Folie

Des créatures hideuses, sous mon lit, dessus, derrière, en chaque recoin, elles sortent, œil hagard, naseau humide, gueule baveuse, oreilles en pointe, sourcil arrogant. Elles me reluquent de leurs yeux vitreux, je ne leur dirai pas mon secret, elles n’en sont pas dignes.

Otto Dix, La folie, 1925

Une cohue d’objets enchevêtrés dans une végétation luxuriante laisse peu de place pour se mouvoir. Hargneux, ils me bousculent, me grimpent dessus, s’agrippent à moi, me tirent en arrière, me pincent, m’injurient, je voudrais me reposer, enfin, une nuit entière à dormir, qu’ils s’en aillent. Je veux bien les suivre, qu’ils cessent de me harceler. Ils disent que je n’ai pas raison, que je n’ai jamais raison, qu’est-ce que ça peut me faire, je m’en fiche de leur raison, je vois plein de choses qu’ils ne verront jamais, qui m’entrainent si loin. Effarante hauteur, accrochée au balcon de bois pourri s’effritant de mon étreinte.

Mademoiselle raison, une écervelée, laide comme un syllogisme, passe son temps à m’expliquer ce qu’elle ne sait pas vivre. Barbarisme ambulant, elle m’agace à me couper la parole pour un oui et un non. Je lui tire les cheveux, lui pince les fesses, j’aime la voir enragée, sortir de ses gonds, l’enivrer de mots jusqu’à la faire chavirer, ça me fait rigoler. Son univers géométrique, elle ignore qu’il suffit d’en déplacer le centre pour que tout s’effondre. Elle s’emmêle les pinceaux, il suffit de la pousser pour la faire dinguer, la chute de la raison chère.

Eugène Grasset, Trois femmes et trois loups, 1900

Tout me met hors de moi, me propulse en des lieux incongrus que je contemple des heures durant recroquevillée sur moi-même, ouvrant grand mes yeux. Des paysages étranges tissent leur toile dans mon cerveau englué de filaments. Je me démène pour ne pas me laisser envelopper, sentir cette moiteur sur ma peau m’est insoutenable. Je cours, je bute, je me débats, rien n’y fait, rien ne bouge, je suis envahie de crasse. Je me nettoie fébrilement.

Des sangsues me perforent la peau. J’arrache mes vêtements. Mes bras s’agitent pour chasser la multitude d’insectes volants. Je sais ce qu’ils attendent, que je sois éreintée, se coller à moi, pondre leurs maudits œufs, d’horribles larves dévorent ma chair, je hurle. Je lance des coups de poing qui n’atteignent jamais leur but.

Robert-Fleury, Aliénées à la Salpêtrière, 1876

Agitée, ils m’attachent dans le lit, pucier lamentable et nauséabond à la mollesse rudoyante. Ici, au bout de tout, tout vient à bout, on est réduit à un bout de rien du tout. Un calvaire, attachée, je sens les bêtes me pénétrer, je n’en peux plus, pitié, faites quelque chose. Je perçois vaguement mon geôlier, je lui crie à l’oreille de me libérer pour chasser les bêtes, il sourit, il s’en fiche, sa peau revêche n’attire pas les insectes, ils vont sur moi, proie facile à mordre. Ce sont eux les monstres qui me tiennent en captivité, je les déteste, je veux qu’ils meurent, qu’ils me laissent en paix.

Mon enfant, je suis sévère avec lui. Je lui forge un caractère d’acier, je veux qu’il résiste à tout, je lui fais endurer ce que j’ai subi, il est armé pour le supporter, pour ne plus jamais le subir, j’ai tant souffert. Je ne veux pas qu’il souffre, je veux le protéger, je lui apprends à se défendre, le monde est cruel. Ils me l’ont retiré, ils m’ont pris ce que j’ai de plus cher au monde, ils ont arraché une partie de moi, ils ont bien fait, je les hais, je me hais. J’oublie, suis-je mère ou enfant ?

Paysage grandiose, je m’y abandonne, je ne veux plus retourner chez eux. Vivre à jamais comme une étrangère. La cause de tout, on me reconnaît, j’ai une place toute faite, je n’ai qu’à enfiler ses vêtements, ses idées et ses habitudes, me voilà elle, moi qui ne suis personne. Ils ont fait de rien une personne, une personne vouée à rien. Ils ont accolé un nom à un numéro pour me plonger dans le vide de l’anonymat, me voilà en prison.

