Alchimie

Indicible chaos. Chaleur éreintante. Une explosion brise le soubassement. Un effondrement. Des morceaux violemment projetés contre les parois brulantes essayent de s’agripper du mieux qu’ils peuvent, mais la température les fait inexorablement fondre. Chaque bouffée se propulse plus fougueusement. Impossible de s’évader de ce cauchemar. Une odieuse promiscuité oblige à côtoyer les pires renégats du lieu, des êtres immondes, pervers, prêts à toutes les atrocités pour leur seul plaisir. Il fait si chaud, des douleurs ambigües transpercent les corps.

Rembrandt, l'alchimiste, 1652

Rembrandt, l’alchimiste, 1652

Une haine vicieuse empoigne ma chevelure, tenaille mes tempes, infuse ses tentacules dans ma cervelle, diffuse son venin aspirent le peu d’amour encore là. Une effroyable envie de jouissance s’enfonce dans mon sexe, le malaxant de promesses cajoleuses. Un épais ballonnement de ventre me fait éructer des laideurs sous forme de fines et radieuses fééries. Je me sens torturée d’un infini désir de ne rien faire, rien vouloir, suivre le courant de mes eaux ondoyantes. Remplir la bouche de vices, la dégorger d’impiétés, avaler d’abjectes souffrances. Devenir l’immonde. Plus on ingurgite de noirceurs, plus la blancheur sera éclatante. L’alchimiste est un tueur, aucune atrocité ne lui est étrangère, il réunit les êtres les plus faibles avec les plus cruels et, satisfait, admire du haut de son alambic l’ignominieux résultat.

Mutus Liber, 1677, Jupiter transperce la nuit saturnienne

Mutus Liber, 1677, Jupiter transperce la nuit saturnienne

Il faut tuer le dragon, la matière première, materia prima,, puis le régénérer de sang lavé qu’on obtient en distillant une substance informe. Un goutte à goutte dans la gueule de la bête tout en attisant le feu pour le calciner. Ce qui s’en échappe bat des ailes impossibles à déployer dans un espace si infime. Il faut accélérer le mouvement en éliminant tout frein. Le règne de Mars. La chair est dévorée par un lion affamé, un acide sulfurique sadiquement caustique. Laisser le lion digérer. Surgit cet amour qui fait que toute chose est attirée par une autre. Le paon déploie majestueux sa queue resplendissante des couleurs de la lumière. En s’asséchant, le noir devient blanc. L’amour fait son œuvre, un enfant rouge apparaît, le roi du monde. Les bêtes vaincues le regardent comme un dieu. Chacun voit en lui ce à quoi il aspire le plus en son for intérieur.

La seule issue, monter toujours plus bas, descendre plus haut, retrouver un peu d’air pur, un peu de fraicheur. L’on se sent épuisé, cassé, mais la survie nous prend par le col et nous tire comme une damnée pour nous sortir de cet enfer. Un paysage à perte de vallées et de montagnes. Une ascension sans pitié. Quand on descend, on monte, quand on monte, on descend. On rend grâce du peu qu’il nous reste. Ils nous suivent, l’œil hagard, ils nous ressemblent, aucun moyen de les fuir. Plus on s’élève, plus ils se rapprochent. L’angoisse n’y fait rien, incapables de nous distancer. Une course avec la mort. Gravir, les pieds déchirés par les brisures brulantes de pierre.

Atalante, 1618, Matière première cachée dans les entrailles de la terre

Atalante, 1618, Matière première cachée dans les entrailles de la terre

Le monde est accessible. La création divine est à notre mesure, tout est compréhensible, tout peut agir sur nous, nous pouvons agir sur tout. C’est à nous de faire l’effort d’aller vers le monde, en sonder l’insaisissable, en faire une pâte qu’on avale goulument. S’affiner, devenir plus fort, comprendre de mieux en mieux, évoluer, avancer, l’alchimiste rêve de prendre son destin en main. Une question de dignité humaine. Cet humain vaut plus qu’il ne peut en dire, remplir le silence de puissances cachées.

On veut sortir, n’importe où, rencontrer des gens, lancer des banalités sur un ton pérorant. Les mots restent cloués au fond de la gorge. On voudrait se laisser aller, tomber, mais les monstres sont là. Un nous rejoint, il nous ressemble, on dirait un double, tellement laid. Il nous prend par la main, nous tire, nous le tirons. On monte. Nos mains ne font plus qu’une. Nous essayons de lutter une dernière fois, à quoi bon, il s’empare petit à petit de la chair meurtrie. Tout en haut, un paysage extraordinaire, d’une beauté aveuglante. Je suis seule, je suis forte, mes ailes se déploient, je prends mon envol, je m’élance au-dessus des montagnes. Nous paraissions des milliers, nous sommes deux, un double masculin est accolé à moi, nous sommes un. Impossible de trouver son chemin, le chemin est partout. Un silence grandiose assiège le vacarme.

Heinrich Khunrath, Laboratoire alchimiste, 1595

Heinrich Khunrath, Laboratoire alchimiste, 1595

Si l’histoire de l’alchimie occidentale commence dans l’Égypte hellénique du 3è siècle avant notre ère, les plus anciens documents connus datent du 1er siècle de notre ère. L’alchimie se développe à Byzance puis avec les Arabes qui la transmettent en Occident au 12è siècle. Ce n’est donc pas un hasard si le nom vient de l’arabe al-kîmiyâ, la chimie, emprunté peut-être à l’égyptien kam-it ou koum-it signifiant noir. Les premiers alchimistes se disent adeptes d’un art divin. Le mot grec cheo et son dérivé cheuma signifient « fondre. » L’alchimie est l’art de la fusion. Selon René Alleau, il pourrait venir du mot hébreu chemesh signifiant soleil. Hermès Trismégiste, le trois fois grand, l’auteur légendaire de la Table d’émeraude, livre fondateur de l’alchimie, affirme que le Grand Œuvre, Magnum opus, est issu de l’opération du Soleil.

