Le ragot de la Méduse

Peu vont au-delà des apparences, moins au-delà de leurs certitudes, héritage de famille, on endosse des fanfreluches, ils deviennent notre vérité, on s’en suffit. Le terrible handicap d’être convaincu de savoir nous pend au premier nœud coulant venu. Attirés par la chair d’un pendu, les carnassiers sortent leurs crocs, se jettent sur leur proie, la déchiquètent.

Rousseau, La chevauchée de la discorde, 1894

Un morceau de viande mâchée qu’on lance à des fauves édentés. Plus la viande est hachée, plus les chicots usés s’en repaissent, la viande à leur portée. Étriqués dans leur fierté, comme des hyènes en bandes, ils font confiance à qui les caresse. Un crime abject et lâche au coin d’une renommée, sentir le sang couler de sa gueule, se targuer de splendeur en mâchonnant une carcasse putréfiée. Ainsi terminent les faire-valoir d’une rumeur. Une main serrant un hachoir, jouissance d’une tête qui tombe. Un ragot est un meurtre, un dentier pour nourriture avariée.

Géricault, Têtes de suppliciés

Un voyage, on quitte ce que l’on est pour rêver de ce que l’on n’est pas. Un bateau prestigieux dont les marins ont fait trois fois le tour du monde, passer les caps les plus périlleux, l’extraordinaire est leur ordinaire. Pas besoin de confiance, ils nous emportent, nous offrant l’exceptionnel. Un quatre-mâts tendu vers le ciel, triomphale, une armature de fer capable de sourire des plus grosses tempêtes, le Titanic parcourt l’humanité depuis son commencement. Aucun iceberg ni même un récif, un grain de sable dans les rouages d’un naufrage. Un tank flottant, tout feu, toute flamme, à l’arrivée, une poussette d’enfant, un bébé attend son sort.

De la poudre en trainée, une mèche innocente ajustée au bon endroit. On n’allume pas la mèche qui brûle les fesses, inutile, un conditionnement, voir une allumette et s’enflammer. Un bateau est hermétique, un piège. L’eau ne redoute rien tant que le feu. Un feu virtuel est suffisant. Pas simple d’être méchant quand on est vu de tous, caché sous un amas de gentilleries, plus simple. Ne pas avoir l’air de ce que l’on est, la tête de l’emploi est une fumisterie, un navire pétaradant sur les flots.

Une équation odieuse, ce que nous savons est inférieur à ce que nous ne savons pas. Un crédit, causer de ce que l’on emprunte aux autres. Tant à dépenser, si peu à gagner. Un déficit, un trou à colmater, l’humain invente la calomnie. Pas l’ombre d’un doute, un don du ciel, un miracle au pinacle. Plus besoin de vivre ou de savoir, plus besoin de rien, il suffit d’un relent de créance, un air assuré affirme ce qu’il croit savoir mieux que les autres, la machine s’emballe, pour peu que ce soit que d’autres veulent entendre, il devient impossible de l’arrêter, un flot d’âneries n’en finissant pas de caresser les rancœurs.

Botticelli, La calomnie, 1496

D’où vient le ragot ? Étymologiquement, d’un grognement de sanglier, de laie, voire de marcassins, une histoire de porc, une difformité, un ragot, une personne petite et ingrate, une vengeance, une haine, la conscience de ce que l’on n’est pas, de ce que l’on ne sera pas. Sous couvert d’intuition, la supposition devient vérité. Ce que la vie ne donne pas, les mots le prêtent, une enluminure pour sertir la haine. Clairvoyance de malveillant malvoyant.

Le ragot a d’autant plus d’avenir qu’il s’enharnache d’une mission divine de salut public. On détruit, mais, pour le bien, on gangrène le mal, au nom de la bonté. Jamais d’attaque frontale, tout à l’arrière, on a raison, tous les moyens sont injustes. Ne rien vérifier, se suffire d’une médisance, concentrer l’humain dans l’inconnu. Le principe, cacher le plus possible en exhibant, hurler en silence, choisir l’oreille appropriée, une victime incapable de se défendre. C’est un métier, débutants s’abstenir, bien s’entraîner sur sa famille et ses amis avant de se lancer dans le monde, pour éviter tout regrettable retour de manivelle. Ratisser large du côté du manche, du côté du râteau, on se prend le manche en pleine poire. L’art de la malveillance est une science.

