Coco Chanel, Gabrielle Chanel (1883-1971)

Le grand-père Chanel est propriétaire d’un restaurant de campagne où l’on trouve réconfort, vin et agréable nourriture. Un peu de nonchalance après une âpre journée aux champs. La femme connait une réelle liberté, assommée d’un dur labeur du début à la fin de son existence. Sûrement plus de liberté que dans la société des villes où les femmes sont tenaillées par les principes masculins, des manies obsessionnelles. À la campagne, ce ne sont pas les principes qui font la loi, c’est la terre, elle forge les mentalités. Gabrielle est petite-fille de l’oisiveté affairée de la terre.

Coco en 1909

Elle hérite de la rouerie paysanne et de son sens pratique qui sait qu’on n’obtient rien sans y travailler. Elle déteste ses origines campagnardes. Une insatisfaite. Volubile, elle bouscule la vie de ses paroles cinglantes. Consciente de la dureté de l’existence, ne jamais céder, seule celle qui avance a raison. Beaucoup de contradictions avec lesquelles elle se plait à jongler. Une femme intelligente. Parce qu’elle est concrète, elle joue avec le réel. Une artiste née.

Coco en 1903

Son père Henri Albert (né en 1856) quitte les corvées de la ferme pour la vie moins ingrate d’un itinérant. Il veut voir du pays, sortir de l’impasse de sa naissance. Un homme qui rêve d’une vie meilleure. Il devient forain. Un bonimenteur. Un sentiment de ratage. En 1881, il rencontre Jeanne Devolle (1862-1895), pour survivre, elle fait des ménages, c’est une femme avisée et dévouée. Une première fille, Julia (Albert prend la fuite), une deuxième, Gabrielle (Albert est absent), un garçon, Alphonse, une troisième fille, Antoinette, un deuxième garçon, Lucien, et un troisième, Augustin, qui ne vivra que 7 mois. Le couple se marie en novembre 1884. Une enfant gaie et espiègle. Selon elle, c’est son père qui lui donne le diminutif de Coco qui ne viendrait pas de la chanson J’ai perdu mon pauvr’ Coco, Coco mon chien que j’adore, Tout près du Trocadéro.

Coco et Adrienne en 1906

À la mort de Jeanne, Gabrielle a 12 ans, elle est placée dans un orphelinat de jeunes filles tenu par la Congrégation du Saint-Cœur de Marie à Aubazine en Corrèze où elle reste 7 ans. Beaucoup de catéchisme, de cuisine et de couture, très peu du reste. Ce n’est pas la joie, sûrement pas l’austérité qu’on imagine, les sœurs s’entendent à faire mener à ces jeunes filles une existence paisible et studieuse, parfois joyeuse. Le goût du travail. Au bout du labeur, l’espoir. « L’orgueil m’a sauvée. » Même sincèrement catholique, la révolte aussi, pas question d’accepter sans remettre en question, une question vitale. Ne rien abandonner de ce que l’on est. Deux types d’élèves, les orphelines et les payantes, mieux vêtues. Pour se venger, elle impose la simplicité et le tissu bon marché.

Elle a une grande famille, personne pour s’occuper d’elle, elle se sent jetée dans un orphelinat, un objet inutile dans quelque oubli. Le sentiment d’abandon est un ressentiment d’amour. Elle trace son destin, elle manquera toute sa vie d’amour, un amour qui lui glisse entre les mains. Seule, elle rêve, elle imagine surtout l’existence qu’elle veut avoir, celle qui qu’il lui reste à vivre. La vie est le roman qu’on s’ingénie à écrire et, sans un minimum d’imagination, le résultat est bien terne. Son idée est simple, conquérir le monde. Pour une femme, cette conquête passe par la séduction. S’il ne s’agit que d’un rêve, quelques paillettes suffisent, pour Gabrielle, cette conquête est réelle. Pour survivre, il faut se dépouiller du superficiel, ne garder que l’essentiel, pour vivre, il faut utiliser l’essentiel jusqu’à n’en faire que du superficiel. C’est dans le silence d’un dortoir qu’elle conçoit petit à petit cette logique. « Ce sont les baisers, les caresses, les professeurs et les vitamines qui tuent les enfants et les préparent à être malheureux ou débiles. » Une femme lucide à force de s’aiguiser.

