Le destin teste Céline

La symphonie du destin. Il cogne la porte. Qui frappe là ! Allegro con brio, cinq coups vifs et langoureux, cinq coups martèlent mon âme, cinq coups tronçonnent mon corps, cinq sens ouvrent leurs yeux, je le reconnais, c’est lui ! Je ne suis pas prête ! Il fracasse la portée, courir le plus loin possible. Éperdue, je sors par derrière, je tombe dans ses bras, me voilà note dans une partition !

Consumée par un feu, une patte translucide prend la forme d’un souffle, une fois refroidi, dur comme du fer, un ordre auquel tout se plie. Un destin pend autour du cou, on tire comme forcené, le nœud coulant se resserre, la tête tombe, un coup de pied la fait valdinguer au gré des récifs. Une eau profonde, on nage fébrilement pour s’agripper à quelque rebord, on s’y tient, on dérive, on rêve de rivage et, chaque fois qu’on se pose, nous voilà entrainés dans le premier courant venu.

Vernet, Naufrage, 1748

Une histoire tient à peu. Une face patibulaire, des yeux exorbités de bête, une mâchoire d’insecte, des mains d’abattoir, une rue à peine déserte, la peur aux tripes, un visage d’ange, je me crois sauvée, je cours vers lui, un démon. Arrêt sur image. Il faut garder mon sang-froid, pas de danger qu’il se réchauffe, glaciation.

Dubout, Justine, 1976

La poisse trace une vie, sans relâche, une bouée de sauvetage nous enfonçant la tête sous l’eau. On veut la dégouter, lui montrer qu’elle a mieux à faire ailleurs, pas moyen de s’en débarrasser. Tout se fait la malle, la malchance s’accroche à nos pas. Un seul sens dans une même direction, on le suit, tout se brise, on ne le suit pas, tout s’effondre. On croit que tout réussit, tout rate, on pense que tout rate, tout réussit. Un décalage horaire permanent, le temps d’un destin, pas le nôtre.

La vie est biscornue. Les uns s’empiffrent alors que d’autres ferment d’un cran leur ceinture. À certains, il leur suffit de sortir de chez eux pour tout avoir. D’autres font cent fois le tour du monde sans qu’il ne leur arrive jamais rien. Il y a des gens qu’on ne voit jamais, même quand ils pleurent et crient, à jamais transparents, durcis au gré du vent. D’autres, on les voit immédiatement, on leur donne tout, sur une simple impression, comme lustrés d’un vernis à âme.

Son corps attrape toutes les maladies, premier touché, premier blessé, tout lui tombe dessus, mais voilà, il souffre et sa souffrance, le monde l’aime. Il réussit tout dans sa tête, peu importe quoi, avec ou sans talent, le voilà propulsé aux premières loges de la reconnaissance, on l’encense tel un dieu vivant, reconnu, rien ne gagne à être connu chez lui. Cette idole n’a rien de tangible, où qu’elle se place, tout s’écroule, le laissant sur ses fesses, là où on l’encense le mieux. Un reconnu méconnu. Une chance inouïe, des pantins attachés aux ficelles d’une destinée, des perroquets qui apprennent les mots qui plaisent dont les plumes laissent glisser le mal du monde. Ces gens, on les vénère, on les rejette, ça ne change rien, ils sont couvés par la Parque.

Léonore Fini, L’ange de l’anatomie, 1949

Sortie du ventre, on découvre la tête de ses parents, de ses consanguins, on voit où l’on habite, ses voisins. On nous met des vêtements. Des trucs laids, impossibles à retirer. Les grandes lignes, on ne les voit pas, on modifie des détails. Les forcenées s’obstinent, tellement fières d’appartenir à ce qui les appartient. Le destin fait la tête ceci ou cela, sculptée du haut au bas. On comprend qu’on a lacé les chaussures d’une autre. Ce corps suit son chemin, pas le mien, il m’entraîne dans son carré, je me fais ronde, l’ovale d’un triangle oppressant.