L’ennui est le fléau du ragot, sans un minimum d’assaisonnements, le goût fade absorbe tout, personne ne veut le gober. Mélanger l’épice au mot, le mot épicier a une raison pour tout, surtout à ce qui n’en a pas. Le verbe crée le monde, bâtisseur d’un monde à sa convenance dans lequel s’agglutinent ceux qui en ont assez de sentir mépriser et rejeter. Miracle de la prémisse. L’évidence, la première chose dont il faut douter de toutes ses forces.

Un fruit mûr se dégustant toute l’année. Il existe des grands crus, d’autres moins convaincants. Tout dépend de la terre qui le nourrit. Une floraison de senteurs et de couleurs. Pas d’armée, de plans de batailles, ni de logistique couteuse, on accorde moins sa confiance à ce qui brille, une difformité émeut, le blessé de l’existence, comme pourrait-il mentir ? On fait plus confiance aux ratés qu’à ceux qui réussissent, forcément, réussir, c’est trahir, voler, mentir. Rater, on ne peut le faire que dans la plus stricte vérité.

Dans l’océan des idées toutes faites, pas facile de trouver la rumeur dont la vague balaye la plage des pensées reçues. Tous les racontars ne sont pas médisants, toutes les médisances sont des racontars. On s’en doute, pas besoin d’être futé, une conviction est une terrible envie de se convaincre. Il suffit d’un assentiment, la machine s’emballe, impossible de l’arrêter, elle se nourrit des échecs de la vie. La durée d’un ragot dépend de l’assurance qui le sous-tend.

Grosz, Les piliers de la société, 1926

Il y a des gens qui inspirent confiance, d’autres pas. Le ragot vient des gens en qui on a confiance. Les têtes d’affreux, on les évite. Les têtes de gentil, avant même qu’ils ouvrent le bec, on se blottit contre eux, les mieux placés pour être des affreux. Ceux qui l’air effrayant n’ont d’autre choix que d’être gentils. Quand on n’inspire pas confiance, le mieux est de trouver celui qui inspire confiance, de le convaincre de répandre la bonne parole. La lueur d’une étincelle, on souffle dessus, rien, plusieurs se mettent à souffler, rien, il suffit de les voir souffler, on se convainc du brasier.

Comment faire un ragot sans savoir s’y prendre ? Voici une méthode sûre et efficace qui a fait ses preuves. Prenez un quidam qui a suffisamment de notoriété pour être écouté. Faites-lui comprendre que son être vous émeut. Vous le jugez digne d’aller au fond des choses. Dites-lui que vous vous sentez prête à lui révéler un secret. Comment le connaissez-vous ? Simple, par confidence. Vous connaissez intimement untel qui vous a dit tel ou tel secret. Comme la personne en question est digne de confiance, vous pouvez lui répéter, à condition qu’elle ne le répète pas à la personne en question puisqu’il s’agit d’une pudeur. Ce faisant, vous coupez le lien entre la victime du potin et celle que vous voulez utiliser, la personne dans ce secret n’osera rien dire à la victime qui, elle-même ignorera ce que l’on dit d’elle. La personne au courant du secret de pacotille ne va pas forcément le crier sur les toits, elle agit en conséquence. Vient assez tôt le moment propice où elle a l’occasion de faire allusion à un secret qu’elle tient d’une personne sûre. La voile hissée, il suffit d’une brise. Une personne de bonne foi lance le ragot en croyant bien faire sans comprendre la conséquence effroyable de son témoignage. Le tour est joué.