Aurora consurgens, 1410, Découverte de la table d'émeraude

Aurora consurgens, 1410, Découverte de la table d’émeraude

Michael Scot (1175-1232), Ars Alchimiae, offre le premier ouvrage d’alchimie du monde chrétien. Le plus célèbre des alchimistes est Nicolas Flamel, rien ne dit qu’il le fut, les ouvrages qui lui sont attribués ont été édités bien plus tard. Marsile Ficin pense que la quintessence des alchimistes est le spiritus mundi, véhicule de l’âme humaine. Jean Trithème est le premier à parler d’une alchimie spirituelle avec pour finalité l’union mystique avec la divinité. S’installe la trinité mystique, religion et alchimie. L’alchimie s’entoure de mystères. Il faut relativiser ce secret. Les traités d’alchimie sont édités avec l’apparition de l’imprimerie. Le sujet se vend bien. La demande croissante de livres amène les illustrateurs à se surpasser. L’expansion du livre alchimique est universelle, mais elle se produit surtout dans les régions germaniques. L’alchimie acquiert le statut de science officielle à la fin du Moyen-âge. Son âge d’or coïncide avec la période humaniste du 16è siècle du fait de la propagation de la philosophie hermétique. L’engouement est total, il ne s’arrête pas avant le 18è siècle où l’alchimie cède le pas à la chimie.

Les Rose-Croix dont le premier manifeste, Fama fraternitatis, parait à Cassel en 1614, reprend les idées des alchimistes au moment même où celles-ci sont en déclin. Les Noces chimiques, Chymische Hochzeit Christiani Rosenkreutz anno 1459, de Johann Valentin Andreae (1586-1654) paru en 1616, sont écrites comme un voyage initiatique dans la tradition du roman alchimique. La mécanique alchimique fait partie du fond culturel de l’humanité.

Atalante, 1618, Ouroboros (dragon se mordant la queue)

Atalante, 1618, Ouroboros (dragon se mordant la queue)

L’alchimie repose sur la croyance qu’il est possible de transmuter un métal vil, le plomb, en or. La pierre philosophale est supposée ennoblir le métal en le purifiant jusqu’à obtenir la matière inaltérée. Si cette technique a attiré de nombreux charlatans, l’alchimie est fondée non sur la conquête des richesses matérielles, mais sur le perfectionnement de l’être, d’où son intérêt pour les humanistes. Atteindre l’essence de l’être en lui ôtant l’insolence de l’utile, la sagesse de l’inutile. Son immense fascination réside dans la possibilité d’un élixir de longue vie, non l’or mort de la matière, l’or vivant de l’âme. Roger Bacon (1214-1294), dans son Epistola de secretis operibus naturae et artis et de nullitate magiae, Lettre sur les prodiges de la nature et la nullité de la magie, vers 1260, affirme que la nature possède le moyen de vivre mieux et plus longtemps, le fondement de toute alchimie.

Deux alchimies. Une alchimie opératoire relevant de la métallurgie et de la chimie artisanale doublée d’une médication à base de plantes et une alchimie spéculative d’ordre mystique dotée de spéculations religieuses et philosophiques. Deux pensées antagonistes. L’alchimie mystique refuse à la matière le statut valorisé que lui donne la chimie, la spagyrie. L’alchimie promet beaucoup, elle offre peu, normal qu’elle se soit entourée de secrets pour se préserver. La spagyrie se dirige de plus en plus, notamment sous l’influence décisive de Paracelse, vers la médecine, un mariage de raison entre chimie et guérison. L’alchimie est un fourre-tout pour toute la théosophie du monde.

Atalante, 1618, Les 4 feux

Atalante, 1618, Les 4 feux

INRI, Iesvs Nazarenvs, Rex Ivdæorvm, Jésus le Nazaréen, roi des Juifs, en alchimie : Igne Natura Renovatur Integra, la nature est intégralement renouvelée par le feu. Avec de commencer quoique ce soit, il faut une parfaite maîtrise du feu. L’athanor, al atun, fourneau, de athanatos, immortel. De forme carrée, il se trouve à côté d’une petite tour en briques cuites enveloppée de crins et de crottin pour empêcher qu’elle n’explose sous le feu ardent. On l’appelle notamment la maison du poulet, la prison du roi ou la chambre nuptiale. Il est chargé de purifier la matière, la condition préalable.

Atalante,1618, La salamandre

Atalante,1618, La salamandre

Le feu est le moteur indispensable avant toute transformation. On ne peut réaliser les choses qu’avec des éléments purifiés. Les opposés qui fondent toute la matière doivent être unifiés. Le feu n’est pas spécialement fort, mais long et régulier, donner le temps aux matières de se désaltérer. Le fourneau ne va pas sans une cornue en terre cuite ou en cristal prénommé œuf philosophique pour la matière une fois réduite à sa plus simple expression. L’œuf représente le cosmos et l’âme du monde où se trouve l’eau permanente, le mercure philosophique. L’alchimiste torture la matière pour en extraire l’âme. Il accélère le mouvement naturel de dégénérescence propre à toute matière jusqu’à en extraire la dynamique essentielle, la source de toute mutation. La matière étant en perpétuel ajustement, l’œuvre alchimique consiste à en saisir le mouvement et le mener à terme.

