Artemisia Gentileschi (1593-1652)

L’art est violence. Un frein non pour cette femme aussi forte que l’homme, pour celle qui s’est cousue dans son ombre. Artemisia rivalise avec un des plus grands peintres de tous les temps, Caravage dont son père, Orazio, a été l’ami intime. Être la fille d’un peintre ouvert sur la modernité a contribué à développer sa personnalité. Artemisia ne pouvait avoir de meilleur professeur. Dans un monde aussi fermé à la femme, la famille est le terreau de son essor. Une influence pesante aussi, l’homme est autoritaire et brutal. Elle en tire la limpide rigueur du dessin en lui ajoutant une accentuation dramatique héritée de l’œuvre du maître, chargée d’effets théâtraux. Cette stylistique contribue à la diffusion du caravagisme à Naples, ville dans laquelle elle s’installe en 1630.

Autoportrait, allégorie de la peinture, 1630

Ayant perdu sa mère, Prudenzia Montoni, en 1605, elle est l’aînée de la famille de trois garçons. Elle grandit avec les hommes. Elle ne sort pratiquement jamais de chez elle. Son père la protège comme il peut dans une société où tout peut arriver surtout le pire. Il la confine dans un petit univers. Elle est apprentie dans l’atelier de son père, en dehors de cette activité, elle ne connait rien de l’art pictural de l’époque puisqu’elle n’a pas accès aux œuvres. On peut en conclure que son père a été un bon pédagogue soucieux d’apprendre à sa fille ce qu’est la peinture.

Allégorie de la rhétorique, 1650

Contre toute attente cette fille repliée sur elle-même s’ouvre sur la vie. Elle est la première femme peintre ayant une influence notable dans les arts. Elle doit son succès à la force avec laquelle elle continue l’œuvre du Caravage. Une femme ne pouvant étudier le nu masculin, elle se spécialise dans le nu féminin. Ses femmes ont une sensibilité sans nul autre pareil. Femme d’affaires avisée, elle sait l’intérêt à exploiter. Luttant toute sa vie contre son statut d’infériorité, elle forge une exception dans une société où règnent tant d’interdits contre les femmes.

Judith et sa servante Abra, 1610

La peinture Judith et sa servante Abra avec la tête d’Holopherne est datée entre 1607 et 1610. On ignore si elle est du père ou de la fille, mais il est probable qu’elle en soit l’auteur. Judith ne ressemble pas à Artemisia, une jeune fille épanouie tenant fièrement la tête tranchée. Le naturalisme lumineux domine ce travail. Les visages réalistes sont à l’évidence des portraits, on ne sait de qui. Un travail minutieux comme celui d’une élève ?

Danaé, 1612

Danaé, peinte vers 1612, raconte l’histoire de la mythologie grecque selon laquelle le roi d’Argos, Acrisios, ayant reçu la prophétie qu’il serait tué par le fils de sa fille, Danaé, l’enferme dans une tour où nul ne peut pénétré. Zeus, étant tombé amoureux de la fille, se mue en pluie d’or afin de s’unir à elle. Elle a un fils, Persée. En colère, Acrisios place la mère et son fils dans un coffre qu’il laisse aller à la dérive. Ils échappent à la mort. Devenu grand, Persée revient avec la tête de la méduse et pétrifie son grand-père permettant ainsi à sa mère de revenir en reine dans sa patrie. Artemisia joue sur le plaisir intime de la pénétration non voulue. Danaé nue est confortablement allongée sur son lit alors qu’une servante entièrement vêtue tente de ramasser les pièces d’or dans sa robe. Un contraste qui marque son œuvre. Celle qui amasse, celle qui jouit.

Ne pouvant entrer aux Beaux-Arts, elle suit les cours d’un précepteur particulier, le peintre Agostino Tassi (1566-1644) qui la viole en la brutalisant. Un crime gravissime non pas tant pour la jeune femme que pour le père dont le déshonneur est total. En mai 1612, outré, il porte l’affaire devant le tribunal, pour des vols de tableaux également, le procès de sept mois révèle un inceste, voleur et assassin de sa femme. Incroyable, mais courant à l’époque, la femme subit la question, la torture des poucettes, sibili, des cordelettes nouées avec force autour de ses doigts, pour savoir si elle maintient son accusation. Intelligente, courageuse, orgueilleuse et décidée, elle n’est pas femme à abandonner. Tassi, condamné à huit mois de prison, est acquitté (il est sérieusement blessé en 1620 lors d’une embuscade). Le médiocre triomphe, sans le savoir, il nourrit le génie.