Goya, Le sommeil de la raison, Caprices n°43, 1796

Il y a plein de signes tous plus incompréhensibles les uns que les autres, on les lance, ils tombent, on les reçoit sur la tête. Il suffit d’un seul signe que l’on croit reconnaître pour convenir des autres, aussi abscons soient-ils. Il suffit à persuader. Une magie fait que tout semble s’emboiter dans un sens qui paraît dès lors flagrant. Nous construisons dans notre tête ce dont nous avons besoin et qui nous arrange. Il suffit d’un infime profit pour faire sien ce qui jusque-là était énigme.

On prend un tout, on le découpe à l’aide d’une paire de ciseaux pour en faire plein de petits morceaux. Tout est vrai, mais coupé de sa totalité, tout est faux. Tout paraît vrai, l’essentiel. Ce monde sectionné voguant offre autant d’appâts affriolants pour les poissons d’une mare boueuse cherchant avidement ce qui peut les nourrir. Un leurre est plaisant, il est fait pour, on s’en saisit, on le fait sien, on est désormais relié à un lien nous ramenant là où d’autres veulent que nous soyons. Une pierre brillante, on s’en pare avec fierté, un signe de reconnaissance, on se sent appartenir au grand secret du monde. N’importe quoi du moment qu’on échappe à l’invisibilité.

Paumé, le premier signe trouvé est forcément le bon. On coud à sa façon les éléments disparates de la vie qui nous sont accessibles. Reste à savoir qui les rend abordables. Des bonnes âmes volant au secours de l’humanité souffrante ? Un ragot n’est rien sans le cannibalisme qui va avec. Les idées ne nourrissent pas. Il faut placer des morceaux humains, la touche raffinée de crédibilité. Ce que l’on ne reconnaît pas jamais n’a de validité. Dans un bon ragot, on reconnaît un peu de son intimité, elle se déguste à plusieurs.

Goya, Cannibales avec des restes humains, 1808

Les vrais secrets n’en sont pas, personne n’est au courant. La révélation du ragot, ce que tout le monde sait, sous un angle avantageux non pour sa victime, pour le commissionnaire, celui qui en tire un bénéfice. La manie de la révélation est une forme de vanité. Une campagne de publicité la rend alléchante au possible. La preuve d’un ragot est inversement proportionnelle à ce que l’on est prêt à croire. Un ragot flatteur a moins besoin d’être prouvé qu’un autre qui l’est moins. Une preuve, c’est ce qui n’a pas besoin d’être prouvé, un agrément tacite mettant tout le monde d’accord. Un ragot prouve un autre ragot, effet boule de neige. Rien ne rembourse mieux un crédit qu’un autre, c’est gratuit. Les prêteurs sur rage ne manquent pas. Le ragot sert d’attestation. La preuve par l’effet, ce que l’on montre est plus vrai que ce que l’on cache. Puisque le ragot montre, il suffit d’en étaler plusieurs à la fois pour le confirmer. Moins on sait, le peu à montrer suffit à convaincre.

Une fois qu’on tient un cancan, on peut l’habiller ou le déshabiller. Un bon ragot se conjugue, se dérive et se décline. Une fois l’hameçon avalé, on peut se débattre dans les aléas de la conscience, le trouble reste, il faut si peu pour le transformer en certitude. On fait sa timide devant un ragot, une fois qu’on voit d’autres le pérorer, on se lâche, on oublie la retenue, on déblatère, on en rajoute à qui mieux mieux. Il dit savoir, moi, je sais plus que lui, l’art de la broderie. Un ragot a ceci de bien, il montre l’humain dans sa splendide étroitesse.

On donne une figure à ce que l’on pense, on y met bras, jambes et émotions. S’il suffisait de penser pour exister, il y aurait moins de malheurs, on en trouverait vite la solution. Un monde de poupées qu’on travestit à sa guise sans se soucier d’aucune conséquence. On plaque ce que l’on pense sur ce qui pense autrement. Il n’y a pas besoin d’accéder à la pensée des autres si l’on pense pour eux, une cacophonie. Les mots fusent, la tisane digère. On n’est pas ce que l’on avale, ce que l’on ingère.