Une princesse déboutée de son royaume, de son peuple, de sa vie, plongée dans un monde vil où elle doit apprendre à survivre, voilà l’histoire. Une fille vit sa jeunesse dans le palais enchanteur de son père qui l’aime plus que tout au monde. À son réveil, il la pare tendrement de perles de rosée sous l’incandescence d’encens pour ravir ses sens. Les servantes s’émerveillent de la voir resplendir. Tous remercient son père d’avoir offert un magnifique présent au royaume. La jeune fille grandit dans le bonheur où tout l’impossible du monde semble à sa portée, prêt à la servir, à l’agrémenter des magnificences de la passion.

Jeanniot, La folie, 1899

La vie coule de source pendant 16 ans, 16 longues années lui paraissant dix mille tant elle aime y baigner ses souvenirs. Sa mère est morte à sa naissance, son père meurt quand elle a 16 ans et sa marâtre se révèle une femme acariâtre, aigrie et méchante, une plante vénéneuse cause de ruine autour d’elle. Elle est prise hors de la splendeur du palais, jetée comme une mendiante dans la rue, elle tombe malade. C’est dans la rue que j’ai compris que le monde me veut du mal.

Mon père m’aimait, il voulait faire de moi une princesse, il a fait de moi sa reine. La folie de l’amour est pire que celle de la haine, l’amour m’est devenu insupportable, comme tout le reste, un poids à trainer parce que moi aussi, à ma façon, je l’aimais. Il fallait qu’il meure, qu’il disparaisse, qu’il devienne un fantôme. Je ne voulais pas tout ça, circonstances atténuantes. Une pression trop lourde à supporter, suffocation, je veux juste l’assommer.

Une flot de visages indifférents, aucun ne me voit, ils m’entrainent dans leur marche, je ne le veux pas, je refuse de les suivre. Ils me saisissent en me tirant les cheveux. Tu as été princesse, sois gonzesse maintenant. Je ne me laisse pas faire, pas question de céder à leurs exigences, je refuse d’aller dans leur sens, les foules m’effraient, eux plus encore. Alternance de plein et de vide, plus rien autour moi, de vastes étendues, un fouillis indescriptible de gens courant en tout sens, des obstacles partout.

D’immenses silences, d’infinies étendues balayées par une douce brise m’emportant avec elle, je me sens calme, illuminée de beauté. Puis, tout change, la brise se transforme en bourrasque, tout ce qui paraissait calme jusque-là devient un paysage abrupt de ravins, violent de rochers roulant sur eux-mêmes, fracassant les arbres, soulevant des galets, laissent s’envoler de terribles animaux armés d’un long dard qu’ils plongent dans mon cœur. Je souffre, mon corps entier est endolori. Des coups de marteau sur les tempes, le bout des doigts de main et de pied, j’ai mal. Des coups redoublés entament ma chair s’effilochant de lambeaux avec lesquels je m’ingénie à faire des tresses. Ils me coupent les cheveux, ma seule protection. Une pierre dans la tête ?

Jan Sanders, Excision de la pierre de folie, 1550

Besoin de conjuguer ce monde morcelé dont je ne sais quel chemin longer. J’en ai emprunté des sentiers ne conduisant nulle part, impasse odieuse devant laquelle je n’ai d’autre choix que de reculer. Ils me voient avancer en arrière, ils me prennent pour une cinglée, ils ne savent pas, ils ne savent rien, ils appellent ça de la folie, je recule pour mieux avancer, fuir ce monde où je n’ai pas de place. Croient-ils que je fais semblant d’avoir peur ?

Je vois des créatures dans le ciel, leurs ailes de chauve-souris sont effrayantes. Je connais chacun de ces visages, les voilà sous leur véritable apparence, leur blouse blanche cache des ailes terribles, ils me terrorisent sous leurs airs cajoleurs, des monstres qui veulent m’emporter avec eux. Ils cachent leur face, des têtes de mort, des squelettes au regard creux, une danse macabre, ils m’emportent, je résiste, je me laisse aller, je danse avec eux, la tête tourne, le monde tournoie. Je vacille, ces foutus médocs qu’ils me forcent à avaler me ramollissent. Ils veulent faire de moi un jouet abruti. Il faut que je m’évade.