Janmot, Le mauvais sentier, 1854

Un démon se nourrit de peur entre deux bouchées de chair. Ne pas montrer sa terreur le déconcerte. Il se pose des questions, il perd du temps, j’en gagne. Ne pas donner de réponses implique plus de questions, encore du temps amadoué. Un destin donne des réponses à ceux qui posent les mauvaises questions. Pour durer, le destin se fait beau, il promet tout, aucun compte à rendre.

Deux partitions s’affrontent, celle du chiffre, celle du sentiment. On peut tout mettre en chiffre, les lois de la statistique, on peut tout voir selon un sentiment. Parfois le sentiment fait semblant de se passionner pour les chiffres de son existence, parfois, le chiffre lorgne sur le sentiment dont il s’enharnache en se disant qu’il passe à côté de quelque chose. Un manque, le petit rien qui décide de tout. Les grands nombres abstraits, ils ne veulent rien dire, ils apprivoisent nos réticences, ils nous réconfortent. Le bonheur de se savoir unique comme les autres. On partage ses sentiments avec ceux qui les ont déjà, avec les autres, on parle chiffre.

Georges de La Tour, Le tricheur à l’as de trèfle

Quelle probabilité existe-t-il pour qu’il m’arrive ce truc plus que celui-là ? Une loterie n’est pas la vie, la vie prend des allures de loterie. L’heureux gagnant de notre jeu est le numéro Trifouilly-les-Oies. Une personne tellement invisible qu’on ne voit que son destin. À la naissance on est bercée par sa jolie maman, aussi par une horrible vieille bonne femme, aux mains rugueuses, à l’odeur âcre. On a beau hurler, une tétine de biberon dans la bouche, on finit par s’y habituer. Elle nous pousse, nous fait trébucher, le petit rien qui décide de tout dans un grand tout qui ne décide de rien.

On n’a jamais une chance sur un million, la plupart n’ont aucune chance, perdant de naissance. Seuls quelques un ont une chance. Au pire, il existe une possibilité sur mille de gagner au Loto. En insistant un peu, du tout cuit. Une fois acquis, le destin élimine, le chiffre diminue, un jour, on se trouve avec la chance d’un sur cent, un sur dix, un sur deux, on ne sait pas, on n’y croit plus, on abandonne, le prochain coup c’était soi, le destin adore les blagues tragiques. S’arrêter au moment propice, une vie ne suffit pas à combler l’abîme du remords. Cette logique nous tient la gorge. Ceux qui n’ont guère de chance, ceux qui l’attendent le plus. On calcule quand on n’a pas beaucoup, sinon à quoi bon compter un chiffre parmi les nombres ?

Léon Frédéric, La source de vie, 1890

Nous n’avons pas un destin, un destin nous possède. Un visage, des formes, des pensées, des émotions, une découverte hallucinante. L’accepter, le vivre, pas simple. On ne rencontre pas son destin, il nous trouve. Il sent cette attirance qu’il provoque autour de lui et lui n’en sent aucune, rejeté, il se sent seul, incompris. Le destin attire, lui n’intéresse personne, pas même lui, son destin fascine. Tout commence avec un visage. La chirurgie esthétique de l’existence n’y change pas grand-chose. Un grand sourire, les yeux légèrement baissés, des gestes doux et attentionnés, on ouvre la porte dans laquelle on s’engouffre, une fois, à l’abri, on se met à vociférer de toutes ses forces, à labourer son visage de ses griffes, aucun moyen de devenir ce que l’on est, on se trimballe avec ce que le destin nous alloue. Un imposteur, on ne voit que lui, nous passons inaperçus.

Innocent ou coupable de naissance. On charrie ce que les autres veulent que l’on soit, on peut faire ce qu’on veut, on n’en sort pas, à quoi bon, pour découvrir pire ? On prête au voisin la fatalité qu’on ne voudrait pour rien au monde. Qui mauvais entre, mauvais sort. Entrer, beaucoup dire, on tombe, on se relève, on fait comme on peut, on peut si peu, peu s’en faut, l’infinitésimal interstice d’un gouffre interminable.