On ne meurt pas d’ignorance, l’ignorance, c’est la vie, on dépérit de savoir. Quand on se ferme au mystère du monde en le remplissant de convictions, quand on le transforme en connaissance, on n’a plus qu’à s’y glisser et attendre de s’y épuiser. Le savoir s’étiole avec ceux qui s’en solidarisent.

Rachel Lewis, Still a Woman? 1990

La géométrie d’un ragot suppose un point fixe, un fait connu et reconnu par le plus grand nombre. Avec un compas, on construit le centre d’une extrapolation, on continue le trait dans un souci symétrique, ce qui rend vrai l’ensemble. Un mannequin rafistolé dans lequel il ne suffit plus que de piquer les aiguilles acérées. Il est facile de remplir les contours de couleurs. Un coloriage hâtif dans une esquisse crédible fait l’affaire. De loin, la précision importe peu. La calomnie s’éloigne de son gibier, sinon à quoi bon ? Le ragot classique respecte le réalisme des formes et des couleurs, une espèce de trucage habilement monté. Le ragot romantique remplit les couleurs du sentiment que l’on prête à sa victime. Le ragot impressionniste est redoutable, il hausse ce qui n’est qu’une impression au niveau d’un fait incontestable. Reste que le ragot abstrait dans lequel on déforme allègrement traits et couleurs jusqu’à atteindre une bouillie indiscernable où tout devient vrai par le seul fait qu’on y reconnaît ce que l’on veut.

On fabrique une armée de moutons en leur faisant croire à un secret bien gardé. Chacun se sentant tributaire d’une révélation que peu sont censés partagés, il se sent prêt à rejoindre celui qui la partage sans voir la foule dans laquelle il patauge. Un aveuglement réunit autour de lui tous les aveugles. Comble d’ironie, ces suiveurs se sentent uniques, ils marchent dans la combine parce qu’ils ont besoin de se sentir choisis. Ils ont tant besoin de faire des envieux qu’ils ne prennent pas garde de la boue dont ils éclaboussent leurs plus beaux atours.

James Ensor, Les beaux juges, 1891

Jamais facile de dire non quand tout le monde dit oui. Tiens, elle veut se faire remarquer, elle ne veut pas faire comme tout le monde, elle se singularise, elle veut nous en mettre plein la vue, la faraude. Non, simplement, je ne sais pas. Quand tous sont convaincus, celui qui doute fait figure de brebis galeuse. Le ragot est un jugement sans appel, une condamnation, un règlement de comptes, qui plus est, avec une victime qui n’est pas là pour se disculper. Le pire criminel a droit à une défense, la victime d’un ragot n’en a aucune. Une bonne fois pour toutes mesdames et messieurs les censeurs, ne condamnez jamais qui ne peut se défendre, ou appelez ça un assassinat sordide.

James Ensor, Autoportrait aux masques, 1899

Alors qu’on baignait dans l’ignorance, un simple on-dit met le feu aux poudres, une avalanche de faits. C’est bien sûr, tout devient lumineux, pourtant on ne sait rien de plus qu’une opinion. Il suffit de peu pour délier les langues, un assentiment, même lointain, donne de l’assurance. Si quelqu’un d’autre aussi a cette impression forcément, elle ne peut être que vraie. Ainsi se gavent les armées du béni-oui-oui. Un voisin croit, on ne sait pas au juste à quoi, il croit, nous croyons, tout le monde croit. Si souvent, croire, c’est décroitre.

Bouts Dirk, Le martyre de Saint-Hyppolite

Il y a les chantres de la vérité, ceux qui pensent qu’il y a le vrai et le faux, ceux dont le cerveau est si ténu qu’ils croient que tout est noir ou blanc. Ce sont les plus redoutables à propager le ragot. Il suffit qu’il croie pour y voir leur vérité en action, victorieuse du mal. Et si jamais ça ne suffit pas, une petite guerre de religion arrange leurs affaires. Ceux qui gobent la vérité sont les plus féroces à traquer le mensonge, à le pourfendre de leur haine, l’écarteler, le supplicier, bref, mieux vaut penser comme eux, ça les rassure.