À l’âge de 18 ans, elle quitte le couvent et est placée dans une institution religieuse de Moulins où elle apprend le métier de couseuse en compagnie de sa tante Adrienne Chanel (1882-1956), un an plus jeune qu’elle, plutôt, sa sœur. Rien n’apprend mieux la vie que la couture. Avec un peu d’imaginaire, tout est affaire d’assemblage et de raccommodage. En 1903, elle obtient un emploi à la Maison Grampayre, atelier de couture et petit magasin. Une ville de garnison a besoin de s’amuser. Les militaires ont du temps libre qu’il passe à ne rien faire. Une trouvaille pour Gabrielle. C’est dans l’oisiveté qu’on révèle son être. Elle découvre que le superficiel est un art et que pour y réussir il faut y engager l’essentiel. Savoir rendre le superflu nécessaire, le justifier. « C’est avec ce qui ne s’apprend pas qu’on réussit. » Ce n’est pas avec ce qui est chez les autres, mais en nous que l’on avance. Avoir confiance en soi, le travail le plus ardu.

Balsan derrière Coco à gauche, Capel en fille debout sur la droite en 1912

Elle fréquente la Rotonde, haut lieu du café-concert à Moulins, le divertissement favori de la gent militaire. Rien de méchant, aucune débauche, on crie, on chante, on invente des blagues toutes plus stupides les unes que les autres, on se défoule sans rien enfreindre. Beaucoup de grivoiseries, jamais d’orgies. Une époque solidement amarrée à sa morale, elle en meurt. Dans ce monde qui s’achève, les apparences s’imposent. Elle est belle, son maintien est irréprochable, un regard vif et déterminé, une chevelure ardente, une petite brune pleine d’énergie qui ne ressemble à personne, les hommes lui courent après. Elle rêve de monter sur scène, se faire remarquer, enfin. Elle n’est pas la seule, son caractère fait la différence. Elle rencontre le sous-officier de cavalerie Étienne Balsan (1878-1953). Homme moyen, sans envergure, mais riche, il se passionne pour cette petite boule de nerfs aux formes envoutantes, malgré sa maigreur, et pleines de vie. Elle ne l’aime pas.

Premières créations en 1913

Pour la première fois, ce qui n’était qu’un songe lointain devient réalité, elle déplie le premier calicot de sa liberté. En 1905, elle s’installe à Vichy. Elle veut une carrière de chanteuse, elle n’a pas de voix. Elle coud pour subvenir à ses besoins. Elle apprend à devenir femme. Balsan l’aide. Elle se cherche. En 1907, Balsan l’emmène à Royallieu à Compiègne, quelque 80 kilomètres au nord de Paris. Étienne est passionné de chevaux, ce n’est pas un homme du monde. Il s’enferme dans son château pour se livrer à ses plaisirs avec ses amis célibataires et ses chevaux, le vide. Plus tard, Gabrielle explique son secret pour monter à cheval, « un moyen et un seul, s’imaginer que l’on porte une précieuse paire de couilles et qu’il ne saurait être question d’y prendre appui. » Elle n’apprend pas seulement à monter les chevaux, elle apprend la vie dont elle rêve au contact des gens du monde qu’elle rencontre. Elle observe. Les vestiges d’un passé en train de disparaître, donc ce qui va apparaître d’ici peu. Elle le comprend vite, la coquetterie est une pesanteur, elle veut lui donner des ailes, « une conquête de l’esprit sur les sens. »

avec Boy en 1912

Un des amis d’Étienne, le riche Arthur Capel (mort en 1919), surnommé Boy. À l’opposé de Balsan, il construit. Étienne veut la maintenir dans le cadre étriqué de son oisiveté, sa rage de réussir trouve en Boy un appui. Pour vaincre son ennui, Balsan lui propose d’ouvrir une boutique de chapeaux, une passion depuis toujours, un exutoire pour son besoin de création qu’elle ne connait pas encore. À cette époque, le chapeau enveloppe le visage de la femme dans un foisonnement d’artifices, un masque. Ce que veut Gabrielle, donner au visage le moyen de se révéler. Une femme prenant son destin en main. Transformer l’esclavage de la séduction en arme fatale. Ôter à la femme son harnachement de brides, lui permettre de se mouvoir à sa guise.