Les démons sont partout, je ne cède à aucune de leur tentation. Une bête aux pattes d’insectes acérées, des doigts crochus se saisissant de ma gorge, un groin immonde collé contre mon visage me humant comme de la viande pourrie, me prend la main, la serre jusqu’au sang, me soulève du sol, m’entraine dans une danse frénétique, mon esprit tourne, tout se brouille, un brouillard visqueux s’englue en chacune de mes visions, la vapeur se disperse, des formes m’agrippent et se dissipent m’emportant avec elles.

Bouguereau, La folie d’Oreste, 1862

Ces hommes ont des corps lourds, des gestes massifs qu’ils répètent inlassablement. Comment font-ils pour ne pas sombrer dans l’aberration, ce sont eux les détraqués. Ils m’enserrent la tête de leurs mains d’une massive étreinte dont le fluide m’envoie un magnétisme qui secoue mon corps. Je me mords les doigts jusqu’au sang pour leur résister. Je donne des coups, je suis si faible, comment pourraient-ils avoir mal ? Demain, je me change en fumée, je m’évade par l’aération.

C’est en voyant son corps dévoré de milliers d’asticots que j’ai disjoncté. Cette chair que j’aimais caresser et embrasser, impossible de la toucher, de la sentir, une puanteur, putréfaction, des lambeaux de peau avariée qui tombent, à quoi bon être si c’est pour se transformer en abomination ? Des vers sortent de ses yeux, de ses narines, de ses oreilles, une chair putride me reste dans la main. Mon tout petit, je ne peux en soutenir la vue. Écartant les asticots, je ramasse des morceaux, j’en fais une pâte, malaxée jusqu’à créer une forme. Je continue dans ma tête ce que mes mains gauches ne peuvent faire.

Un vieux bonhomme à la barbe blanche, un prématurément vieux à force d’user le même sens, me parle, psychiatre qu’il dit s’appeler, un homme qui a passé sa vie à interpréter la vie des autres sans avoir eu le temps de mener la sienne, sa tête sait tout, ses doigts s’ennuient, ses yeux scrutent le même horizon depuis toujours. Si la folie vient du diable tourmentant une pauvre âme, ce psychiatre se prend pour Jésus, il s’est mis en tête de devenir mon sauveur, ça le fait vivre, ça me fait mourir.

Georges Moreau, Les fascinés de la Charité, 1889

Je lui raconte des trucs sans intérêt qu’il prend au sérieux. Il fait des branchements, prenant tel mot avec tel autre, un électricien, à moins que ce ne soit un plombier, un rafistoleur de bonne conscience. Il ne cause pas trop, il n’ose pas, il prend des mots vides, les remplit à sa guise, soude les canalisations qui l’arrangent. Il place la tuyauterie dans ma bouche qui se met à déverser des tombereaux de phrases. Il a l’air content, il croit qu’il a raison. Ça me fait du bien de parler comme ça, ça ne me mène nulle part, ça me fait du bien de savoir qu’il y a au moins quelqu’un qui m’écoute, même s’il ne comprend rien.

L’homme à barbe me demande de raconter mes rêves. Il me regarde de son petit air paternaliste comme si je lui étais inférieure. Pour qui se prend-il donc ? N’a-t-il jamais vérifié ce que je lui dis, que nenni, il préfère le ramener à un folklore qui n’appartient qu’à lui. Je lui parle de mythologie, il me répond épicerie. J’évoque le mystère de l’univers, il me répond en ajustant deux bouts de tuyaux qui n’ont rien à dire, il s’étonne que je préfère jouer l’idiote, au moins me laisse-t-il en paix au lieu de me harceler avec ses divinations à trois balles. Il ne le sait pas, lui, engoncé dans son bazar de pacotilles, la folie est un ouvrage délicat nécessitant une pensée perforante.

