène de la violence. Ces gars qui jouent les durs sont terrorisés d’une existence qui les dépasse.

Cézanne, Le meurtre, 1871

Comme pour s’excuser : « eh oui, papa, pourquoi t’es pas resté tranquille chez toi, dans ta petite turne douillette où ta petite femme t’attend ? » Le ton du garçon un peu plus grand que les autres est presque ironique. Ses paroles tintent dans la tête orageuse de l’homme. Il a raison. Que fait-il ici à une heure lointaine alors que sa femme ne sait plus comment cacher son inquiétude ? Les deux autres silencieux le regardent d’un air goguenard ne sachant se faire triomphant. Ils ont le sourire idiot. L’homme sait qu’il est impossible de fuir. Se mettre à courir éperdument lui permettrait de saisir au vol un taxi, il serait en un rien de temps chez lui. À quoi bon ?

Il ne se retourne même pas pour jauger de la distance à parcourir. Il aurait sûrement éveillé la méfiance des affreux risquant de précipiter leur brutalité. De toute façon, ils étaient jeunes et devaient courir plus vite que lui. Il ne voulait pas être saisi de dos. Les garçons se rapprochent de lui en dodelinant leurs épaules ajoutant encore à l’aspect grotesque de leur face. L’un des garçons, le gros, passe négligemment derrière lui, il n’a pas le temps de s’en inquiéter, le plus grand dit d’un ton amer : « juste cent euros ! » Ils ne sont pas sûrs de leur coup.

Courmes, Les hommes qui se battent, 1926

L’instinct de vie qui nous gouverne est si fort qu’il pousse à des réactions ébranlant nos manies. Pour soutenir sans crainte son regard, il se remémore le visage d’une femme. C’était ce visage qui l’avait il y a peu enchanté par sa grâce. Sa beauté est si profonde qu’il lui faut un effort pour la chasser de ses yeux. Cet éclat enfin trouvé, il lui faut l’expulser du danger, magnétisé par des faces laides et stupides.

Dans la 23è rue de la troisième avenue, dans le bloc 11 du quartier 4 de l’arrondissement 18, un superbe vaisseau perdu dans un océan, vit un couple banal, une histoire comme il y en a tant, un homme trompant sa femme, un amour qui s’épuise, des interrogations sans fin, de quoi occuper un ennui coulant de beaux jours dans la disgrâce du cycle inhumain d’une existence paisible. Quand l’amour s’ennuie, il est capable du pire, il croit au meilleur. À enfer riquiqui, diable de pacotille, trois terreurs brodées par l’errance, trois piteux fétus font un brasier de pailles.

Aussi loin survolant rues et ruelles, il n’aurait jamais pu découvrir la raison de sa folie. « Tu vois, t’es pas aussi con que tu en as l’air, c’est ton pognon qu’il nous faut. » On aurait dit la voix d’un comptable. La sonorité est méchante, elle a quelque chose d’émouvant. « Nous, on ne mendie pas les sous des riches, on le prend là où on les trouve. » Il se justifie à l’avance de la faute à commettre. « Tu sais, mon pote, une moto, ça coûte cher, alors trois ! » La logique est juste. Il n’a qu’un peu de monnaie ferrailleuse, pas assez pour contenter les mômes.

Altdorfer, Saint Sébastien est battu, 1518

De leur hautaine timidité, les murs se mettent à sourire. Il se demande pourquoi ? Qu’y a-t-il de risible dans une farce ? Il imagine le comique de sa situation. Il ne peut pas plus satisfaire les voyous que payer un taxi. Le voilà riveté à sa place. « Eh, mon pote, tu te secoues la verge ou il faut qu’on le fasse à ta place ? On a autre chose à faire qu’à zyeuter ta face d’enfoiré ! » Ces insultes réveillent sa fierté. Il a une chance de les faire déguerpir. Il sait que le gros attend derrière lui. C’est lui qu’il faut abattre en premier. Il lui faut sortir de ce mauvais pas, à tout prix.

Il calcule le prix de chacun de ses gestes possibles. C’est une sacrée chance qu’il n’ait pas d’argent. Peut-être aurait-il cédé au chantage. Depuis toujours il y a cédé, cette fois, ce n’est plus possible. Cette lâcheté lui revient à chaque fois qu’il se sent apaisé. Il n’avale pas une grande bouffée d’air. Il ne comprime pas ses muscles. Surgit brusquement un coup de poing magistral déchirant rageur l’air avant de s’abattre sur le visage du grand qui, se croyant costaud, n’a pas le temps d’esquiver. La force est telle qu’il valdingue de tout son long en arrière comme absorbé par un puissant courant d’air. Le même poing s’abat en arrière sur le gros décontenancé avalé par un trou noir.