Coco en 1913

En 1909, Étienne lui permet d’installer dans sa garçonnière au 160 boulevard Malesherbes qu’elle transforme en petit atelier. Hasard heureux, Boy est son voisin. Sans comprendre les capacités de sa maîtresse, Étienne cherche à se valoriser, Boy la soutient. Avec l’aide de Lucienne Rabaté (née en 1896), une jeune modiste très douée, qui lui fournit deux ouvrières, elle ouvre son magasin. Sa sœur Antoinette (1887-1920) reçoit les clientes. Une de ses premières idées, remettre au goût du jour le jersey, en laine puis en coton. Un tissu pas cher et malléable, exactement ce qui lui faut, d’autant plus qu’il est dédaigné par la haute couture. Sa souplesse le rend difficile à travailler, c’est ce dont a besoin Gabrielle. Il ne suffit pas de trouver la différence, il faut la vivre. C’est le tissu qui fait le vêtement, d’où son importance.

Le vrai chic (dessiné par Sem) en 1914

Elle fait des vestes décintrées, s’arrêtant au bas des hanches, sans fioriture si ce n’est d’amples poches. La ligne l’emporte sur l’ornement, la désinvolture sur la retenue. Les formes disparaissent au profit de l’allure. La beauté non confortable est guindée. Devant le succès, Gabrielle doit s’agrandir, Étienne refuse. Elle perd le soutien de Lucienne qui la quitte. Boy, l’homme à femmes, reste à son côté. Cette femme moderne apprécie la romance. Veut-elle la vivre ? Il ne sera jamais question de mariage. Certes l’homme est beau avec ses yeux verts et ténébreux, il a plus, au contraire des autres compagnons d’Étienne, il veut bâtir sa vie, ne pas seulement se laisser aller aux plaisirs de l’argent. Un homme différent, un terrien.

1916, dessin de Karl Lagerfeld

En 1913, grâce à Capel, elle ouvre boutique en plein cœur de Deauville, l’endroit à la mode pour les riches. Une idée de génie, son véritable départ. Elle ose tout. Elle impose la marinière, le tricot à rayures horizontales bicolores. Ce gouffre entre l’homme et la femme, elle tisse un pont. La complication éloigne les êtres, la simplicité les rapproche. Son truc, mettre le chic à la portée de toutes les bourses, même des plus riches. Un succès. Elle invente le vêtement simple qu’on peut résumer en l’appelant la mode sport, un vêtement conçu pour le mouvement qui n’accentue pas la féminité. Jouer non sur les formes, sur le charme, donner à la femme son entière liberté, rien n’est plus laid que la dépendance, au début elle séduit, très vite, elle ennuie. Chanel dégage une silhouette s’animant aux feux de la vie que chaque femme peut adopter pour elle-même en la remplissant de ce qu’elle désire. Non plus imposer, mais exprimer. La femme n’est plus obligée d’enfiler les chaussures d’un idéal ne lui appartenant pas, elle réalise son rêve.

Les êtres avancent dans leur voie. Un événement les y précipite. La Première Guerre mondiale. Une chance, elle obtient une commande pour faire des uniformes d’infirmières conservant une pointe d’élégance. À Paris, elle a désormais une boutique au 21 rue Cambon donnant dans la rue de Rivoli non loin de la place de la Concorde (plus tard, elle annexe les numéros 27, 29 et 31 où elle installe son siège). En septembre 1915, elle ouvre une boutique à Biarritz. Femme autoritaire avec des accès de colère, Chanel est prête pour son ascension. Elle est à la tête de 300 ouvrières. Sa stratégie, aller plus loin que Paul Poiret, « couturier de grande invention, il costumait les femmes. » Alléger la femme afin de la rendre vraie. La sortir de son carcan idolâtre pour en faire un être humain à part entière, libre de ses mouvements. Elle impose le cardigan, la veste boutonnée. Une opiniâtre aussi. Elle vend, elle n’est pas reconnue, pas avant 1920. « Un vêtement doit être ajusté quand on est immobile et trop grand quand on bouge. »

Robe de soirée avec broderies en 1920

Arthur Capel meurt dans un accident de voiture le 22 décembre 1919. Entre temps, il s’est marié, Il a une fille et sa femme en attend une deuxième, sans parler de ses maitresses. Sûrement sincère, il n’a cessé de la tromper par lâcheté. Leur amour n’aura guère franchi les limites de la portière d’une voiture, ils n’ont jamais vécu ensemble. La souffrance de Gabrielle est immense, une douleur qui est la conséquence d’un amour impossible, depuis le début. L’accident lui permet de rêver à tout ce qu’ils auraient pu faire ensemble et qu’ils n’auraient jamais fait. Un amour impossible rendu plus impossible encore. En 1920, elle fait triompher le pantalon pour les femmes.