Tardieu, Maladies mentales, 1838

J’étais paisible, je dormais, remplissant mes nuits de rêves, la tourmente est venue, mes nuits se sont expurgées de leurs songes jetés tête-bêche dans le jour, mes jours sont désormais remplis de rêves que je dois exorciser sans relâche. Mes nuits sont devenues de longues parenthèses entre deux rêves. Un rêve n’est pas fait pour être rêvé, réalisé. Il me dit que c’est dangereux, la preuve, il suffit de voir dans quel état je suis, le rêve endort, il ne réveille pas. Je lui réponds qu’il vaut mieux dormir sa vie que de ne pas la vivre. Pas besoin d’interpréter ce que l’on est en train de vivre, il suffit de le faire germer en soi et en attendre la floraison. Il me prend pour une folle.

Je ne peux expliquer ce qu’il y a en moi à cet âne bâté, il y voit une historiette pour midinette. Un fabricant de boites de conserve, beaucoup de sel et de conservateurs, peu de nourritures. La vie tourne autour d’une date d’expiration, expirer, je laisse ça aux sains d’esprit, je préfère l’inspiration, celle qui teint mes yeux aux couleurs de l’amour. Un fou intelligent avec un gardien idiot, la force brutale contre la subtilité, la brutalité l’emporte, en se réduisant à une telle sottise qu’elle finit par se dégonfler d’elle-même. En attendant qu’elle se dégonfle, elle peut faire des dégâts. J’attends qu’il ait le dos tourné pour fomenter ses ruses.

Tardieu, Maladies mentales, 1838

Mon contact avec les autres aliénés est épique. Je me sens si proche d’eux que je m’en éloigne. J’essaye de leur dire qu’ils ne sont pas aussi fous qu’ils le croient, ils en ont conclu que je suis plus folle que je parais. Du coup, comme on ne fréquente pas les fous, même entre fous, je suis plus isolée qu’avant. Les fous détestent la fréquentation de leur semblable, dès qu’ils pensent qu’untel est moins fou qu’eux, ils le collent jusqu’à l’étouffer, comme si, être normal, c’est contagieux.

Dans la nef des cinglés, je suis immensément seule, je me perds dans la masse, n’arrivant plus à me reconnaître, j’ai le sentiment d’être découpée en mille débris éparpillés parmi d’autres, je me retrouve chez d’autres, des étrangers qui m’ont volé des parties intimes, je voudrais crier, je n’ose pas, je crains leur bestialité. Je croise un vieil homme effrayant, le corps délabré, il me fixe de son regard glacé, comme s’il plongeait en moi un sexe malfaisant. Ils m’effraient ceux qui me dévorent de leurs yeux sataniques, ils s’y collent et en aspirent la sève jusqu’à me dessécher, faire de moi un tronc mort. Ce qu’ils veulent, me voler la vie. Leur raison assèche mes délires, je dois lutter pour en laisser couler le miel que je préserve comme le plus grand des trésors. Leur normalité est le règne de la médiocrité gouvernée par des antéchrists la harcelant de leur fourche émoussée.

Mes gardiens ne savent pas qu’il existe d’autres mondes que le leur. Ils se croient au centre de tout, ils sont aveugles, moi, je vois plus qu’eux, j’ai essayé de leur dire, ils ne me croient pas, j’y ai renoncé, je me terre dans le silence. Il y a le monde de l’infiniment grand et le monde de l’infiniment petit, eux ne connaissent que le monde de l’infinie moyenne, je les méprise, ce sont des ignares. Quand je ferme mes paupières, je suis envahie de milliers de petites lumières scintillantes aux couleurs variées. Désordonnées, elles prennent peu à peu forme et je vois apparaître des structures que je n’imaginais pas jusqu’ici, fascination. De vastes blocs surgissent, des montagnes animées de vie d’où surgissent des gens, des têtes, bizarres d’abord, puis familières, parfois sympathiques qui me regardent avec compassion. Je leur fais un signe de la main, ils me répondent, me saluent poliment, j’aime ces gens autrement plus plaisants que dans ce monde misérable que je viens de quitter. J’entends de vagues murmures, puis des bruits, des sons, j’en reconnais certains. Ma voix semble éteinte, mais lentement j’entends des paroles. J’en suis heureuse.