Janmot, Cauchemar, 1854

Tout le monde rêve d’un preux chevalier sans peur et sans reproche, on tombe sur une vieille édentée, la Moïra, qui radote la même litanie depuis des millénaires. Un destin usé jusqu’à la corde qui a servi à des générations de pauvres bougres avant nous. Vagabond de l’existence, on s’agrippe au train qu’on peut. Des rails dont la direction est connue par tout le monde, sauf par l’intéressé. Quand on n’est pas sur sa voie, erreur d’aiguillage. On prend le destin d’un autre pour le sien, carambolage. Ça fait mal deux fatalités qui se tombent sur le nez ! Un destin ne se partage pas, il se heurte à un autre, embrouillamini. Des fois qu’on parte avec le destin qui ne nous appartient pas, on risque de se trouver là où l’on n’aurait jamais dû être, on n’y est pas préparé, la chute assurée. Pour être sûr de ne pas le perdre ou l’oublier, il s’attache à nous, le boulet d’un bagnard. En limant frénétiquement la chaine, on se demande s’il est aussi mauvais qu’il en a l’air ?

Georg Scholz, La maison du garde-barrière, 1924

Dépecée, le scalpel de ses ongles me lacère le ventre. Morte, je me trouve dans la cohorte de ceux qui attendent leur tour au bureau des réclamations. Facile de m’accuser d’avoir fait le mal ou le bien, oui, mais il ne fallait pas me refiler un destin aussi pourri ! Parce que, le libre arbitre, quand on se tire un sac pesant une tonne, plus facile à causer qu’à trainer. Pépère dieu, d’accord pour payer ce qu’on a commis, à condition de savoir quoi. Facile de jouer les dieux quand on sait tout en cachant aux autres ce qu’ils devraient savoir. Une arnaque !

Le karma. Si aujourd’hui je suis dans la grosse embrouille, c’est parce qu’hier, j’étais dans la grosse méchanceté, chacun son tour ? Pourquoi un coupable n’aurait-il pas le droit de savoir de quoi il est accusé ? Admettons que nous payons pour une mauvaise vie précédente, c’est quoi, cette existence condamnable ? Sans savoir pour quoi nous payons, aucune leçon à tirer, pas la bonne méthode pour supprimer le mal, il progresse. Crise du logement, tout le monde s’agglutine au même endroit.

On est dans un tribunal accusée de la pire infamie. On se sent d’autant plus honteuse qu’on ne sait laquelle. Est-on coupable d’un crime ? Vous êtes condamnée au guignon le restant de vos jours ! Vous êtes astreinte au succès le restant de vos jours, un jumelage forcé. Celui qui a inventé le destin, il aurait mieux fait d’inventer les sous-titres avant.

Hodler, Les âmes déçues, 1892

Variante, la malédiction. L’ancêtre de l’ancêtre a commis la grosse bévue, un truc super vilain, il a été maudit, lui et sa descendance. Tout le monde a oublié. Seule la malédiction en garde le souvenir. Encore que si on lui demande des précisions, elle bafouille, se mord les lèvres, s’embrouille les pédales et se gratte le nez. La malédiction, une crotte de nez réapparaissant sans cesse, un truc qui pendouille depuis des lustres. La faute à pépé, la malédiction envoie ses foudres, genre grand coup de pied dans les fesses, le premier qui a l’air un peu louche, une claque dans la figure, offerte gracieusement par le destin. Imbrication de calamités, juste une brique dans un mur.

Bref, pour payer, on paye, on ne sait jamais pourquoi. Une facture tombant régulièrement dont on mesure les dépenses en se demandant comment on peut dilapider autant pour profiter si peu. La malédiction, le truc injuste par excellence. On finit par payer pour le vent qui passe, le vent transporte les molécules d’une victime d’il y a 200 ans réclamant justice. C’est bien de punir les méchants, il faut juste leur expliquer ce qu’ils ont fait de mal sinon ils ne font pas la différence.