1920 dessiné par Lagerfeld

Elle a 36 ans, tout lui réussit, pourquoi ne pas vivre dans la légende plutôt que dans un quotidien sans intérêt ? La terre a des nécessités auxquelles tout être doit se soumettre. Dans le ciel, en revanche, tout est possible. On travaille dur sur terre, on fait la fête dans le ciel. Elle est prête. Elle fait la connaissance de Misia Sert qui l’entraîne dans le monde artistique lui offrant les clés de Paris. Une femme volubile et extrêmement sociale, elle donne à Gabrielle la touche finale dont elle a besoin. Une amitié indéfectible. « Misia est une infirme du cœur, elle louche en amitié, elle boite en amour… Il y a toutes les femmes en elle. Elle n’a pas de vie propre, un parasite du cœur… Elle rate tout après avoir fait tout rater aux autres. Elle ne fait avorter que les avortons. » Ces deux femmes sont inséparables.

En 1920, elle offre un chèque à Diaghilev pour qu’il puisse monter le Sacre du printemps de Stravinski. Elle se passionne pour l’entreprise. Stravinski se passionne pour elle. Elle admire le créateur, pas l’homme. Elle veut être aux premières loges de ce qui se fait de nouveau, non comme spectatrice, comme actrice, ne fait-elle pas partie de ce nouveau monde qui est en train de naître ? Les idées ne tombent pas du ciel, il faut aller au-devant d’elles, les voir et les attraper si l’on peut.

Quand on s’enracine dans le reconnaissable, on en devient prisonnier. La réalité est utile, elle n’est pas une fin en soi. On peut passer sa vie à reconnaître et à se faire reconnaître, une jouissance limitée. C’est dans l’indéfinissable et l’inconnu qu’on trouve l’extase. Le génie de Gabriel n’a jamais rien planifié, il utilise ce qui lui tombe sous la main pour le magnifier. Non pas aller chercher l’extraordinaire, l’impossible, l’irréel, mais l’ordinaire, le possible et le réel, les façonner jusqu’à obtenir ce qui convient. Ceux qui attendent toute leur vie ce qu’ils espèrent ont les pieds dans leur tombeau, ceux qui chevauchent l’inattendu se donnent des ailes. Telle est l’essence de son parfum, le Numéro 5, le sans nom, aux senteurs concrètes. Le connu rejoint la cohorte de ses semblables, l’inconnu reste. Un parfum ne cache pas une odeur, il la révèle sous forme de senteur. C’est Paul Poiret qui, en 1910, a eu le premier l’idée de vendre du parfum en tant que couturier, sans succès, il n’y a pas mis son nom. Avant Chanel, on transformait une femme en fleurs, après, une femme surgit au milieu d’un jardin, une nouvelle fleur, unique, un parfum qui n’appartient qu’à elle.

Coco et Dimitri Pavlovitch en 1920

L’artisan chimiste est Ernest Beaux, elle l’a rencontré grâce à son nouvel amant, le grand duc Dimitri Pavlovitch, qui dessine le flacon du parfum selon la mode cubiste. Il lui propose 24 échantillons, elle choisit le n° 22. Elle change d’avis, le n° 5 la fascine. Gabriel s’explique : « je présente ma collection de robes le 5 du mois de mai, le cinquième de l’année, nous lui laisserons donc le numéro qu’il porte et ce numéro 5 lui portera bonheur. » Une idée de génie. Le parfum le plus vendu au monde est la source de sa fortune. Une source d’ennuis aussi. Beaux travaille pour une société, la fabrication du parfum lui échappe, elle doit s’associer à Pierre Wertheimer. Elle s’installe dans une maison au 29 rue du Faubourg Saint-Honoré. Un moment de folie, elle s’attache, elle n’y reste pas, en 1934, elle se pose au Ritz, à deux pas de la rue Cambon.

1921 dessin de Sem

L’intuition d’une femme devient sa raison de vivre quand le monde s’agenouille devant elle. Un nouvel amant, Pierre Reverdy, un petit homme anodin au regard lumineux. Il est marié. Encore un homme improbable. « Cocteau était un phraseur, un rien du tout, Reverdy était poète, c’est-à-dire voyant. » Un solitaire aussi fuyant toute contrariété. En 1922, elle crée le pyjama de plage. Le pyjama est alors un vêtement féminin d’extérieur, c’est plus tard qu’il devient vêtement d’intérieur.