Il faut des relais pour véhiculer un ragot. Un havre de paix où l’on peut s’asseoir tranquillement à l’abri des oreilles, où l’on peut causer jusqu’à plus soif, un amplificateur, les mots ne s’utilisent qu’une fois grossis jusqu’à prendre des proportions énormes. Réunir des gens qui n’ont rien à voir avec les faits et les laisser donner leur avis. Chacun a toujours un avis à donner. S’immiscer dans la pensée des gens est un plaisir auquel beaucoup aiment à se restreindre. Donner son avis fait partie des grandes jouissances de l’existence. Ainsi va la vie, plus personne n’y appartient, tout le monde devient procurateur par procuration. Je délègue ma parole au tout-venant. La calomnie est un monologue, pas un dialogue.

Delacroix, Le naufrage de Don Juan, 1840

Nous récitons les prières pour demander au divin de pardonner nos péchés. Pardonne-leur, ils ne font rien ou si peu et ne savent pas ce qu’ils disent. Pourquoi s’astreindre aux contraintes de la matière quand les mots survolent tout ? Plomber un mot, ce n’est pas le faire revenir sur terre, c’est l’enraciner dans une foi. Il devient si lourd qu’il finit par assommer ceux qui l’entendent. Le monde des mots devient si pesant qu’on sombre avec lui. On l’attache à la cheville du premier venu, ancrer sa parole, c’est la faire admettre aux autres, des galériens ramant une embarcation de mots. On peut y embarquer sans souci, on ne va jamais très loin.

Un ragot circule d’autant mieux qu’il rencontre moins de résistance. Peu importe sa teneur, ce qui compte, le vide dans lequel il se déplace. Il se complait dans l’insignifiant, là où il se propage le mieux. Réfléchir, le renvoyer buter contre lui-même, contre ses absurdités, contre ses suppositions, le faire tourner sur lui-même jusqu’à en devenir ivre, la seule façon de s’en débarrasser. Comme le ragot n’est pas une matière, pas d’antimatière pour le détruire. Comme le ragot n’est pas un mensonge, aucune vérité ne peut l’abattre. Comme le ragot n’existe pas, il n’en vit que mieux. Il s’alimente de l’air du temps, de ce que l’on veut entendre, de ce que l’on a envie de dire, il se nourrit des impuissances du monde, là est sa puissance. Il s’abreuve du vide de l’existence, là est sa plénitude. Il colmate fébrilement les pauvretés de l’être, là est sa richesse.

Plus un ragot est éphémère, plus il dure, supporté par la haine de ceux qu’il flatte. Sans attache, il file dans la nuit. Pour satisfaire sa vanité, toutes les perfidies sont bonnes, il suffit de la lustrer de quelque dorure de bonne conscience, voilà l’aversion se propageant parmi les chantres du grand secret à la portée de tous. On camoufle sa honte sous celle des autres. Les autres, ne sont-ils pas là pour assumer ce qui nous échappe ?

Quand ils parlent de croyance, ils s’empressent de mettre à toutes les sauces un dieu convenable. Ils n’ont pas le courage de leur ragot. L’histoire de l’humanité, l’histoire de la peur qui nous oblige à nous recroqueviller derrière les on-dit de la vie au lieu de les vivre.

Rambié, Le Christ, 1970

La passion du ragot, rien n’est plus crédible qu’un ragot crucifié, on s’apitoie sur une victime, impossible de ne pas croire en lui, un truc vieux comme le monde, on ne croit qu’en ce qui souffre, nous souffrons tous, besoin de se sentir moins seul. On ne croit qu’en ce qui est crucifiable, avant de croire, il faut poser une croix, le reste coule de source, à chaque croix, son crucifié. Crucifié sur un ragot, ils nous transforment en ragot, en pantin, quand ils y arrivent, un meurtre parfait.