Le destin, la vie a dû bricoler ça un jour qu’elle ne savait pas quoi faire, histoire d’emmerder le monde, de quoi occuper le restant de l’éternité. On accumule les errements, à la longue, le kilo se fait lourd. On tire comme des bourriques. Et s’il n’y avait que soi, ce serait trop facile. Il y a ceux que l’on aime. Un jour, on comprend qu’ils ont un destin détestable, on ne peut rien faire pour les aider, on observe, impuissante, on se morfond, on voudrait tout oublier, faire comme si rien n’existait. Le monde illusion, il n’y a que le destin de vrai !

La fatalité joue les malines, un balancier, un coup en avant, un coup en arrière, un coup de bol par ci, un coup de misère par là, un coup par devant, un coup par derrière. Il y a de quoi devenir folle, se faire ramoner sans savoir par qui. Un destin en série, une fois qu’il commence, il ne s’arrête plus. Il donne, il reprend, un va-et-vient assourdissant. Un laboureur, de long en large, des allers-retour incessants, le roi de la routine, le maniaco-dépressif qui se la joue hyper stressé. Une paire de godillots qu’on enfile une fois pour toutes, des chaussures qui vont plus vite que nos pieds. Courir pieds nus après ses chaussures !

Burne-Jones, Les sirènes, 1898

Il y a le destin qu’on colle avec ses convictions. On s’acharne à voir pareil alors que tout est différent. Cet acharnement de la certitude est un fatum dans lequel on enfile ses petits pieds frileux de tout ce que l’on ne veut pas voir bouger. Un confinement. On suit des traces, on pose soigneusement ses pieds dans les empreintes de sa vie. Angoisse du bouleversement et si tout ce qui nous entoure devait disparaître, nous emporter dans on ne sait quel trou de mémoire, je ne sais pas, j’ai oublié. Mieux vaut un souvenir malheureux qu’une amnésie. Pas de souvenir, pas de destin.

Si encore nous vivions le destin, même pas, nous survivons dans ses pelures, tout ce qu’il ne peut caser ailleurs. Des restes nauséabonds qu’on endosse à la naissance comme un vêtement d’or, les épluchures faisant office de parures dont on s’émerveille. Le seul habit qu’on porte jusqu’à son usure totale. Il ne change jamais d’avis, égal à lui-même il nous assène sa logique quelle que soit la situation. Quoi que l’on fasse, il nous ramène au même point d’ancrage.

Léonore Fini, La nuit inquiète, 1977

 Des misérables pataugeant dans la gadoue de l’existence. Un redresseur de destin, la main au fouet, une lanière de cuir qu’il secoue fermement pour la faire claquer, un son vif et lacérant. Le danger, s’endormir sur son existence. On lui fait confiance parce que c’est notre vie, justement, la dernière personne à qui faire confiance, trahison de l’intime. Cette intimité, il faut lui donner des coups, lui faire peur, lui faire mal, lui faire comprendre qu’il n’est pas encore l’heure de dormir, la mort sert à ça. Des vagues successives, on vit avec des gens, puis avec d’autres, on vit avec les suivants ce que l’on aurait dû vivre avec les précédents. On plaque sur tout ce qui bouge l’immobilité de sa fatalité.

Le destin cogne aux portes d’une nana. Toute jeunette, on se demande avec angoisse si on va réussir à attirer au moins un mec sur terre. L’époque où l’on en rajoute une tonne pour être sûre de ne pas rater son coup, perdu d’avance. Si premier gadin il y a, suivi d’autres, on comprend, on corrige le tir, on fait plus en douceur. En général, on se rassure assez vite, la cuisson monte, on passe au deuxième échelon quand on s’aperçoit avec horreur qu’on attire invariablement un type de mecs. S’il s’agit d’un super beau mec intelligent et galant, on lance un énorme ouf, dans le cas contraire, un gros moche, limite arriéré mental, aussi courtois qu’une porte de prison, on déprime au bout du troisième. On s’essaye à toutes sortes de maquillages, on change de style de vêtements, toujours le même qui revient, aimantée. Il y a ceux qu’on voit rappliquer et ceux qu’on voit partir. Ceux qui restent finissent par nous ennuyer, ceux qui partent, ils nous emportent avec eux, sans le savoir.