Cocteau, une autre affaire. De 1922 à 1937, Gabriel fait les costumes de ses spectacles à la mode. Elle se méfie de l’homme, elle fait un travail, voilà tout. Un homme qui a tout pour lui, dès le début, un enfant gâté de la vie. Il patauge dans la superficialité, aucune terre où poser ses graines chez cet homme-là. Il repère les talents, il a l’œil, il ne les lâche plus, il leur suce chacun de leur souffle, un parasite de génie. Un raffinement extrême, un esprit vif, une clairvoyance acérée, une fascination ambulante. « C’est un bourgeois. Il n’a pas de talent alors il écoute… un tout petit bourgeois qui ne cherche qu’à voler la nouveauté. » Pourtant, un ami fidèle. Ce qu’elle déteste de Cocteau, ce qu’elle reconnaît d’elle-même, ne s’attacher à rien ni à personne, de bonnes relations, voilà tout. Cultivez l’insolite jusqu’à qu’il devienne une norme, chercher un nouvel insolite.

Coco en marinière et pantalon en 1928

Chanel déteste les idoles, elle part en guerre. Toute forme d’idolâtrie lui est odieuse. Sa marque de fabrication est un sens affiné du pratique, du simple et du beau. Elle rejette ce qui s’arrête, une locomotive en marche qui ne supporte pas les arrêts (Coco adore les trains). Aucun être, ni aucun vêtement ne sont dignes qu’on s’y arrête. On fait un bout de voyage plaisant avec eux, vient une variation obligée. Un beau vêtement est un vêtement qui évolue sans cesse. « Plus la mode est éphémère, plus elle est parfaite. » « Les femmes commençaient tout juste à aller travailler dans les bureaux. J’ai inventé le tweed pour les sports et j’ai inventé la blouse, le chandail flottant. J’ai encouragé les femmes à aimer les parfums… une femme qui se parfume mal n’est pas une femme ! Le véritable problème est de rajeunir les femmes. Faire en sorte qu’elles aient l’air plus jeunes, dès lors, elles sont plus gaies. »

De 1925 à 1930, elle a pour amant Hugh Richard Arthur Grosvenor (1879-1953), le deuxième duc de Westminster, l’homme le plus riche d’Angleterre, une liaison sans lendemain, au lendemain de son divorce avec sa deuxième femme à cause d’un adultère. Pas un maladroit en tout cas, « il faut être habile pour me retenir 10 ans. » C’est dans un monde faux et superficiel qu’elle trouve sa vérité et sa durée. Un duc épouse-t-il une paysanne couturière aussi géniale soit-elle ? Un enfant sans doute eut arrangé les choses, elle est stérile suite à un ancien avortement réalisé dans des conditions précaires. La fascination de l’homme pour une femme exceptionnelle, celle d’une femme pour un homme hors du commun, un respect mutuel, de l’amour aussi, de là à vivre ensemble, il y a un gouffre. L’homme rêve de nouvelles conquêtes. Elle se soûle de rêves de richesses, elle est au centre du monde. Elle s’ennuie. Au centre du monde, on ne voit rien, on tourne sur soi, on n’avance pas. Elle continue à coudre les déchirures de sa vie d’où elle tire ses créations.

La petite robe noire dessinée par Douglas Polland, Vogue

En 1926, elle invente la petite robe noire tenant par les épaules, une idée lumineuse. « Une femme qui ne porte pas de petite robe noire n’a pas d’avenir. » Une seconde peau, la magie sur une magie. Le noir était la couleur de la mort, Gabriel en fait la couleur de la vie. Un immense succès. Un deuil, oui, de la femme assujettie au regard de l’homme. Kiki de Montparnasse, l’égérie des artistes, l’adopte dès qu’elle la voit. Plus que des vêtements, Gabrielle a inventé un style de vie. Elle n’a pas supprimé le corset aux femmes, Poiret l’avait déjà fait, elle leur a ôté celui qu’elles avaient gardé dans la tête. Elle a rempli l’abîme entre l’homme et la femme que le XIXè siècle a creusé. La femme n’existe plus pour les hommes, pour elle-même. La mode Chanel, son personnage, une femme belle et mystérieuse, vouée au concret de l’existence.