Le processus alchimique est basé sur la mythologie égyptienne. Osiris (assimilé à Jupiter par les Romains), le mâle, igné, le sec, le souffre, le fixe, est marié à sa sœur Isis (assimilée à Junon), le féminin, l’humide, le patient, le mercure, le volatil (chauffé, le mercure s’évapore, mais se laisse fixer de nouveau par le souffre ou le sel). Leur fils Horus (assimilé à Hermès) est l’enfant philosophique, synthèse du sec et de l’humide, du fixe et du volatil, l’or des sages. Sur l’instigation de son frère jaloux, Seth, Osiris est tué et démembré, symbole de la dissolution de la matière. Il est reconstitué par Isis, seul son phallus disparait mangé par un poisson, mais demeure le roi du monde des morts. Allié de Seth, le monstre Typhon précipite Horus dans la mer. Isis ressuscite Horus, tous deux tuent Typhon. Elle règne (blanc) avant Horus (le rouge). Horus/Hermès a vaincu la mort.

Atalante, 1618, Le dragon tué par le Soleil et la Lune

Atalante, 1618, Le dragon tué par le Soleil et la Lune

Le Souffre et le Mercure sont les énergies de la Materia prima à la base de toute métamorphose. Le souffre alchimique, Sulphur, est le principe igné, force destructrice. Il enlève les impuretés. Il est le principe de la vie, l’étincelle divine. Le mercure est mobile, il se transforme aisément en son contraire en s’adaptant à la forme dans laquelle il se trouve. Il est froid, provoque une consistance, et humide, dissout les formes. L’humide est considéré comme féminin. Il désintègre les impuretés. Il peut dissoudre le souffre afin de le faire renaître. Le souffre, soleil, lion, lumière ou couleur, principe masculin actif, et le mercure, lune, licorne, pélican, forme, principe féminin passif, forme un couple indissociable. Le travail alchimique consiste à purifier ces deux principes.

Quentin Metsys, Paracelse, 1530

Quentin Metsys, Paracelse, 1530

Si le sel est utilisé par l’alchimie arabe, il trouve ses lettres de noblesse sous la plume de Paracelse. Le sel est un liant, un coagulant. Il correspond au monde sensible. Il est le principe de la matérialité. Le dualisme soufre/mercure est remplacé par la triade soufre/mercure/sel, à savoir, l’âme, le corps et l’esprit, le symbole de l’alchimie. Il ne s’agit pas tant de substances chimiques que de substances spirituelles, des puissances de l’esprit.

C’est en suivant les cycles naturels de la vie que l’adepte instaure une intimité avec la nature. Obéir aux phénomènes naturels selon une correspondance secrète avec la nature. Les corps, une fois en contact et grâce au feu, interagissent les uns sur les autres. Une purification, seul l’élément pur peut agir de façon déterminante sur un autre élément pur. Nous baignons dans des impuretés qui falsifient notre vision et nos sensations. Une fois nettoyée de ses impuretés, la vie devient vraie. En somme, l’alchimiste vise à supprimer le superficiel de notre existence pour œuvrer avec l’essence des choses. Quand les corps sont infestés d’impuretés, ils deviennent si lourds qu’ils sont incapables de se transformer. Un travail mystique sur la matière.

Atalante, 1618, L'hermaphrodite a besoin de feu

Atalante, 1618, L’hermaphrodite a besoin de feu

Seuls des opposés purs peuvent interagir les uns sur les autres, se transformer et s’unir pour créer un nouvel état. Il est important de cultiver les opposés en vue de leur fusion. Confronter les oppositions consiste à observer ce qui les empêche de s’unir, puis à y remédier. En un premier temps, ce travail apparaît dans toute sa cruauté puisqu’il s’agit de confronter des extrêmes inconciliables. À mesure que ces extrêmes retrouvent leur état d’origine, on s’aperçoit qu’ils sont capables de se rapprocher, puis de s’unir. La brutalité oblige l’être à vivre son contraire pour en extraire l’essence pouvant fusionner avec ce qu’il y a de meilleur en nous.

Atalante, 1618, Le 4, le 3, le 2 et le 1

Atalante, 1618, Le 4, le 3, le 2 et le 1

Le grand principe. Le un, le quatre, trois, deux et un (Antoine-Joseph Pernety, Magistère, Dictionnaire mytho-hermétique, 1758) : la matière première, materia prima, (1), les quatre éléments qui en résultent (4), le souffre, le mercure et le sel (3), le Rebis (Res bis, chose double, hermaphrodite), union du fixe et du volatil (2) et la pierre, le résultat de l’alchimie réussie (1). Une idée colmate un trou. Avec deux, on peut faire un pont, avec trois, on invente le gouffre qui va avec et sans lequel personne ne chercherait à franchir le pont. Avec quatre, il est temps de penser au un puisque tout se ramène à une essence unique.

Aurora consurgens, 1410, Combat du Soleil et de la Lune

Aurora consurgens, 1410, Combat du Soleil et de la Lune

La théorie des quatre éléments vient d’Empédocle. Hippocrate les traduit en quatre humeurs, sanguine, colérique, flegmatique et mélancolique, systématisées par Claude Gallien affirmant que les quatre éléments influent sur les quatre humeurs, la bile, le sang, le flegme et la bile noire (atrabile ou mélancolie), d’où quatre tempéraments, colérique, sanguin, flegmatique ou lymphatique et atrabilaire ou mélancolique. La théorie va plus loin, tout est systématiquement mis en relation avec tout, le microcosme humain est un reflet du macrocosme. Aristote remanie la théorie en ramenant les quatre éléments en une proté hyle ou prima materia, le chaos des alchimistes. Pour Aristote, la prima materia est associée aux quatre éléments que sont le sec, le froid, l’humide et le chaud formant dans la matière les quatre éléments qui se modifient sans cesse entre eux entrainant toute la matière. Il détermine un cinquième élément, la quintessence naissant des quatre éléments.