Monsieur On est marié à madame On, monsieur et madame tout le monde ont toujours raison, une famille rassurante qui fait plein de petits enfants, des monstres prêts à avaler le monde se font avaler par lui. Un bon ragot se bonifie avec le temps. Un enfant grandit, trouve son indépendance, prêt aux ragots. C’est avec cette famille que l’on bâtit la grande famille humaine, plus besoin de faire les choses, il suffit d’en parler, un tour de Babel de verbiages dans lequel les derniers sursauts de l’humanité s’engloutissent au nom de la vérité des mots. Une cathédrale de phrases dans laquelle on hisse le dieu que l’on sacre, ils ne savent rien, ne comprennent rien, ils donnent leur avis sur tout.

Jean Hélion, Grande journalerie, 1949

Tout prend des proportions nainesques avec Internet. Le numérique est une histoire de numéros cherchant, par tous les moyens, à se distinguer les uns des autres. Sceptique quant à la valeur du numérique, de l’info qu’il diffuse, de ses messages qui n’en sont pas et surtout de l’immense égocentrisme qui le sous-tend. Le lieu de rencontre de ceux qui ne savent plus rencontrer les autres. Et si le numérique était un os que l’on jette aux affamés de la terre pour les détourner de leur réalité ? Un centre virtuel aux confins d’une périphérie éloignée de tout. Un nouveau mur de lamentations où l’on exhibe ses larmes de joie, ses peines et sa bonne conscience.

Le ragot qui méduse, la Méduse, la Gorgone dont la face est si laide qu’elle pétrifie de terreur, un programme qui fait rêver plus d’un. Pour marquer les esprits, que peut-on placarder sur les autres sinon ses propres défauts ? En prêtant aux autres nos faiblesses, on s’en libère, un délice. Plus l’être est beau, plus on révèle sa laideur, plus on se fait beau. On ne s’acharne pas sur un vaincu comme sur un vainqueur, sur l’un, on se défoule, sur l’autre, on règle ses comptes.

Géricault, Le radeau de la Méduse, 1819

Un vaisseau flamboyant toute voile sortie, un port majestueux pourfendant la marée des indécis. Un équipage en tenue d’apparat, des armatures dorées pouvant soutenir les pires avanies, une allure prodigieuse, un orgueil démentiel, un coup de vent, un mât s’effondre fracassant les autres, une catastrophe, le navire prend l’eau, un naufrage, des rescapés, le ragot de la Méduse, des mots rapaces se dévorant attendant d’être engloutis dans le grand océan du doute.

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Comments
6 Responses to “Le ragot de la Méduse”
  1. hum salut ton billet de cette semaine Le ragot de la méduse il y plusieurs dizaines d’années pink floyd on produit un vidéo The Wall on youtube http://www.youtube.com/watch?v=fvPpAPIIZyo&feature=youtube_gdata_player. il utilise un hachoir comme dans ton billet

  2. duchêne dit :

    Merci beaucoup de vos pensées, écritures qui résonnent comme les notes justes de musique des temps. J’ai archivé votre fichier pour me permettre de le relire et me distancier d’une histoire récente de ragots méchamment calomnieux sur moi dans l’immeuble où j’habite. Encore grand Merci parce que c’est comme une réflexion de jouvence qui me permets à mon tour de voir et ressentir autrement. En somme, c’est presque comme un médicament.
    Mes sincères salutations,
    Solène

    • cieljyoti dit :

      vraiment très heureuse d’apprendre que mon petit texte a pu avoir un tel effet bénéfique sur vous. je ne pouvais pas espérer mieux. merci beaucoup pour votre commentaire qui me va droit au cœur

  3. Didier PIE dit :

    J’ai l’impression d’avoir fait une découverte… une de ces rencontres comme il en existe peu dans une vie. Vous m’impressionnez. Je suis amoureux je crois.

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