Dessins de Douglas Polland, Vogue, 1927

Ses créations offrant un parfum de liberté enthousiasment. Une femme d’affaires avisée. « Je ne suis pas du tout frivole. J’ai une âme de patronne. Je prends tout au sérieux. J’ai mis la sincérité dans tout. » Elle étend ses activités. Elle veut les bijoux elle qui adore les perles. Son idée, pas le plus cher, le plus beau même s’il n’est pas authentique. Le bijou doit être une fantaisie, pas une messe. « Le bijou a une valeur colorée, une valeur mystique, une valeur ornementale, pas une valeur financière… sinon autant porter un chèque autour du cou. » La femme fait le luxe, pas le contraire. La fantaisie doit être parfaite sous peine d’être ridicule. Elle n’a pas inventé la fantaisie, mais lui a donné une personnalité. La véritable désinvolture nécessite la perfection. La création l’emporte toujours sur le vrai. L’idée est plus forte que la matière. Rien de la beauté féminine ne doit lui échapper. La beauté est une force, le malheur est qu’on ne s’en aperçoit trop tard, quand elle est devenue une faiblesse. La beauté passe, la femme reste. « Il faut savoir jouer, ruser avec ses défauts. Si on sait bien s’en servir, on obtient tout. » La beauté, comme tout le reste, est un travail, son travail à elle. Être belle, c’est enfiler les parures de la mode, faire la beauté, c’est faire la mode.

Costume à gros carreaux en 1928

En 1931, elle tombe amoureuse du dessinateur satyrique Paul Iribe, un esprit corrosif, mais aussi réactionnaire, antiparlementaire et antisémite, une graine de fasciste. « L’homme le plus compliqué que j’aie jamais connu. » Ancien styliste chez Poiret grâce à son talentueux et inventif coup de patte, il voit grand, il aime le faste, il a toujours besoin d’argent, l’opposé de Gabrielle. Il est marié, elle se sent seule, ils songent au mariage. Alors que le couple séjourne à Roquebrune, Iribe meurt subitement d’une crise cardiaque en 1935. Elle se dit désespérée elle qui dit : « Iribe m’aimait avec le secret espoir de me détruire. Il me voulait vaincue et humiliée. » Le même scénario se répète. Elle se remet au travail sur son mannequin. Elle ne sait pas plus dessiner que coudre, « je n’ai jamais été une couturière », elle manipule et assemble les tissus directement, elle sculpte. L’esprit, tout vient de là, tout y retourne. Elle parle beaucoup dans ces moments. Elle est maigre, elle n’aime pas manger, elle déteste la cellulite, besoin de sortir, pas d’entrer.

Les années 1930, dessin de Karl Lagerfeld

26 avril 1936, le Front populaire. Gabrielle dirige 3500 employés. Elle qui a connu la misère ne peut l’admettre chez les autres. Les salaires qu’elle offre sont plus élevés qu’ailleurs. Quand ses employés font grève, elle devient folle. Elle comprend mal ce qu’elle voit comme un acharnement contre elle. Elle vit dans un monde ordonné où chaque chose a sa place immuable, les fondations de l’inattendu. Si on n’attend rien, rien d’inattendu ne peut se produire. Une vision unique. « Mon incompréhension, mon désir de ne pas écouter, mes œillères, mon entêtement ont été les vraies causes de mon succès. » En 1938, elle s’écrie, « ce n’est pas un temps à robes. » En septembre 1939, elle ferme la maison de couture, seule la boutique reste ouverte. Ne pouvant plus subvenir aux besoins de ses frères, elle coupe les ponts et ne les reverra jamais. Finie la vie mondaine. Seuls les intimes viennent la visiter. Il lui vient l’idée d’organiser une paix entre l’Allemagne et l’Angleterre, un projet farfelu mené avec sérieux grâce ses relations, sans conséquence.

Coco par Man Ray en 1935

Elle tombe amoureuse d’un Allemand, le baron Hans Günther von Dincklage (1896-1974), de 13 ans plus jeune qu’elle, désormais 56 ans. Ses parfums, elle les fait fabriquer par les frères Wertheimer. Pierre Wertheimer détient 70 % de la société de parfum, Chanel, 10 % et son ami Théophile Bader, créateur des Galeries Lafayette, les 20 % restants, elle se sent flouée. Les Wertheimer sont des Juifs exilés aux États-Unis, l’occasion est trop belle. Comprenant le danger, Pierre se désengage habilement de l’affaire tout en gardant la haute main. Les parfums continuent d’échapper à Chanel. La guerre finie, il récupère ses parts. Aucune vengeance, Gabrielle est indispensable, un arrangement est trouvé.