Les coups dans la figure, ils sont moins douloureux quand on leur donne un nom. Ça sert à ça le langage, à atténuer les chocs, à faire semblant, à orner ce que l’on peut. Le mot destin envoie plus de coups qu’il n’en reçoit, au moins donne-t-il un sens, même approximatif, à ce qui n’en a pas. Ce mal qui nous agrippe les jambes, on ne demande pas à une maladie ses diplômes de médecine.

Le destin n’a aucune raison, nous sommes sa raison. Aucune garantie, on ne sait jamais s’il nous appartient, il est en nous, voilà tout. Newton a compris en recevant une pomme sur la tête. La gravitation, on attire à nous un tas de trucs qu’on n’imagine même pas. Pour ne pas avoir l’air bête, on les fait nôtres. Ce serait ça, selon nos mouvements et notre masse nous créons un effet gravitationnel attirant personnes, objets et animaux. Un chien a le choix entre de nombreuses fesses, ce sont les nôtres où il plante ses crocs. Une fierté, sans doute, une peine aussi, au résultat, on ne sait trop quoi penser. Là est l’erreur, ne pas réfléchir, ne pas renvoyer l’intrus chez lui, le destin nous colle à la peau tant que nous lui donnons un nom.

On se pose de sérieuses questions sur une porte quand on s’y coince les doigts. Le destin, pareil, on n’y prête aucune attention tant que nous passons au travers. Une douleur nous ramène à notre destin. Bienheureux ceux qui ne se posent jamais de questions, leur destin ne leur fait pas mal. Un maître ou un serviteur ? Je n’aime pas plus obéir que de donner des ordres, la même chose, deux directions différentes qui viennent un jour ou l’autre se frapper tête contre tête. Manie de prendre les mêmes chemins, on s’étonne de trouver les mêmes obstacles.

Le destin adore les embûches, c’est plus amusant qu’une route monotone. La différence se fait quand on s’éclate la figure dans un poteau. Une pente, un slalom, que la fête commence ! Le destin est à l’origine de nombreuses techniques de pointe. Les gens ne savent plus rêver seul, l’habitude de regarder la télé, ils ne savent plus penser par eux-mêmes, ils ouvrent un ordi dans lequel tout ce qu’ils doivent dire est déjà écrit, ils ne savent plus voir, les appareils vidéo le font mieux. Que reste-t-il à cet être qui ne fait plus rien par lui-même ? Son destin, ce qu’il en reste, il est désormais possible de se promener avec lui, main dans la main, un téléphone portable tactile. On arrête peut-être son destin, on n’arrête pas le progrès, il y a autant de progrès que de couillons pour y croire.

Un objet nous modifie. Ces gens qui marchent les doigts crispés sur leur téléphone, agenouillés à leur dépendance, se sentir moins seul et inutile. Le coup de fil qui tue, l’info que l’on ne devait jamais connaître, le jeu qu’on ne peut plus lâcher, un téléphone nous tient en laisse. L’effet domino est fascinant sauf quand nous ne sommes qu’un domino parmi des millions d’autres, indifférents et invisibles. On se demande angoissée s’il existe une fin à ce déluge à moins qu’un Noé vienne à temps nous secourir. Destin et coup de chance s’harmonisent mal, une chance dans un vilain destin, on ne sait plus où tourner la tête. Entrer, sortir, le même élan, le choix façonne un destin.

Le destin, une porte fermée à double tour, un sur soi, un autre sur ce qui doit arriver. Il est poignant ou n’est pas. Il étreint la gorge pour qu’aucun son ne puisse en sortir. Je dois perdre, je dois gagner, un commandement auquel on doit se plier sous peine de voir tout s’ébouler autour de soi, des victimes affolées courant en tout sens, des gravas empêtrent les mouvements, un sable mouvant dans lequel on s’enfonce comme s’il n’existait aucune autre voie, un trou, on se pousse pour y sombrer, la chute, tout ce qu’il y a de plus banal.