Distillation de la matière première pour en isoler l’eau, le feu et l’air, le dépôt résiduel est la terre. Purification des éléments séparés après en avoir broyé la matière, imbibée d’eau, desséchée, puis phase terminale, réunion des quatre éléments en une matière dure et stable. Toute matière possède une âme, toutes les âmes se partagent. L’âme du sujet se mêle à l’âme de la matière décomposée. Sans sujet, pas de matière. En même temps qu’il purifie la matière, l’alchimiste se purifie lui-même. L’alchimiste fait partie intégrante du processus de purification.

Aurora consurgens, 1410, Martyre des métaux

Aurora consurgens, 1410, Martyre des métaux

Pour œuvrer en alchimie, il faut déjouer les nombreux pièges se trouvant sur la route de l’initié. Plus grands sont les pièges, meilleurs sont les résultats une fois détournés de leur mauvais augure. Cette idée est essentielle. Avant d’être un savant, un chimiste ou un alchimiste, il faut ruser avec la ruse. Il n’y a pas d’alchimie sans sagesse parce que la folie guette chaque recoin d’une pratique artisanale sans véritable recette. Les recettes ne manquent pas, mais elles sont farfelues ou incomplètes. Ce qui menace l’alchimiste, c’est la folie. La sagesse n’est pas un évitement de la folie, au contraire, une façon de la vivre pour en démonter les arcanes.

La mélancolie ou bile noire, l’un des quatre tempéraments de la médecine hippocratique, marque la pauvreté, la solitude, le pessimisme, mais aussi l’imagination, le génie, le savant, le créateur, l’alchimiste. Elle est reliée à Saturne, au plomb, le protecteur des artistes et des penseurs. L’œuvre au noir, Visita interiora terrae, la nigredo, mélanosis (grec), corbeau, la noirceur du plomb, l’enfer, un noir apparaissant au 40è jour de cuisson,est la première phase de l’œuvre, la confrontation avec son contraire, celui qui nous oblige à sortir de nous-mêmes, à nous heurter avec la partie cachée de nous-mêmes. Sans pleinement assumer la part noire qui est en nous, impossible de la dépasser.

Aurora consurgens, 1410, La mort du dragon

Aurora consurgens, 1410, La mort du dragon

En vivant le noir en nous par l’intermédiaire de notre double, nous expérimentons tout ce qu’il y a de pire. Plus il y a d’impuretés, plus il est facile de purifier. Le voyage initiatique est douloureux, violent, odieux, il nous fait aller dans les méandres de la terre, rien de ce qui existe ne doit être laissé à l’abandon, à l’ignorance, seul ce qui est vécu dans notre intimité a des chances de pouvoir sortir de lui-même. L’œuvre au noir se réalise à l’aide de la calcination et de la putréfaction.

Une mise à mort de la matière pour en ôter la pourriture. Le féminin domine le masculin, le griffon, Mercure, pose sa serre sur la patte du lion, Souffre, en signe de soumission. Il faut mourir pour renaître. Le massacre des Innocents symbolise l’horrible, mais nécessaire tuerie sans laquelle rien ne peut se faire. Le mal n’est pas rejeté, mais vécu afin d’être absorbé. Il devient la condition de toute évolution, son rejet entraine l’incapacité à le dépasser. Il y a cette idée que tout ce qui est vil, impur, mauvais est malade. L’alchimiste se pose comme le guérisseur des métaux.

Aurora consurgens, 1410, Le don des herbes

Aurora consurgens, 1410, Le don des herbes

Il faut mourir pour que le corps puisse rejeter les impuretés. Une histoire scatologique, c’est avec les déchets qu’on réalise l’œuvre. Les deux extrêmes et contraires, synthèse du soufre et du mercure selon le principe or/soufre, mâle, actif, chaud, sec, soleil, roi et argent/mercure, femelle, passif, froid, eau, lune, reine, unis créent un Rebis, un hermaphrodite, qu’on laisse en terre pour qu’il pourrisse.

Livre de la Trinité, 1417, Hermaphrodite alchimique

Livre de la Trinité, 1417, Hermaphrodite alchimique

Vient l’œuvre au blanc, l’Albedo, cygne, la purification de la matière où ses différents éléments se rejoignent une fois débarrassés de leurs impuretés. Règne de l’Argent-vif, règne de la lumière. Grâce au bain dans l’eau mercurielle, les opposés se réunissent. Saturne est devenu du plomb blanc. Le blanc remplace le noir, ce qui ne veut pas dire que le noir disparaît. Ce qui est chaotique dans le noir devient harmonieux dans le blanc. Tout ce qui se passe dans le noir se reproduit dans le blanc, cette fois sans heurt ni violence. Il faut lutter contre la fuite des contraires, les obliger à se rapprocher en vue de leur union. C’est l’époque du mariage, les noces de l’eau et du feu, du Souffre et de Mercure, toute union normalement impossible jusqu’ici. Désormais, le masculin l’emporte sur le féminin. L’union des contraires implique leur équilibre, leur confrontation sereine.