Coco en 1935

Elle est arrêtée en septembre 1944. Rien, protégée (le duc de Westminster aurait intercédé auprès de Churchill), elle est immédiatement libérée. Comme la mode qu’elle a créée, elle passe à travers tout. Les soldats américains se pressent à la boutique Chanel pour acheter du parfum. Tout de même, elle préfère s’esquisser huit ans en Suisse. Elle n’a pas tort, l’épuration est une honte frappant à l’aveuglette, le temps de cacher pour beaucoup la lâcheté de cinq années. Après la capitulation nazie, son Allemand la rejoint.

1937

Le 12 février 1947, un météore, Christian Dior, la femme d’après-guerre, la taille centrée, la poitrine haute, les épaules étroites et les jambes qui se découvrent au-dessous des genoux. Guêpières, gaines et corsets, tout ce qui emprisonne le corps d’une femme dans l’œil d’un homme, refont leur apparition triomphale. La femme redécouvre le bonheur de plaire, selon les normes d’un homme. La mode quitte la rue où l’avait mise Chanel pour se retrouver confinée dans le plaisir de gens riches. La grande demoiselle avait mis de côté le plaisir de l’homme, le voilà revenant en force. Quand meurt Dior en 1957, il est remplacé par Yves Mathieu-Saint-Laurent, dont Gabrielle dit : « il ira loin ce petit, d’ailleurs il me copie, cela prouve qu’il a du goût. » L’homme assoit de nouveau son pouvoir sur la femme. La reine se tait, elle se meurt. Renaissance. Gabrielle revient en France en 1953. Une dame de 70 ans. Si la mode semble courir devant elle, le génie est toujours là.

Coco en 1954

Le 5 février 1954, décidant son retour après 14 ans d’absence (elle s’est remise au travail en 1953), elle organise un défilé. La Belle au bois dormant se réveille titre l’Aurore. Pour les invités, tout fait figure de passé. Ni les seins, ni la taille, ni les hanches ne sont marqués comme le veut la mode d’alors. Elle reçoit une volée de bois vert, un échec cuisant. Pour les observateurs du moment, Gabrielle s’est endormie sur son succès oubliant la créativité. Ce sont eux qui dorment, ils ne le savent pas encore. 130 modèles magnifiquement conçus, mais n’appartenant pas à l’air du temps. « Que voulez-vous, les gens ne savent plus ce qu’est l’élégance ! Moi, je ne pense qu’aux femmes, pas aux maisons de couture… ils cherchent à épater leurs clientes par leurs extravagances vestimentaires au lieu de se soucier des femmes elles-mêmes et des réalités qu’elles vivent… il faut que les hommes s’écrient, non pas quelle jolie robe vous portez, mais comme vous êtes jolie ! »

1956 par Frances MacLaughlin

Sa vision est là aussi puissante qu’avant. Un petit air de déjà-vu dans le monde de la représentation est un couperet. « Mes costumes se ressemblent dans la mesure où un corps de femme reste un corps de femme. Mon but, c’est de l’habiller le mieux possible, de dessiner son buste, d’allonger sa taille, dégager ses bras et de dessiner ses jambes, de la pointe des hanches à la pointe des pieds, en chacun de ses mouvements. » Seuls les Américains suivent, ils achètent ses productions. Le succès de Chanel tient d’abord dans sa simplicité, là où les autres s’engluent dans les arcanes qui font de la mode une prison. Elle triomphe aux États-Unis. Ce qui surprend, cette force intérieure qui jamais ne renonce. Elle prend des coups, elle les donne.

Le petit tailleur par Irving Penn en 1960

Elle ne s’en laisse pas compter, elle prépare une nouvelle collection où elle sort, en janvier 1955, le fameux tailleur de lainage gansé, un énorme succès, un tailleur que l’on peut décliner sans fin. Le tailleur Chanel vient de l’époque des religieuses, le vêtement qu’elle portait alors quotidiennement. Tout est conçu pour rendre pratique le mouvement. Un vêtement fonctionnel, souple et léger, notamment grâce à l’emploi du jersey. Une espèce de vêtement de travail féminin pour tout faire en restant séduisante. En 1956, elle est revenue au faite de la gloire. En décembre 1961, dans Jour de France, elle clame : « on n’est jamais trop moderne. » Après ces années d’oisiveté créatrice, elle n’a pas faibli d’un pouce. Elle reçoit le soutien de Pierre Wertheimer. Homme avisé, il sait que le vêtement Chanel continue d’exister. Si la femme française rechigne, les femmes du monde veulent porter du Chanel. Une année de travail acharné. Supprimer le passé, l’ensevelir sous une réalité neuve, sobriété, rigueur et efficacité, sa marque de fabrique depuis toujours, remise au goût du jour.