Lievens, Vieille femme lisant, 1629

Qui n’a jamais eu envie de connaître son destin ? Dire aujourd’hui pour la surprise du lendemain. La fortune des charlatans qui mesurent les lignes de la main, auscultent les astres, scrutent le marc de café, s’hypnotisent devant une boule de cristal, analysent leur défécation, lisent l’inconscient, j’en passe et des meilleurs. Ils savent tout sur nous, pas grand-chose sur eux. Facile aussi, ce que les gens veulent, ils l’inscrivent sur leur front, ils en sont obsédés, il suffit d’être malin. Après tout, si destin il y a, on peut se dire qu’il existe un grand livre où tout serait déjà écrit, où il suffirait de lire pour savoir, plus besoin de vivre, adieu les désagréments de l’existence. Plus besoin de faire, il suffit de faire semblant, ça économise l’énergie. La vie a-t-elle inventé le destin pour épargner ses forces ?

Dieu, ne sachant quoi faire pour notre agrément, a inventé la prédestination. On prend les mêmes, un tour de vis supplémentaire des fois qu’il resterait une fente par laquelle on pourrait lui échapper. La bonne nouvelle, tout est déjà en place, les méchants et les gentils, empaquetés, emballés, il n’y a plus qu’à consommer. Ceux qui sont destinés au mal, ils ne vont pas en rater une lichette, aucun partage de responsabilité. Un déterminisme absolu, les damnés, ceux qui n’ont pas eu de chance dans la vie, se vengent en commettant le maximum de torts qu’ils peuvent, de toute façon, ça ne change rien, ils sont condamnés d’avance.

Il faut du temps pour se reconnaître, comprendre que, cette personne courant dans la nuit, c’est soi. Frotter et frotter la lampe à huile jusqu’à enlever la couche de suie et voir apparaître ce génie qui nous ressemble. Quand on comprend enfin, l’effondrement, ce n’est pas du tout ce qu’on pensait, on vivait une autre histoire, les jambes rejoignent la tête et l’entrainent dans une folle cavalcade. On se croyait libre, on est attachée à une réalité terrible, une chute dans l’horreur.

Un crime horrible dont on est la victime. On ne laisse rien passer, réclamer réparation, il n’y a rien d’autre à gagner qu’un peu de justice, juste assez pour avoir la force de mener son existence à terme sans épouvanter les miroirs. Le plus dur, suivre l’abomination à la trace, l’odeur pestilentielle, un corps cisaillé, percé, haché, comment s’y reconnaître avec tous ces morceaux épars, facile à démonter, difficile à remonter. On y renonce, trop compliqué, on trouve le premier bourreau venu, on lui colle tout sur la peau, à lui de payer. On ne se sent même pas mieux après, un soulagement.

Nussbaum, La peur, 1941

 Que ce qui doit arriver, arrive, normal, mais ce qui ne doit pas arriver prenant l’ascendant sur tout, pourquoi moi ? On se lance dans une longue description des faits, rien que des faits, tout ce qui n’est pas fait, on n’ose s’y aventurer, des fois qu’on perdrait le fil. Pourtant, un coupable, c’est autre chose que ce qu’il fait, ce qu’il ne fait pas, la clé de l’énigme. Les faits s’embrouillent, ce qui n’est pas fait est limpide, les mauvais enquêteurs accumulent les faits, les analysent, ils s’enlisent dans les évidences. Ce qui n’est pas fait est autrement plus illogique, on s’y reconnaît de suite, on voit ce qui cloche. Je le tiens, mon coupable !

Coupable, un destin, innocent, un anti-destin, entre les deux, un abus de destin. Pas une larme de remords, une froideur suintante de morve, pas le temps de se moucher, juste celui de s’éponger le front du sang de sa victime. Ce qu’il n’a pas fait, ce qu’il n’a pas pensé. Un innocent pense trop, un coupable pense peu, il pense à se sauver. Un innocent s’enlise dans la toile de ses questions, un coupable virevolte dans la morgue de sa réponse, toujours la même qu’il décline sous toutes ses formes, comme sa victime qu’il a dépecée en la retournant dans tous les sens.

