Les sept péchés capitaux

Dieu crée le monde ! Le peintre est à ses pinceaux. Le modèle placé devant son chevalet l’apaise, il en connait par cœur les proportions. Tant qu’il s’agit d’esquisser de grands traits, tout coule de source, le détail seul est une énigme. Une citrouille évidée avec des yeux et une bouche illuminés d’une bougie portée à bout de bras par un bouffon dans les artères de l’univers. Un échec, à peine la frayeur d’enfants peureux, une femme avachie de repentances, un bouffon toisant un géant. Non le fou de religion, la religion de la folie. Des croyants avalent ce qu’ils fouinent de leur museau, pataugeant dans une vase d’immondices au pied d’un palais fortifié, superbe muraille élançant ses tours dont l’ombre envahit chaque recoin de la campagne, allant jusqu’à narguer la cathédrale rivale du ciel. Le ciel n’a pas créé la terre, le feu, l’eau, tous quatre se sont créés en se tenant par la main.

Bosch, Les sept péchés, 1480

Bosch, Les sept péchés, 1480

Mesdemoiselles Envie, Colère, Paresse, Avarice, Gloutonnerie et Luxure font les belles autour de monsieur Orgueil, le prince des péchés, le seul garçon de la troupe. L’homme s’accorde l’orgueil, tel un soleil, il tournoie sur lui-même dont les rayons féminins, de leur longue robe évasée, remplissent l’espace. Paresseusement, gloutonnement, coléreusement, avidement, luxurieusement, les rayons s’étalent en ombres majestueuses sur les antres des forêts. La parade des vices virevoltant comme des mouches autour d’une sucrerie.

La mélancolie de Jésus s’entrechoque au rire de Satan. Nous aimons rire, nous sommes accablés de mélancolie. Nous avons besoin de jouir, de danser, de chanter, ce que nous refuse Jésus, le plus que sérieux, le sage entre les sages, il répond à une moitié de nous-mêmes, l’autre moitié, qu’en faire ? Pour se mettre à notre portée, Dieu s’est séparé en deux. Les deux côtés sont inséparables, nous les séparons sans cesse pour privilégier ce qui rassure. Nous détestons ce qui nous rappelle notre animalité. Nous nous voulons esprit, nous sommes matière, une production effrénée d’ordures par tous les pores de la peau, le nez, la bouche, les oreilles, l’anus, le vagin, une usine à déchets. Pour diminuer ce qui sort de nous pas d’autre alternative que de freiner les entrées. Les péchés sont les témoins de ce que nous ne parvenons à contrôler et qui, un jour ou l’autre, nous pousse entre les pattes d’un démon.

Bosch, Les sept péchés capîtaux, 1480

Bosch, Les sept péchés capîtaux, 1480

On raconte aux enfants que les bébés naissent dans les choux, on explique aux adultes qu’Adam est né de la glaise et qu’Ève a été faite à partir d’une de ses côtes. On érige niaiserie en bible que des générations croient dur comme fer. Ces naïfs, comment pourraient-ils faire de leur foi une arme d’élévation eux qui en font une ineptie ? Le principe féminin côtoie le principe masculin. Adam et Ève sont nés de ma liaison avec moi-même, je suis le premier à commettre le péché originel. Je les ai placés au milieu des douceurs tout en leur interdisant de toucher aux fruits défendus. Je leur ai menti en leur interdisant, je leur ai menti en leur suggérant de s’y rassasier, je me suis menti à moi-même, je m’appelle Adam et Ève. Je n’ai rien créé d’autre que le péché, partout, toujours, le péché est le moteur de ma création, sa plus belle réussite, ce qui fait que le monde s’emballe m’emportant dans sa folie. Adam et Ève sont nés lorsqu’ils se sont emparés du péché, qu’ils l’ont fait leur, qu’ils s’y sont baignés, jetant leur progéniture au monde.

Le péché rend malade, la maladie provoque la compassion. On condamne le péché, on s’apitoie sur la maladie oubliant que l’un ne va sans l’autre. Malade, un démon nous tourmente, il est entré par la porte du péché. Il en sort par la porte de la pitié. Pitié pour le pauvre pécheur qui a le malheur d’être pris dans les mailles du filet. Le vice est le moteur de la vertu, la vertu est l’œil du vice. Un pêcheur assis tranquillement au bord d’une rivière coulant doucement son flux. Au bout de l’hameçon, un vice. La vertu est l’eau où barbote le poisson qui attend d’être mangé. L’animal est lavé, éviscéré, cuit pour servir de plat à Dieu le père.