Coco en 1962

En 1962, la londonienne Mary Quant crée la mini-jupe pour libérer la femme de toute contrainte. En 1965, André Courrèges lui donne ses lettres de noblesse, la jupe trapèze, dans un style aux couleurs contrastées, aux matières utilisant le PVC et aux lignes géométriques. Chanel condamne cette mode en affirmant que ce n’est pas les femmes qui doivent aller à la jeunesse, artifice, mais la jeunesse aux femmes en s’adaptant à leur morphologie, naturel. Vêtir une femme, c’est lui donner confiance en elle-même et non l’astreindre à une nouvelle contrainte. Il faut un corps d’adolescente pour porter la mini-jupe. Elle ne craint pas de montrer les jambes, elle se hérisse contre les genoux, « regardez comme c’est laid ! » Ses dernières créations sont éblouissantes grâce à une maîtrise parfaite de la coupe et des matières, mousselines flottantes et lamés ajustés, des couleurs naturelles, beige, rouge, vert, bleu et or. La création passe, l’esprit créatif reste. Elle tient debout jusqu’à la fin.

Coco en 1970 surveillant son défilé

Alain Wertheimer (né en 1948), le fils de Pierre, devient propriétaire de Chanel en 1974. La Maison sombre lentement faute d’une réelle création. En 1983, Karl Lagerfeld devient directeur artistique pour l’ensemble des collections haute couture, prêt-à-porter et accessoires. Tout en respectant l’esprit, il donne un coup de jeune à un style vieillissant, mais dans la voie du luxe, business oblige. Son talent est réel, il vieillit plus vite que son inspiratrice. La mode ne manque ni de beauté, ni d’idées, ce qui lui fait défaut, c’est la vie, elle devient jolie et inutile. Ce qui fait vivre la Maison, ce qui la fait durer, l’intuition de Gabrielle, des idées pleines d’énergie qui appartiennent au destin des femmes.

Comments
7 Responses to “Coco Chanel, Gabrielle Chanel (1883-1971)”
  1. hum salut très bon billets sur Coco Chanel une femme qui a crée des vêtements en avant de son temps et la télévision 4 femmes fan de mode le 6 juin 1998 à mai 2004 avec. Sex and the City la Séries TV
    http://imdb.com/rg/an_share/title/title/tt0159206/ qui utilise les ordi Apple ouvre la dimension des média sociaux voir Biographie IMDb pour Michael Patrick King producteur de la série

  2. BERNARD dit :

    Toujours le sens inné de la formule : « C’est dans l’oisiveté qu’on révèle son être… Savoir rendre le superflu nécessaire, le justifier (très voltairien)… C’est dans l’indéfinissable et l’inconnu qu’on trouve l’extase… Le bijou doit être une fantaisie, pas une messe… La création l’emporte toujours sur le vrai … L’idée est plus forte que la matière… La beauté passe, la femme reste… L’esprit, tout vient de là, tout y retourne… Si on n’attend rien, rien d’inattendu ne peut se produire » Joli, très joli…
    Une pensée particulière pour Séguéla après avoir lu cette phrase de Coco :« Le bijou a une valeur colorée, une valeur mystique, une valeur ornementale, pas une valeur financière… sinon autant porter un chèque autour du cou. »

    Et puis dans l’attente de Botticelli « Elle change d’avis, le n° 5 la fascine. Gabriel s’explique : « je présente ma collection de robes le 5 du mois de mai, le cinquième de l’année, nous lui laisserons donc le numéro qu’il porte et ce numéro 5 lui portera bonheur. » »

    Mais sommes déjà le 6 mai…

    • cieljyoti dit :

      merci pour ce commentaire. Gabrielle Chanel fait partie des quelques femmes que j’admire sans réserve, mais cela ne signifie nullement qu’il n’y ait pas d’ombres dans sa vie, notamment au moment de la guerre, mais bon, nulle n’est parfaite. sa réflexion sur le bijou fantaisiste est visionnaire dans un monde voué au financier. prendre ce qui a le moins de valeur pour en faire la valeur absolu, vraiment génial ça.

  3. bordier dit :

    Je l aime coco

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  1. […] “Le grand-père Chanel est propriétaire d'un restaurant de campagne où l'on trouve réconfort, vin et agréable nourriture. Un peu de nonchalance après une âpre journée aux champs. La femme connait une…”  […]



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