Balla, La folie, 1905

Ce qu’ils appellent conformité, une froideur, un bloc de glace attendant de fondre. La folie, pleine de sentiments à ne savoir qu’en faire, fait déborder la marmite. Un feu qui consume mon être. C’est parce qu’ils sont froids, insensibles, hermétiquement clos dans un frigidaire qu’ils ne comprennent rien. Ils se remplissent de logique jusqu’à s’en faire éclater la panse. Le monde est si cruel que je me réfugie dans sa parodie. Mes sens sont démultipliés, je vois tout.

Un passage, je suis entre les deux. Brinquebalée, quand je vais vers l’un, c’est l’autre que j’atteins, c’est celui que je ne vois pas que je touche et celui que je vois qui s’en va. Ce que je vois s’éloigne, ce que je ne vois pas se rapproche, m’étreint jusqu’à l’oppression, j’étouffe jusqu’à sentir la bouffée d’air vicié envoyé par quelque orifice. Cet air qui traverse mon corps en a traversé d’autres avant moi, un passage, tout passe en moi, rien ne reste. Un souffle, je m’en saisis, le chevauche, aller aux confins de l’hallucination.

Fussli, Lady Macbeth

Recroquevillée, je cache du mieux que je peux mes seins, je refuse d’être reconnue. S’ils savent qui je suis, ils me causeront du tort, ils haïssent tout le monde, moi plus encore, je ne veux pas entrer dans leur jeu, je les évite, je fais comme s’ils n’existaient pas, je les ignore, ils ont beau me hurler dessus, je me détourne pour les enfouir dans leur invisibilité. Je ne les vois pas. Ils n’existent pas, je serre mes genoux contre ma tête en plaquant mes mains sur mes oreilles, surtout ne rien entendre, ne pas me laisser distraire par leurs ruminements.

Ne pas souiller mon corps, ne rien avaler. J’économise des feuilles de salade, un petit peu à chaque fois, juste pour leur faire croire que je mange. Sinon ils me bourrent d’immondices écœurants qui me torturent l’intestin. Mon corps, c’est ce que j’ai de plus précieux, ils ne le comprennent pas, ils ne comprennent rien, je reste dans mon coin, n’ennuyer personne, personne ne m’ennuie. Quand ils me regardent, j’avale gloutonnement mes feuilles de salade, qu’ils me laissent en paix, je ne dérange personne. Un petit bout de mur pour m’abriter, je ne veux rien d’autre. Et s’il pleut, ça m’est égal, l’eau nettoie mon corps de toute la saleté ambiante.

Signol, Folie de la fiancée, 1850

Ce n’est pas parce que ce qu’ils voient est vrai qu’ils sont vrais eux-mêmes. Ce que je vois est peut-être faux, autrement plus puissant et présent que la vérité qu’ils veulent m’inculquer. Ce que je vois n’a besoin de s’imposer à personne, ils veulent que tous voient pareil. C’est parce qu’ils ne voient rien qu’ils se rabattent sur ce que voient les autres. Amblyopes, ils écoutent ce que disent les autres puis se mettent à voir les mêmes choses, des moutons. Je les méprise, ce sont eux qui veulent m’imposer leur loi, je résiste à leur barbarie. Quand ils me harcèlent, j’étends mes ailes, je m’élève loin de cette pourriture, le royaume du ciel.

On caquète sur ce que l’on ne comprend pas. Une compensation. Claquemurés dans leurs enceintes, ils ne savent pas qu’il faut sortir de soi pour se trouver. La raison emmitoufle la folie d’une tonne de logiques dont elle se fout royalement. Une barrière permettant de se pencher dans le vide pour ne pas y sombrer. Elle se croit en sécurité, elle fait la maline, elle casse, elle tombe dans le trou de la folie. La bouffonne gesticule en tout sens, lance ses arguties au tout-venant.

Quand le pluriel sert à parler du singulier, on enfile les vêtements usés de la raison pour faire comme tout le monde. La folie raisonne mieux parce qu’elle vit intime ce qu’elle dit. La limite entre le raisonnable et la folie, un casse-tête qui a rendu fou plus d’un. La raison est un univers si étroit qu’on en fait vite le tour, on s’y ennuie. On lorgne le fou d’à côté, il a l’air de s’amuser. Une sacrée bande de oufs, ils rigolent toute la journée et, même s’ils ont l’air triste à mourir, ça ne dure pas. On passe une vie à chercher la frontière, quand on la trouve, trop tard, la raison épuisée, l’être s’endort.