L’être humain n’est ni bon, ni méchant, il est libre. Le bien et le mal ne sont pas un fond, une forme. Il n’est sans doute pas prédestiné à cela, c’est dans son libre arbitre que surgissent les pires catastrophes de son existence. Au lieu d’utiliser sa liberté à se grandir, il en use à se rapetisser. Sa liberté devient un appétit. S’il ne retourne pas dans sa prison dorée où tout est mesuré, cadencé, formaté, s’il cède à la tentation de sa liberté, il sombre dans les affres du péché jusqu’à y perdre son âme, tout le reste est déjà perdu d’avance. La liberté est une histoire tragique, la leçon que nous inculque la religion. La liberté est une révolte. Sans révolte, l’être n’est qu’un animal parmi d’autres, sans péché, pas de liberté, pas de révolte, pas de tentation, pas de démon, que de la vertu à s’en exploser la panse et l’esprit. La liberté est un péché, elle n’est pas mauvaise en soi, mais l’humain de par sa nature tombe dans les avanies d’un péché finissant par l’envelopper tout entier pour en faire un colis direct pour l’enfer.

Catéchisme, Sept péchés capitaux, 1890

Catéchisme, Sept péchés capitaux, 1890

Le complot des prêtres, ils s’accaparent le pur pour laisser à leurs ouailles l’impur, délectation des homélies, d’autres humains venant nous faire la morale pour nous sauver. Le péché n’est pas affaire privée, une affaire publique. Un humain s’arroge la parole du divin quand il est prêt à déchoir dans les méandres de l’indignité. S’approprier la parole des autres, la déformer, la supputer, la moraliser, la source du mal, pas une liberté, une sottise, une incompréhension, une impuissance, une déchéance. On accepte que les autres parlent pour nous quand on ne sait rien dire. Paresseusement, on s’étale dans un fauteuil à qui on ne demande rien d’autre qu’un peu de confort, ce réconfort où l’on peut se vider des pensées qui assaillent nos journées. Le confort est la loi du monde, tout le reste n’est que fatigue inutile. Quand l’animal se met à penser, immanquablement il pense à ce qu’il ne doit pas faire, la seule chose méritant d’être méditée.

Ceux qui n’ont que péché à la bouche l’ont dans leur cœur, dans leur cervelle, il dirige leur vie. Un péché s’oublie pour hanter les encoignures de la conscience. Chez certain, il ne se réalise jamais, il devient un souvenir poignant, assiégeant l’être dans ses recoins jusqu’à l’ériger en certitude absolue. Le péché ne se raconte pas, il se vit dans la conscience. L’erreur, faire des divisions qui n’existent pas. Plus tard, il devient impossible de les dépasser, elles collent à la peau, elles deviennent la peau qu’elles gangrènent par manque d’horizon. La peau finit par tout dévorer jusqu’aux yeux. On imagine des supplices terrifiants, on ne voit pas la peau recouvrant lentement l’ensemble du corps comme la membrane d’un œuf dans laquelle on se coupe de tout.

Aucun ange n’a l’esprit tranquille, il ne cache pas seulement des secrets, il les porte. L’ange qui vient secourir amène avec lui les calamités du monde dont il se pose en sauveur. Le droit romain archaïque lance Patronus si clienti fraudem fecerit, sacer esto : le patron, s’il porte tort à son client, qu’il soit sanctifié, la punition de ceux qui ont commis une faute et qui doivent en payer le prix. Une fois sanctifié, le coupable est prêt à subir sa peine. N’importe qui peut le tuer. La justice des hommes ayant parlé, le coupable est envoyé à celle des dieux. Même le pire criminel peut se défendre devant un homme, mais, devant la justice divine, il n’a aucun recours.

Le sanctifié s’apprête au supplice. On peut croire que le péché est une profanation, une négation de l’être humain et de sa capacité à s’élever. Le contraire, la première marche à franchir avant de monter l’escalier de la gloire divine. Qui n’a vécu son humanité ne peut prétendre à la sainteté. Pour renoncer, il faut quelque chose à abandonner. Le problème du contrôle sur soi est qu’un jour ou l’autre, si l’on suit à la lettre sa pratique, il ne reste plus rien à contrôler, plus rien à vivre. À mesure qu’on s’approche du divin, le divin perd son sens. Le divin a un sens du point de vue humain, aucun à ses yeux. Au loin, Dieu est une libération, de près un paradoxe insoluble.

Dans l’évangile selon Marc (III, 21/26), les scribes accusent Jésus d’être possédé par Béelzéboul, Baal-Zéboul, idole philistine, prince des immondices (des idoles), « c’est par le chef des démons qu’il chasse les démons ! » Qui ne connait le péché, comment peut-il le combattre ? Le saint ne peut condamner le mal puisqu’il se trouve au-dessus. Qui n’a jamais péché ne peut être sanctifié. Le péché fait descendre Jésus sur terre, le mal seul donne sa puissance à l’ange.