Autoportrait au luth, 1618

Une femme ne peut exister par elle-même si elle veut être reconnue dans son art. Elle doit épouser un homme pratiquant la même activité et se glisser dans son nom. Le 29 novembre 1612, Artemisia épouse Pierantonio Stattiesi, peintre florentin, qui fait tout pour aider sa femme à sortir du cauchemar. Une chose est sûre, ce n’est pas un génie capable d’étouffer sa femme, un être faible sans avenir. Début 1613, le couple s’installe à Florence où ils ont quatre enfants. La peinture, une deuxième vie. Dépasser le cadre restreint de son existence, un moyen d’exploser les limites réduites de sa situation sociale.

Le talent ne peut suffire, il faut aller au-devant des désirs intimes des acheteurs, il faut donner vie à ce qui est dans sa tête. Rien ne sert de pleurnicher sur son sort, il faut le chevaucher, en tirer la substantifique moelle. Si la peinture ne rejoint pas la démesure, elle se cantonne à la copie. Il y a des femmes qui ont besoin de 10 ans d’analyse rien qu’à l’idée d’un viol, Artemisia a vécu l’enfer pour en tirer ce dont elle a besoin pour assurer sa réussite totale dans un monde qui lui est pourtant clos au départ. Elle dépasse ce qu’elle a vécu afin de le transcender en une œuvre unique. Son génie, au lieu de s’apitoyer sur un passé douloureux, en fait une arme créatrice. L’émotion est une force, à condition de ne pas en être la victime.

Judith décapitant Holopherne, 1612

Elle ne se veut pas l’élève d’un peintre aussi grand soit-il, elle trouve en elle la violence et l’énergie dont elle a besoin pour exprimer son tourment. Chose exceptionnelle, elle dépasse son ainé dans la brutalité sanguinaire avec son Judith décapitant Holopherne, une reprise du tableau du maître, avec une virulence aiguisée sous un angle féminin, loin des mièvreries dans lesquelles on parque la féminité. Il existe deux versions de cette toile, l’une plus violente que l’autre avec un jet de sang et des gestes plus cruels, sans doute la première réalisée. La deuxième est-elle une volonté artistique de se rendre plus présentable ?

Judith décapitant Holopherne, 1612

Parvenue dans le camp de l’ennemi grâce à son charme, aidée de sa servante, Judith coupe la tête du général Holopherne, représentant de Nabuchodonosor, persécuteur du peuple juif, pendant son sommeil. Elle aurait pu l’amadouer en couchant avec lui, elle choisit la lutte libérant son peuple de la tyrannie. Un cadrage serré, la position verticale accentue l’horreur, sur un meurtre, trancher la gorge, découper la tête, les yeux révulsés soulignent la souffrance. Aucun sadisme, une férocité implacable et vengeresse. Sa violence, on la ramène au viol subi, moins à son talent de femme. La douleur déclenche, mais n’explique rien. Dès qu’il s’agit d’une femme, on se croit obligé de justifier son génie par une cause unique. Dit-on que Caravage a été violé dans son enfance ? Elle ne rejette pas l’homme, elle refuse son ombre. La deuxième version, tout aussi dramatique, est moins cruelle.

Suzanne et les Anciens, 1610

Elle s’oriente vers des sujets historiques et religieux à une époque où l’on est convaincu que le cerveau d’une femme est incapable d’en saisir les subtilités. On ne croit pas la femme idiote, mais inapte à comprendre le sens de l’héroïsme masculin, comme si une femme n’en était pas capable. Une première réalisation en 1610, elle a 17 ans, Suzanne et les vieillards, une œuvre de débutante forçant les portes de l’art. L’émotion est parfaitement canalisée pour arriver jusqu’à nous. Les deux hommes sont étroitement liés par leur calomnie, les complices amusés d’une victime incapable de se défendre. Suzanne, l’épouse du riche marchand Joachim, ne cède pas aux propositions de deux anciens, mais ceux-ci l’accusant de duplicité, elle est condamnée à la lapidation. Elle est sauvée in extremis de la mort par le prophète Daniel parvenant à prouver l’innocence de la jeune fille. Un thème populaire à l’époque où la morale triomphe du mensonge et de la vilenie. Une œuvre prémonitoire dans laquelle elle engage tout son talent. Une touche de réalisme indécent. La femme offre un corps fortement charpenté avec une expression prononcée de dégout. Sa nudité ne répond pas aux canons de beauté de l’époque. L’œuvre ne joue pas sur la lumière typique du caravagisme. Cette peinture s’inscrit dans le style d’Annibal Carrache, rival du Caravage. Elle révèle une tension dérangeante entre la femme, dominée par sa pâleur, et les deux hommes cherchant à abuser d’elle.