Atalante, 1618, Hermaphrodite aux deux montagnes

Atalante, 1618, Hermaphrodite aux deux montagnes

L’unification est symbolisée par un coït. Une première union entraine la putréfaction, le noir. Une fois l’effet de la putréfaction passé, une nouvelle union est possible, elle est blanche. Il s’agit du même phénomène, mais cette fois entre Sol, Sulphur, et Mercure d’où se forme un nouveau Rebis, hermaphrodite. Sol uni à Mercure devient noir, mais il s’agit d’une matière volatile. Le mercure devient l’agent actif en liant le souffre. Le souffre dissout devient une masse noire et visqueuse dont les gaz s’élèvent sous l’effet de la chaleur pour se condenser dans l’alambic, le vas hermeticum, jusqu’à former des gouttelettes retombant sur la masse noire. L’esprit s’unit de nouveau à la matière.

L’œuvre au rouge, la Rubedo, phénix, la synthèse des quatre éléments. Par l’effet du feu, la reine blanche devient roi rouge, le résultat final des différentes purifications de la matière par le feu. Il faut répéter de nombreuses fois les différentes opérations avant d’obtenir le roi rouge, résultat de la transmutation de la matière. La confrontation est l’œuvre au noir, la purification est l’œuvre au blanc. Le feu permet de matérialiser cette purification jusqu’à atteindre la perfection absolue, le règne du roi rouge.

Splendor solis, 1520, Le roi rouge

Splendor solis, 1520, Le roi rouge

Il y a sept métaux, sept passages. Saturne/plomb/noir/paresse (travail, peuple, difformité, pauvreté), Jupiter/étain/gris/luxure (les grands de ce monde, noblesse, clergé et haute bourgeoisie), Mars/fer/rouge/orgueil (guerre et violence), Soleil/or/jaune/gourmandise (les vertus aristocratiques), Vénus/cuivre/vert/avarice (jeux de la séduction et de l’amour), Mercure/mercure/blanc/colère (réalisation de toutes les grandes choses humaines, art, science, œuvre de l’esprit), Lune/argent/bleu/envie (harmonie avec la nature). Les couleurs sont simplement évocatrices. Le noir est associé à la terre, le rouge au feu, le blanc à l’eau et le jaune à l’air. Il n’existe aucune règle précise quant au péché capital associé à une vertu. L’idée est tant qu’une chose n’a pas son contraire, elle reste inaccessible.

Sept transformations, sept souffrances, sept guerres, sept libérations. L’alchimiste va dans le sens de la nature, mais il force la matière pour mieux la contrôler. Tout se fait sous l’emprise d’une puissante mélancolie. Le point de départ est plus important que le point d’arrivée, car sans un vrai départ, pas d’arrivée. Une réflexion intense guide les pas de l’adepte se trouvant subitement pulvérisé dans une action sans retour le poussant vers un autre état. Comme tous les moyens sont naturels, l’erreur n’est pas mortelle, mais elle fait perdre un temps précieux, un cycle qu’on ne peut entreprendre en cours.

Le soleil rouge, 1618, Le roi se noie

Le soleil rouge, 1618, Le roi se noie

Douze moyens, calcination (réduire en cendre par le feu), congélation (dessécher les eaux en terre), fixation (cuire après la calcination pour obtenir une matière résistante au feu), dissolution (liquéfier la matière, la tuer pour lui permettre de renaître), digestion (mélange de deux fluides), distillation (séparer le volatile du fixe), sublimation (épuration de la matière), séparation (à l’aide d’un dissolvant séparant le fixe du volatil, l’âme du corps), incération (augmenter la matière au détriment de son eau), fermentation (action de l’air sur la matière), multiplication (permet de multiplier la quantité obtenue), projection (le résultat est projeté sur la matière vile pour la purifier). Chaque action est liée à un mouvement astronomique (12 signes du zodiaque) pour être plus efficace. À la fin, l’or, l’argent et le mercure se détachent de leur planète pour entrer dans une existence indépendante. Il existe plusieurs cycles, mais le cycle ultime ne correspond plus au mouvement des planètes ni même aux réalités de la nature. Un état supérieur aux réalités de la nature et de l’esprit.

La pierre philosophale équivaut au spiritus mundi, pneuma, le Souffle divin. L’être résorbe toutes contradictions en lui, il atteint l’état divin. Puisque tout est nécessaire, le règne de l’amour permet de tout transformer en or. Les contraires ont leur dynamique leur permettant de survoler tout conflit afin d’en tirer la substantifique moelle (Gargantua). En Alchimie, le symbole finit par dévorer tout ce qui existe. Il enveloppe toute réalité qui, sans lui, perd tout sens. La matière résiste farouchement à l’invasion de l’esprit dont elle se méfie comme de la peste. Pour parvenir à ses fins, l’alchimiste n’a d’autre choix que de forcer les choses en accélérant le mouvement. Le cycle est vital, mais, si on ne triche pas un peu, on reste sur le bord de la route.

Livre de la sainte Trinité, 1417, Le dragon à deux têtes

Livre de la sainte Trinité, 1417, Le dragon à deux têtes

Un monde double, un double monde, en parallèle ou en diagonale, le monde naturel que chacun observe autour de lui où il reconnait ses marques, un autre monde, plutôt ressemblant, mais où tout repère devient impossible, où tout devient possible. Un double soleil, une double lune, tout va par deux, par trois, par quatre parce que tout va vers un. Un monde paisible où tout est rangé à sa place, un monde violent, abrupt où la moindre erreur cause des douleurs et des tourments, un monde naturel, un monde imaginaire. Chaque être, en fermant les yeux, en apaisant ses tourments, entre dans le monde du rêve, mais, en les ouvrant, le monde du rêve entre dans le monde réel. Nul ne sait faire la différence. Personne ne sait où est la frontière. Nul ne sait dans quel monde il se trouve.