Quentin Metsys, Allégorie de la folie, 1525

Ma différence, ne pas être obligée de faire la différence, tout m’est égal, je suis au-dessus, je refuse de me fondre dans leur misère, je m’en fiche d’être pauvre, je ne supporte pas l’étroitesse de leur cerveau. Je prends le moins de place possible pour me donner l’impression d’en avoir davantage. Coincée entre quatre murs, un regard halluciné perce le béton, une fissure suffit, je m’y glisse. Tout ce que l’on ne m’a pas donné, tout ce que l’on m’a pris, je le réinvente, mon univers est grandiose, bâti sur les ruines de leurs engourdissements. Je méprise leurs négligences, ils y casent leurs sottises. Je m’en sers de support avant de prendre mon envol. Ce qu’il croit garder n’est qu’une image, je vis dans le soleil. Leur lumière n’est qu’une ombre grotesque.

Au fixe, je veux le mouvant. Je ne suis pas nulle part, je suis partout. J’ai un faible pour les clous, genre ceux que l’on utilise pour Jésus. Une idée est un clou qu’on enfonce dans la conscience, le marteau est la société. Crucifiés de nos vérités, nous devenons incapables de nous mouvoir, un monde figé à demeure sans pouvoir en changer. Moi la folle, quand je m’ennuie, je change d’espace, zinzin, pas à lier, à délier, arracher tout ce qui me lie à cette fournaise glacée.

Dans un monde en déperdition, c’est en soi qu’on trouve la force d’avancer. Pour être moins bête, j’ai pris une énorme encyclopédie où sont inscrits les savoirs du monde. J’ai eu tant de mal à porter et supporter le bouquin sur mes genoux que j’en ai vu se sauver les mots. Le livre est lourd, les mots sont si légers qu’ils s’envolent au premier coup de vent. Reste la pesanteur du papier vide. Des feuilles croulantes de mots, des corps vides s’enfuient. Les mots servent à faire vivre les corps, quand ils s’en vont, il ne reste plus rien. Les mots sont la raison, les feuilles blanches, la folie.

Ces niais me croient repliée sur moi-même attendant leur bon vouloir. Eux les plein de sagesse me croient emmurée dans la folie, ils ne savent pas qu’ils sont les gardiens d’une carcasse vide. Il y a longtemps que je ne suis plus là. Deux conditions pour s’évader, trouver la porte en soi et trouver celle en autrui, le tour est joué. Les humains sont des idiots, ils croient que la sensibilité leur permet d’avoir des émotions, ils pensent que les émotions sont un étau repliant l’être sur lui-même. La sensibilité est la clé ouvrant toutes les portes. Ils croient tellement de choses qu’ils sont devenus incapables de se mouvoir, des zombies perclus de certitudes. Ils savent et ne comprennent rien.

La clé pour sortir est la même que celle pour entrer. Voilà l’astuce. Je sens un courant d’air, un bon signe, la porte n’est plus très loin. Inutile de la forcer, je me concentre si fort sur la sensation que je deviens courant d’air. Je file sous la porte. La situation est grave, il ne faut pas relâcher mon effort. Une âme sans corps est condamnée à errer, il lui faut un corps, n’importe lequel, juste un passage. La passagère opportune. Quand une sensibilité affûtée à l’extrême rencontre une autre sensibilité, elle s’y agrippe fermement pour entrer dans sa maison, comme un tourbillon.

Garouste, Élisabeth, 2003

La dynamique des fluides, il y a ceux qui gagnent leur vie à la calculer, les autres la perdent en la suivant. Je suis égarée dans un monde où tout le monde connait tout le monde. Personne ne connait personne et, quand on croit avoir affaire à untel, c’est d’un autre dont il s’agit. Les corps ne sont que des enveloppes vides qu’on remplit à sa guise, selon ses promenades. Les gens normaux croient qu’ils n’appartiennent qu’à un seul corps, nous les fous savons qu’un corps n’appartient à personne, une enveloppe vide, un emprunt. Le diable ne s’intéresse pas au corps, il lui donne ce qu’il veut, peu importe, cela ne compte pas, il veut l’âme, il veut ce qui anime tout le reste.