Joueuse de luth, 1629

Grâce à de puissantes protections éblouies par son génie, elle est la première femme à entrer à l’Académie de dessin de Florence, Academia del Disegno, en 1616. Pour Artemisia il ne s’agit pas d’un titre aussi prestigieux soit-il, c’est son indépendance d’artiste à part entière. Elle n’a plus besoin de personne pour exister. Elle doit son succès à sa seule compétence. Femme d’avant-garde, elle est en relation avec Galileo Galilei. Cette femme agressée dans sa chair aime la tolérance des humanistes. Elle reçoit des commandes.

Allegoria dell'inclinazione, 1616

Allegoria dell’inclinazione, représente une femme ravissante, Artemisia elle-même réputée pour sa beauté, tenant une boussole des deux mains. Aussi beau qu’un Botticelli. Elle est célèbre. Malgré tout, dispendieux de luxe, le couple connait des problèmes financiers. C’est pour fuir les créanciers qu’Artemisia, séparée de son mari, s’installe à Rome au printemps 1620. Elle est tombée amoureuse du riche gentilhomme Francesco Maria Maringhi. Un mariage de raison ne fait pas long feu devant une passion amoureuse, encore moins face à la promesse de quitter une vie médiocre pour fréquenter le monde des grands. Maringhi l’aide de tout son poids. Son mari, apparemment, ne s’oppose pas à cette liaison, lui-même ne songe qu’à quitter sa femme. Une femme indépendante capable d’élever seule ses enfants. Maringhi sera là jusqu’au bout pour l’aider du mieux qu’il peut.

Yael et Sisera, 1620

Yaël et Sisera, 1620. Yaël, une héroïne israélite, tue le chef de l’armée cananéenne Sisera en lui plantant dans la tête un piquet de tente. Une scène insoutenable d’une cruauté inouïe. Un thème classique à l’époque, traité de façon réaliste. Le visage de Yaël est calme, saisissant le marteau avec force et détermination, elle s’apprête à frapper sans l’ombre d’une hésitation. Le Caravagisme est devenu la nouvelle norme en peinture. Le succès escompté n’est pas au rendez-vous, toujours ces dépenses somptueuses, un manque de confiance dans une femme peintre, elle s’installe à Venise entre 1627 et 1630.

Simon Vouet, Artemisia Gentileschi, 1626

Sa rencontre en 1622 avec Simon Vouet, séjournant en Italie de 1612 à 1627, est déterminante. Le français est tombé sous son charme. On ne sait rien de leur relation, mais la fascination est réciproque. Le réalisme ne suffit pas, il lui manque une expression psychologique plus poussée. Elle comprend, elle apprend, elle avance. Pour vendre, il faut plaire aux puissants, il faut plus, les puissants aiment la force, cette énergie qui emporte tout sur son passage, justement cette énergie que l’on refuse à la femme. Artemisia n’innove pas dans la forme, elle dépasse le caravagisme en lui apportant la touche décisive d’une sensibilité féminine tournée vers l’intimité des êtres.

Judith et sa servante avec la tête d'Holopherne, 1618

Judith et sa servante est un chef-d’œuvre daté vers 1618. Les deux femmes, dont la servante Abra agrippant le panier recueillant la tête d’Holopherne, doivent fuir au plus vite, elles se tournent en arrière comme happées par le noir. La main droite de Judith tient fièrement l’épée alors que sa main gauche repose sur l’épaule de sa fidèle servante comme pour lui dire, c’est fini. Le vêtement de Judith est majestueux, celui de la servante, dont on discerne mal le visage, est froissé. La peintre joue merveilleusement sur les contrastes pour accentuer la psychologie des personnages. Artemisia dépasse de nouveau le maître. En août 1630, elle est à Naples dans l’espoir de trouver de nouvelles commandes. Elle y trouve une vie heureuse et une gloire méritée.