Aurora consurgens, 1410, L'hermaphrodite

Aurora consurgens, 1410, L’hermaphrodite

Un monde en transition. Une soif impossible à épancher, une faim qui enfle jusqu’à l’étouffement sans être repue. Un monde impossible à assouvir, demandant toujours plus de nous, nous donnant toujours moins. Un monde qui nous dévore nous jetant dans la déchéance, des cheveux qui tombent, des dents qui se brisent, des yeux qui s’éteignent, des mains qu’il devient impossible de fermer, des jambes paralysées, un tel état de faiblesse qu’un courant d’air suffit à nous ébranler, la chute, pour toute récompense, l’enfer, inlassable souffrance nous prenant par la main pour nous entrainer dans le fleuve de la mort. Mais sans enfer, sans terreur, l’erreur reste ancrée en nous sans même songer à se corriger. Il n’y a pas de pire enfer que celui qui nous laisse barboter dans l’erreur.

Atalante, 1618, Faire un cercle de l'homme et de la femme

Atalante, 1618, Faire un cercle de l’homme et de la femme

Le premier alchimiste est la vie. Nous nous trouvons pris dans un bouillonnement dont nous ne sommes nous-mêmes que de lointains composants. L’existence est un grand livre dont nous voyons défiler le déroulement sans pouvoir en changer grand-chose. En revanche, nous pouvons en saisir les changements et les chevaucher. C’est dangereux puisque, dans leurs emportements, ils peuvent nous conduire n’importe où, le meilleur comme le pire.

L’accoutumance fait de nous des petits maîtres. Nous croyons domestiquer le monde, c’est le monde qui nous domestique. Nous croyons chevaucher, c’est nous qui sommes chevauchés. Nous sommes de la cavalcade, mais, en arrière-train, on rêve de caracoler en tête. La domestication est à double sens. On ne peut réduire une force à sa main sans dévouer à tout jamais sa main à la force. On ne peut dominer sans être dominé. On ne peut être sans partager. On voudrait exister par soi, on n’est rien sans les autres. On voudrait vivre pour les autres, on reste hameçonné à sa solitude.

Les questions d’âme, si on n’y plonge pas ses mains, on n’obtient rien. L’âme ne se prend pas à la pincette, il faut y fourrer les bras, la triturer tant qu’on peut, lui faire rendre grâce. On sait qu’on rêve quand on y est enfoui tout entier jusqu’à étouffer de jouissance et de souffrance. Découvrir enfin le sens de la poésie, le sens de l’art, le sens de la création, celle qui coule dans notre sang, refluant jusque dans nos yeux les faisant éructer de mille feux.

Rosarium philosophorum, 1529, Coiunctio

Rosarium philosophorum, 1529, Coiunctio

Puisque l’alchimie est symbole et parabole, elle s’articule à merveille avec la peinture. Le peintre transforme de la matière en esprit, là est sa fonction. Les couleurs jouent un rôle important autant en alchimie qu’en peinture. La fabrication de la couleur est un secret jalousement gardé par quelques catéchumènes. Celui qui possède la couleur et ses nuances est plus qu’un peintre, un initié. Selon Georgio Vasari et Carel Van Mander, Jan Van Eyck est alchimiste, ce qui lui a permis d’améliorer la technique de la peinture à l’huile. L’essence de térébenthine est connue des enlumineurs pour fixer les pigments bleus et verts. Jan, formé à l’enluminure, a l’idée de distiller cette essence afin de l’utiliser dans sa peinture. Une chose est sûre, le peintre qui fabrique ses couleurs est chimiste. À l’époque, on traduit cela par alchimiste. En réalité, rien dans sa peinture ne dévoile un alchimiste.

L’alchimie n’a jamais été condamnée comme hérésie. Au contraire, l’église s’en est inspirée et s’en est même faite le chantre en la remplissant de symboles chrétiens. En fait, l’alchimie ne pouvait que communier avec le christianisme avec lequel elle partage au moins l’œuvre noire. La Passion du Christ se conjugue avec la nigredo. L’alchimie ne flirte que très rarement avec la sorcellerie et n’utilise pas d’iconographie diabolique. Officiellement, le concile de Trente n’interdit pas l’alchimie, mais condamne la tricherie éventuelle d’un or falsifié, la fausse monnaie. Le Malleus Maleficarum, Marteau des sorcières, ne condamne par l’alchimie.

Atalante, 1618 Il marche sur les eaux

Atalante, 1618
Il marche sur les eaux

L’image alchimique autre que l’appareil de laboratoire apparaît au début du XVè siècle en Allemagne. D’abord, l’image se veut réaliste, des instruments de laboratoire. Elle introduit progressivement la figure symbolique qui a l’avantage d’accentuer l’aspect ésotérique de l’ensemble. Comme tout ce qui existe, la chose vaut surtout pour le secret qui l’entoure. Alors qu’on peut facilement mettre en doute telle ou telle expérimentation, l’image symbolique est incontestable, donc définitive. L’influence religieuse est une façon de montrer patte blanche.