Le diable peut se tamponner, je ne lui donne rien. Une âme n’appartient à personne, je suis cette personne. Je ne suis pas d’accord pour émigrer là où je ne veux pas. Je suis le fluide, il va là où il peut. Pas question de jouer les moutons. Ils me veulent folle parce que je refuse d’appartenir au troupeau, folle de liberté. Un feu follet dans le bal des ardents. Je m’enflamme de sensibilité jusqu’à devenir émotion, elles se rejoignent toutes, je n’ai qu’à les traverser.

Surtout ne rien déranger, un voyage d’agrément, pas de tourisme sauvage, pas de dévastation, une découverte, une exploration, un respect insatiable, le corps est si faible qu’il devient fou pour un rien. Prendre garde à ne pas démembrer son corps, d’autres l’ont occupé, d’autres l’occuperont. Tout laisser en l’état. Un corps s’use de lui-même, mais il s’use d’autant plus vite que l’âme n’est pas appropriée. Faire un état des lieux, noter chaque douleur, chaque insuffisance, les signaler, les corriger, le corps est irréversible. Ne jamais le laisser en mauvais état, penser au suivant.

Je n’ai pas été laissée pour compte dans ce trou à rats. Je suis une invitée. À force de migrations, je suis arrivée dans ce bout du monde. Épreuve avant l’ultime saut, en haut de la tour que je me suis écorchée à gravir. Laisser aller mon âme. Ils s’accrochent aux lambeaux de leur vie comme à un trésor, un appauvrissement, un étau se referme un peu plus sur eux, une restriction les transforme en errants. Butineuse d’âmes, je vais ici ou là, je virevolte. Mon corps se brise, une force incroyable s’empare de moi, élève ma cervelle jusqu’à l’extase, si haut, si près, montagne d’un misérable atome, puceron d’univers. Une transition. Aliéner son être, le transformer.

Un corps qui ne refuse pas n’existe pas. Ils m’ont prise par le cou, m’ont rossée, m’ont allongée sur une table, enfichée de câbles électriques, m’ont tabassée jusqu’à me faire baisser la tête, ma démence est devenue gâteuse, mon âme s’en est allée. Je parle de vie, ils me répondent en faisant grincer leurs mâchoires édentées.

William Blake, Pieta, 1765

Cette forme accroupie, un œuf attendant d’éclore sous la tiédeur de l’âme qui voudra d’elle. Ces crétins gardent une coquille vide, s’ils savaient où je suis, ils comprendraient comme ils sont fous de s’affairer d’une absence. Je fais mon petit tour en autrui, un corps en vaut un autre, puis je pars pour qu’un autre esprit s’y égaie. La grande farandole des âmes, eux l’ignorent cloitrés dans leur corps. Les âmes vont plus loin qu’ils ne l’imaginent, ils ne voient rien, tant pis pour eux.

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Comments
12 Responses to “Folie”
  1. hum salut et les gargoles protecteur au dessus des sorties des parlementaires à Londres U.K CAMBERA AUS OTTAWA CDN un peux comme dans les commbat en Europe il y a 200 ans de l’huile brûlante pour protégé les entre des palais des envahisseurs

  2. hum je parlait des gargoyle is a carved
    stone grotesque, usually made of granite,
    with a spout designed to convey water …
    en.wikipedia.org/wiki/Gargoyle hum créature qui protège les entre des parlementaires bonnes journée Céline

  3. Jean-Louis dit :

    Je l’imagine glacée devant le miroir le tube dans la main elle remplit de colle à prise instantanée le pavillon de son oreille droite rabat le lobe attend trois secondes recommence avec l’autre oreille déroule la colle sur l’œil gauche fermé en recouvre ses lèvres pincées et l’œil droit disparaît du miroir enduit la paume de la main libre doigts tendus serrés jette le tube dans le lavabo joint en les appuyant fortement l’une sur l’autre ses deux mains devant son visage coudes pliés tombe à genoux libre enfin !

  4. oussamamuse dit :

    Tu es ma folle et tu m’affoles !

  5. c’est très bien ton billet sur l’alchimie on parle de plusieurs courant idéologique rose croix et leurs opposants que sont t’il devenue. depuis les 20 dernière années

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