Samson et Dalila, 1635

Samson et Dalila, peint vers 1635, est une composition magnifique. La robe violette domine l’ensemble et donne sa tonalité à l’ensemble. Samson, le visage confiant et paisible, pose sa tête endormie sur le genou de Dalila. Avec des petits ciseaux de dames, Dalila coupe soigneusement, mèche par mèche les fameux cheveux qui donnent sa force à Samson. Dalila confie la mèche à sa servante au visage androgyne lui montrant du doigt un lointain qu’on ignore. Il se passe quelque chose, on ne sait quoi, l’homme est endormi, seules les femmes agissent. Dalila signifie « faible » en hébreu, elle est celle qui trahit l’amour. Sur le tableau, Samson n’a pas de grosse chevelure, il est coiffé avec la barbe bien coupée, rien de celui qui vient d’être dépouillé de sa prodigieuse force. Que veut dire Artemisia dans son tableau ? Que peut-elle demander à sa servante qui lui répond avec diligence comme pour la rassurer. Souvent dans les œuvres d’Artemisia la complicité entre femmes est au cœur de l’action. Sans savoir qu’il s’agit de Samson, le tableau conserve toute son efficacité, plus encore, un mari trompé endormi, son épouse avertie de l’arrivée imminente de son amant ? Et cette servante qui ressemble à un homme, n’est-ce pas elle l’amant attendu ? La composition de ce tableau est telle qu’on peut tout imaginer, là est son intérêt. Tout ce qui n’est pas ambigu reste désespérément statique, l’œil attend sans prendre part. Un tableau est réussi quand l’œil part avec lui dans ses méandres.

La nymphe Corisca et le satyre, 1640

L’art d’Artemisia frappe par la minutie avec laquelle elle rend la matière qu’elle remplit d’esprit. Elle engage dans son art tout son être en laissant une porte ouverte au rêve. La réalité est une prison pour les cerveaux incapables de création. Pour l’imaginaire, la finesse du réel est une porte grande ouverte sur l’histoire donnant forme et mouvement à l’argile des corps. En 1638, elle rejoint son père devenu peintre à la cour de Charles 1er, grand amateur d’art et curieux de la renommée d’Artemisia. À la mort de son père, en février 1639, elle retourne à Naples. On ne connait pas les événements de la fin de sa vie. Des productions plus simples évoquent une existence paisible.

Portrait d'une dame assise, 1620

Artemisia s’est fait le chantre de l’héroïsme féminin, un sujet inouï jusqu’à nos jours. Une actrice prenant son destin entre ses mains. L’histoire est interdite aux femmes, elle s’en empare comme d’un dû, une évidence qu’elle peint avec toute la force dont elle est capable, le résultat est à la hauteur, une puissance dont beaucoup d’hommes sont incapables. Un sacrifice aussi. Elle révèle les héroïnes non dans des postures méditatives, en pleine action. Un acte n’est jamais gratuit. La femme n’a rien à attendre des autres, elle fait ses preuves, elle ne sort pas du cadre de sa féminité, elle le rend sauvage, elle l’étend à toutes les sphères de sa réalité. Elle explore l’interdit pour l’utiliser comme un tremplin pour s’élancer dans l’océan de sa plénitude. Sa punition, l’oubli. Il faudra près de 300 ans pour que son génie soit enfin reconnu.

Autoportrait, 1637

Les artistes, des êtres en colère ? Divorce avec la vie pour mieux y plonger ? Révolte d’une victime se faisant bourreau, remords d’un bourreau devenant victime ? Le réel est un fardeau où succombent ceux qui n’ont pas l’énergie de secouer leur existence abandonnée au fade éclairage du quotidien. Forcer la porte par tous les moyens. Faire du réel un levier pour s’élever au-dessus de sa condition. Pénétrer l’ombre pour s’en illuminer. L’humanité au bois dormant, un baiser noir la réveille.

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Comments
4 Responses to “Artemisia Gentileschi (1593-1652)”
  1. marc lesexdanslacite dit :

    hum la violence un sujet intéressant à tu reçu mon messages dimanche sur worldpress

  2. lois dit :

    (Escusez-moi pour le francais!)
    J’ai trouvé cet blog pendant mon tour à la recerche de Artemisia, que j’aime beaucoup. Artemisia de la quelle, j’ai vu l’exposition de Milan est une femme artiste que j’ai connu dejà à l’ecole… Et puis j’abite à Naples ou Artemisia à vecu!!
    Moi, aussi, dans mon blog j’ecris d’Artemisia… Si vous voulez…

    http://assolocorale.wordpress.com/2012/01/07/milano-capitale-dellarte-3/

    • cieljyoti dit :

      merci beaucoup pour ce commentaire. je suis allée voir dans votre blog, malheureusement je ne lis pas l’italien. j’aurais adoré pouvoir vous lire et je le regrette sincèrement. Artemisia est une artiste immense dans une époque où il est si difficile pour une femme de faire reconnaître son art. mais il faut dire que nous avons peu d’informations sur elle et beaucoup de légendes, ce qui explique que j’ai mis tant de temps à faire cet article. dommage que je ne puisse savoir ce que vous pensez d’elle. amicalement

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