En Espagne, Philippe II, adepte de Raymond Lulle affirmant que tous les éléments sont intimement reliés entre eux, grand admirateur de Bosch, encourage l’alchimie. Richard Stanyhurst (1547–1618), alchimiste irlandais installé à l’Escorial en 1590 pour y travailler dans le grand laboratoire, dédie un traité Toque de alquimia à Philippe. Selon lui, un ancêtre de Philippe II, le duc de Bourgogne, Philippe le Bon aurait institué l’ordre de la Toison d’or pour impatroniser l’alchimie qu’il pratiquait assidument. Son but est de déjouer les charlatans dont « il y a grand nombre à notre époque. »

Thomas Wijck, L'alchimiste, 1650

Thomas Wijck, L’alchimiste, 1650

Quand le roi achète les tableaux de Bosch, il cherche un enseignement secret qu’il croit pouvoir déceler dans l’œuvre du peintre. Les références alchimiques sont indéniables. Reste à savoir à quel escient le peintre les utilise. Le Jardin des délices évoque le Grand œuvre, l’enfer, l’œuvre au noir, le jardin, l’œuvre au blanc et le jardin d’Éden, l’œuvre au rouge où parade un Jésus tout de rouge vêtu. La symbolique alchimique emploie une fascinante imagerie difficilement déchiffrable. Il n’existe pas de canon établi. Chacun y place ce qui l’arrange.

Du temps de Bosch, il existe un engouement pour l’alchimie, un phénomène de mode. Jérôme s’y engouffre. Il existe au moins un apothicaire dans la famille de son épouse Aleyt grâce auquel il a pu s’initier. On le sait, les apothicaires font de l’or avec trois fois rien, des remèdes miracles grâce à des ingrédients qu’on trouve partout et qui se vendent une fortune. Bosch n’est pas un alchimiste, ça se saurait. Un alchimiste ne passe pas inaperçu. Le peintre cherche des images pour personnifier ses rêveries. Il les trouve en partie dans cette iconographie ésotérique. Trouver ici-bas une justification pour l’au-delà.

Peindre ce qui ne peut être peint, écrire, montrer, vivre ce qui ne peut être vécu là est l’engagement du grand artiste. L’artiste est un démiurge, sinon à quoi bon. Une peinture ratée est une peinture qui ne nous fait pas vivre. Elle peut être rutilante de lignes et de couleurs, rien ne nous permet de nous y accrocher. Dans sa part intimement vécue, l’art est alchimique.

Wright of Derby, Alchimiste, 1771

Wright of Derby, Alchimiste, 1771

Un torrent d’eau boueuse frappe la pierre impassible. Elle creuse de profondes rides finissant par ouvrir des grottes où l’eau vient se blottir pour apaiser ses tourments. En plein jour, l’eau apporte un peu de lumière, quelques reflets ballotant sur la viscosité des parois. La nuit, elle apporte le noir où tous les reflets sont gris. Un monde humide s’asséchant peu à peu sous l’effet d’un vent s’engouffrant sans vergogne en chacun de ses recoins. Une étincelle, un brasier, un feu et le monde se met à danser. Ce que l’on prenait pour de la noirceur est un rayonnant manteau d’arlequin que des acteurs empressés de public se hâtent de vêtir avant de s’élancer sur la scène.

Une église bondée. Des encensoirs répandent un parfum envoutant d’incroyance. Un homme émacié jette son encens comme un filet pour agripper des âmes doutant de cette débauche de dévotion comme si Dieu tout entier était ramassé en ce lieu, comme s’il avait abandonné la terre pour ne plus se consacrer qu’à son église. Pourtant, cette église, il ne l’a pas créée, il ne s’en est jamais soucié, son œuvre entière est son temple. Un arbuste avec sa rosée a plus de prix à ses yeux que toutes les dorures des cathédrales. Il est temps de chasser les religieux du Temple, les marchands, les soldats, les artisans, les humains y ont plus leur place.

Splendor solis, 1520, Le soleil noir

Splendor solis, 1520, Le soleil noir

Un temple est une salle de spectacle où des acteurs disgracieux ânonnent des prières avec un début et une fin, là où le monde est sans fin ni commencement. Le monde est une respiration, l’inspiration de Dieu, son expiration dont chaque particule est une âme baguenaudant ici ou là. À force de parler, on oublie ce que l’on dit. Le temple est un lieu coupé du monde, le dernier endroit à aller pour trouver Dieu. Dieu n’a voulu qu’un temple, celui qui est en nous, cette énergie bouillonnante à son image. Un gigantesque estomac où tout se digère. Les larves sont innombrables, bien peu arrivent à maturité, elles sont dévorées par quelque animal affamé. La machination de la faim, elle avale un jour ou l’autre ses enfants. L’alchimiste prend soin des âmes avant de les bouillir dans son alambic.

Pour se rendre digeste, le mal prend l’apparence du médiocre, personne ne se méfie de la médiocrité, une masse informe, elle s’adapte à nous, nous nous adaptons à elle, protéiforme. Le mal prend tous les visages, il prend celui à qui nous voulons parler, celui qui nous fait discourir. Impossible de le reconnaître, il nous ressemble tellement qu’on se sent bien en lui, on ne veut pas le quitter. Le mal prend le visage de sa victime. Nous sommes lui, il est nous.

David Teniers, Alchimiste, 1680

David Teniers, Alchimiste, 1680

Se trouver face à celui qu’on ne devait jamais côtoyer. Une confrontation, là commence la vie. Le printemps souffle ses bouffées de lumière sur de jeunes bambins recroquevillés dans la terre. L’été assèche les veines humides des caniveaux des dernières pluies, l’automne envoie ses bourrasques de vent grêlé sur les arbres s’apprêtant à dormir, l’hiver attise de sa froidure les tisons transis d’épuisement. À chaque saison son travail. Des lancinations inouïes et des visions glaciales pressent le pas, tordant l’esprit en tout sens. Le mal est un démon acharné à dévorer chaque parcelle de notre intimité. Une peine qui s’aiguise à mesure qu’elle se fait les dents sur des os gonflés de moelle épineuse. L’arbre se penche doucement avant de s’affaisser. Le bûcheron le découpe soigneusement en morceaux qui feront un bon feu un soir d’engelure.