Eugène Isabey, L’incendie du steamer Austria, 1859

Dans l’univers, on trouve pas mal de choses, mais comparé à tout ce que l’on ne trouve pas, dérisoire, affligeant, décevant. Du bric-à-brac d’arrière-boutique. On se lasse vite de ce que l’on voit, on ne se lasse pas de ce que l’on ne voit pas. Chacun aurait son propre destin, mon œil, pas assez à avaler, la soupe populaire du destin. Dans la foule d’anonymes, chacun se plait à rêver ce qui se cache derrière ce qu’il voit. L’humain est si étroit, il lui suffit de décortiquer ce qu’il a devant lui pour ouvrir un monde ensorcelé, le sien. Le destin, un masque pour ce que l’on ne voit pas.

Il y a le destin, il y a les excuses, gare à ne pas prendre les excuses pour le destin ! C’est quoi le destin, lire les lignes de la main pour s’apercevoir que l’on doit devenir ceci ou cela, ou ne pas les lire et devenir ceci ou cela ? Une conviction d’avant ou une certitude d’après ? Responsable de l’acte ou acte responsable ? Se convaincre de faire ceci ou cela ou être sûr qu’on a fait ceci ou cela ? Plus on se pose de questions, plus le destin s’étend langoureusement et fait son nid. Plus on est innocent, plus on se fait coupable, plus on est coupable, plus on se rend innocent.

Louis Boulanger, La ronde, 1828

Un gigantesque puzzle, une allure aux formes bizarres ne sait trop quelle place occuper, manque de recul. S’acharnant à trouver son espace légitime, elle recule, recule tant qu’elle peut obnubilée de voir le trou manquant, le trou est derrière elle, elle tombe, se heurte violemment aux autres qui ont fait la même erreur, un puzzle jamais fini. Il y a celle qui remonte, persuadée qu’elle a une mission à remplir, l’autre se laisse aller. Durant l’ascension, elle s’esquinte les formes et, quand elle trouve sa place, elle ne ressemble plus à rien : il est où le destin dans ce fatras ?

Raoul Dufy, Le Quintette au violoncelle rouge, 1948

 Les notes sont liées entre elles. Chacune est libre d’occuper sa place, une marge, la précision n’existe pas. Elle rate son coup, elle se fait mal, elle crie, vacarme. Il faut se battre avec chacune d’elle, la placer là où elle souffre le moins. Une lutte étourdissante, un combat harassant. De loin, une harmonie de tonalités se chevauchant de bonheur, de près, un combat sanguinaire pour obliger la note à tenir son rang. On renonce à lutter, on finit par s’adapter, plus de place, plus d’ordre, une position naturelle, victoire de la mélodie. Pour exister, il faut disparaître, s’effacer dans un son. La symphonie est là quand on ne l’entend plus. Le destin, la musique du monde ?

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Comments
9 Responses to “Le destin teste Céline”
  1. Hum oui un pas de plus vers la singularité le destin selon Céline

  2. audeladulac dit :

    c’est écrit avec les trippes, cela sonne, comme coule un torrent, et nous emporte :))

  3. solalandr dit :

    renversant, attirant, une rivière de mot qu’un barrage ne peuvent contenir…
    ça me manquait de te lire …

  4. Je ne sais pas si c’était mon destin de venir te lire mais ce fût un agréable moment (comme à toutes les fois)…de ceux qui me font oublier mon Karma…je te dis ça comme ça parce qu’on m’a déjà dit que je devais avoir fait quelque chose de terrible dans mes autres vies pour vivre celle-ci…mais bon……faut pas savoir quoi dire à mon humble avis ! 🙂 Merci Céline j’aime trop ta plume je le redis. Bon été et à bientôt !

    • cieljyoti dit :

      suis très heureuse et très fière que tu apprécies ce que j’essaye d’écrire et je t’en remercie infiniment parce que j’aime beaucoup ce que tu écris. très bel été à toi aussi et à bientôt

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