Mais avant qu’il ne puisse rattraper son poing et le jeter à nouveau, une douleur aiguë lui déchire le ventre. Lentement envahi de mille petites pointes acérées, il se sent libéré. Recroquevillé de douleur, il n’a jamais eu la tête aussi haute. Il sent un morceau de fer lui traverser les entrailles jusqu’à atteindre le cerveau où s’émerveille un éblouissement de fioritures de lumières. Il n’a plus mal. Il sait que l’acier traverse plusieurs fois son corps, il ne sent rien. Il a fait l’erreur grossière de n’attaquer que ce qu’il voit, le danger moindre, oubliant ce qu’il ne voit pas, le risque extrême. Il aurait pu commenter chacune de ses réactions, il n’en a plus envie. L’air vient à manquer.

Cosimo, Combat des centaures et des lapithes, 1495

Il titube comme si rester debout reste sa seule et dernière chance de survie. Aucune haine en lui, il sait que c’est fini. Que dira sa femme en voyant une déchirure tâchée dans son veston ? Il se sent fontaine d’où coule un liquide précieux. Bousculé, il tombe. C’est le gros qui en cherchant à fuir le pousse sans même le faire exprès, pris dans sa fuite de damné. Il ne le sait pas encore, mais les murs l’attendent pour lui parler.

Allongé sur le sol, l’homme est serein. Il lui faut un effort surhumain pour comprendre que ce calme signifie la mort. Ce visage si beau, c’est donc le sien, lui qui lui devinait une face hideuse. Elle lui paraît si magnifique qu’il écarquille ses yeux pour mieux en jouir. L’immense silence lui fait penser que le monde est peut-être en train de mourir avec lui ? Il s’en veut de sa fatale erreur, il est heureux, délivré. Il aurait voulu éclater de rire, il n’en trouve pas l’énergie. Il regarde les murs, les seuls et derniers témoins de son calvaire, baissant leurs lourdes toitures jusqu’à terre. Une secousse infernale envahit son corps. Pour la dernière fois, il voit son visage.

Les murs des immeubles semblent se rapprocher, les toits se touchent et chuchotent, un bruit sourd de mots susurrés. Des cris d’indignation fusent désordonnés, s’enhardissent, les murs s’ébranlent, un rythme lourd d’abord, puis prenant de l’assurance, les immeubles se cadencent, les voilà penchant d’un côté, de l’autre sans jamais se toucher, les fenêtres s’ouvrent et se ferment selon une mélodie magique, une musique intérieure. Les maisons se prennent au jeu, elles se mettent à danser sur elles-mêmes, un rythme effervescent, un bruit de portes, un lointain rythme africain.

Eakins, Le penseur, 1900

C’est fini. Les murs retrouvent leur indifférence. Le ciel laisse flâner ses étoiles. L’orage s’est éloigné sans verser aucune larme. Les matinaux se réveillent. Le ciel est moins noir. Une partie du monde est en effervescence. Des maisons se remplissent. Elles se vident. Pour d’autres, la nuit commence. Lui, il dort tranquillement, ses ailes s’étendent débonnaires au-dessus des maisons.

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Comments
4 Responses to “Fait d’été”
  1. …Animisme architectural… très parlant, merci !

    • cieljyoti dit :

      oui absolument animisme, le mot est très fort. en fait, comme vous, malheureusement pas au même niveau (ce que vous faites est magnifique), je suis fascinée par la danse et j’ai écrit ce petit texte comme une espèce de chorégraphie. merci infiniment par votre attention dont je suis très flattée

  2. william radet dit :

    C’est fini. Les indifférents retrouvent leurs murs Les étoiles laissent le ciel s’éteindre. les larmes coulent dansle lit des orages. Les éveillés sont matinaux. Le noir est plus bleu. L’effervescence a noyé le monde. Des maisons sont pleines de vides. La nuit finit quand commence l’autre. Elle, c’est Céline… qui dort tranquillement, ses ailes s’étendent à la bonne heure au-dessus des maisons.

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