Rien ne sert d’ajuster un filtre devant les yeux. On voit pareil. L’effet est légèrement différent, la cause est la même. Voir, c’est mettre les doigts et malaxer la matière. La cuire, la tremper, la modeler et lui souffler dessus comme forcené. La matière est invisible. Un oreiller sur lequel on s’endort. Pour la voir, il faut la crucifier. On ne voit guère plus, au moins comprend-on que la matière est vivante. Atteindre l’intimité en toute chose.

Marc Chagall, Hommage à Apollinaire, 1911

Marc Chagall, Hommage à Apollinaire, 1911

Un œil droit, le mâle, déteste un œil gauche, la femelle, des alter ego ennemis se haïssant depuis l’origine d’un visage. Ce que l’un voit, il le croit plus juste que ce l’autre voit. Des irréconciliables se déchainant d’invectives. Une haine tenace. Rien ne peut réjouir plus un œil qu’un œil borgne quand c’est l’autre qui l’est. Il se sent reconnu à sa vraie valeur. Ce qu’un œil ignore est qu’il faut deux yeux pour voir les florilèges du réel. Il s’arrache l’œil droit, puis le gauche. Il n’a pas pu trouver pires contraires. Il les plonge dans une noirceur épouvantable à côté de laquelle la pire des horreurs est un soupir. Dans cette terreur, les deux yeux se serrent l’un contre l’autre. Ils comprennent qu’ainsi, ne faisant qu’un, ils voient beaucoup mieux, plus loin. Ils savent qu’ils sont faits l’un pour l’autre, les voilà à jamais inséparables, amants pour la vie.

Jan van der Straet, Laboratoire de l'alchimiste, 1570

Jan van der Straet, Laboratoire de l’alchimiste, 1570

De leur union nait un hermaphrodite. Non seulement homme et femme, vice et vertu, vrai et faux, toutes les oppositions réunies en une seule âme. Une énergie grandiose, la frotter, la tendre, la durcir jusqu’à que le sang emporte tout avec lui. Le roi rouge. L’œil interactif, l’un ne peut voir sans l’autre, Un à deux, il voit les flammes se débattant pour tenter de s’évader de la fournaise. Il sourit d’infimes particules s’enfonçant en quelque aspérité pour trouver un apaisement.

Splendor solis, 1520, Le soleil rouge

Splendor solis, 1520, Le soleil rouge

Parfois l’intrus est chassé, parfois, il parvient à faire son nid et le voilà qui se met à danser de ses formes effilées. Tout fond en tout. Le feu n’en finit pas de se nourrir de chaque parcelle et quand il n’a plus rien à absorber, il se consume lui-même. Le feu se nourrit de feu. La forme noire et visqueuse est plongée dans l’eau. Un univers nouveau dilapide l’informe matière lui faisant prendre des postures endiablées. Cette substance s’enlise dans la terre. De terribles émanations s’en dégagent, montent au ciel avant de s’effilocher en vague fumée s’enfilant dans les courants.

Carl Spitzweg, Alchimiste, 1860

Carl Spitzweg, Alchimiste, 1860

La désespérance intime poussée à son comble éclate en gerbes éblouissantes, des étincelles en sarabandes joyeuses s’embrasant d’extase. Au fond d’un trou noir, calciné, surgit le trait paisible de la couleur. Une ligne tel un fil qu’on suit pour remonter à l’origine jusqu’à atteindre la mélodie de la matière. Comme les mouches sacrifiées aux rigueurs du printemps naissant, nous ne sommes pas de passage, nous sommes le passage. Caïn dans sa tombe regarde l’œil qui éclaire le ciel.

Comments
12 Responses to “Alchimie”
  1. A reblogué ceci sur Lesexdanslacite's Blog and commented:
    hum très bon billet je ré blog

  2. c’est très bien ton billet sur la période de 1400 a 1500

  3. Jacques Lam dit :

    un sujet ardu à comprendre que vous avez su rendre lisible et passionnant. un superbe travail avec de magnifiques images, félicitations

  4. Sherlock7 dit :

    un sujet passionnant pour un texte qui ne l’est pas moins

  5. La théorie des humeurs est donc un monde en soi, un monde bien organisé, dans lequel tout trouve sa place et son explication. Il y a cependant quelques hiatus. Ainsi, le schéma des quatre éléments est assez égalitaire. Tous les éléments se valent, et s’organisent en cercles. Mais il est parfois représenté sous forme hiérarchique : le feu dominant, comme il domine au haut des cieux (les « limbes » sont censés être de feu), l’air lui étant immédiatement inférieur, puis la terre et enfin l’eau. Cette classification donne des armes à ceux qui pensent tout aussi « naturelle » la hiérarchie des humains. Ainsi, les aristocrates, naturellement « supérieurs », de nature aérienne, voire flamboyante, dominent les paysans qui sont « terriens ». C’est pourquoi, les nourritures « aériennes », les oiseaux, les fruits (qui poussent dans les arbres, au contact de l’air), conviennent aux aristocrates et ne conviennent pas aux paysans, à qui sont réservés les légumes poussant dans la terre, les poissons.

    • cieljyoti dit :

      je dois avouer que je n’avais pas envisagé cette théorie des humeurs selon cet angle pourtant tout à fait juste. merci infiniment pour cette précision indispensable qui me permettra de mieux la doser dans l’avenir

  6. cliquez la dit :

    salut, je tenais à te feliciter pour la pertinence des articles de ton blog ! J’entretient moi aussi un blog depuis peu et j’espère pouvoir faire aussi bien 🙂 A bientôt, ZAK

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