L’élan est donné par l’empereur Néron, en 64 de notre ère, quand il accuse les chrétiens d’avoir brûlé Rome. Tacite le dit, les chrétiens sont innocents, mais il faut un coupable et les chrétiens, ces farfelus sectaires, sont une proie facile et évidente. C’est Néron le coupable, c’est lui l’accusateur et le bras armé de la punition, sacer esto ! Néron est un sadique, il ne veut pas seulement une tuerie, il veut un carnage, un supplice, un martyre, un don du ciel. Les tortures sont si effrayantes que le peuple s’en émeut et prend parti pour les victimes, sans doute une dizaine. Une aubaine.

Gérôme, La dernière prière, 1883

Gérôme, La dernière prière, 1883

Le christianisme trouve ses lettres de noblesse, son pacte sanglant lui procurant reconnaissance, estime, succès et bientôt enrichissement. Le martyre devient la condition de l’élévation spirituelle. Les témoignages romains sont stupéfiants, des volontaires, hommes et femmes, se pressent aux portes du supplice pour y être sacrifiés, le visage resplendissant de bonheur. Ils veulent bien mourir, mais sans reconnaître les fautes dont on les accable. Un cauchemar pour les juges. Des volontaires à la culpabilité, sans crime, pire sans faute. Des sanctifiés sans crimes, les Romains n’avaient jamais vu pareille fadaise. Bourreaux et victimes tombent dans une logique les dépassant.

Si l’empire chrétien prend pour modèle l’Empire romain, en attendant, il inspire l’empire du mal sévissant sur terre. Pour être sûrs que le mal joue son rôle, les martyres se pressent en foule aux portes du supplice. Les victimes façonnent leurs bourreaux jusqu’à prendre le visage et les formes convenant à leur sacrifice. Tous les péchés, sans exception, se trouvent dans la civilisation romaine décadente. Il suffit de puiser, de sélectionner, de tester. Ce qui fait l’honneur d’une civilisation devient le blâme d’une autre. L’église chrétienne s’est bâtie sur les soubassements des martyres qui feront un jour sa fortune par la vente d’hypothétiques restes trouvés dans quelque tombe profanée. On place un os dans une boite en or, on construit une cathédrale autour. Qui possède la plus belle relique peut se targuer d’avoir plus de pouvoir que les autres. Sans péché à surmonter et vaincre, pas de saints, pas de reliques, pas de pouvoir, une église branlante. Le péché et sa crainte sont les piliers de la foi. Une fois le péché reconnu, il suffit de bâtir une église par-dessus.

Un silence envoutant plonge ses racines loin dans les profondeurs de l’âme. Un calme résolu face à une bruyance indescriptible. Une violence sans pitié sillonne les chemins alentour. Il sait qu’il lui suffit de quitter son havre de paix pour trouver ce que l’humain redoute le plus, la peur, la haine, la lâcheté, la brutalité, une agression pour voler trois fois rien, au dehors des murailles entourant la ville où se trouvent son atelier, ses couleurs soigneusement préparées, ses pinceaux et ses idées. Il a obtenu une commande de quelque dignitaire religieux désireux d’embellir son lieu d’office, une peinture solennelle, également terrifiante, montrant des diables, des êtres malfaisants faisant face au sauveur du monde, Jésus. Si l’on gomme le cauchemar, le rêve tombe vite dans l’ennui mortel, plus personne ne veut regarder mes peintures.

Des voleurs, des querelleurs, des assassins, des arrogants, des arracheurs de dents, une bande de vauriens en train de piailler à tout instant du jour et de la nuit, à observer ceux qui tomberont sous leurs coups, sous leur coupe, un monde de vices. Même si l’on s’obstine à refuser toute croyance, devant ces soudards ivrognes, ces prêtres débauchés, des femmes licencieuses et ces frigides, difficile de ne pas essayer de chercher mieux. C’est dans ma peinture que je trouve les personnes idéales de ma vie. Une fois dans la couleur, cela m’est impossible d’en sortir, le monde me fait trop peur. Les moines ont inventé les démons pour empêcher les peintres de se complaire dans leurs œuvres.

Heures de Poitiers, Paresse et Astaroth, 1475

Heures de Poitiers, Paresse et Astaroth, 1475

Paresse : acedia (latin), indifférent, oisif, celui qui ne donne aucun sens à sa vie qu’il laisse filer entre ses doigts, celui qui n’est responsable de rien, le suicidé, celui qui abandonne. À ne pas confondre avec celui qui cherche le moindre effort sans pour autant s’abandonner. Le péché de ne pas donner un sens à sa vie et de s’y consacrer, un renoncement, un abandon, mais aussi un pacifisme à toute épreuve, une gentillesse naturelle, un être paisible ne dérangeant personne. La paresse est magique, elle permet de réaliser plus en faisant moins. Tout le règne animal agit sous sa loi, aucun animal ne dépense plus que ce qu’il peut produire et en faire moins possible est la règle du vivant, la condition de sa survie. Drôle de péché que celui-là.

Heures Poitiers, Envie et Belzébuth, 1475

Heures Poitiers, Envie et Belzébuth, 1475

Envie, invidia (latin). Un sentiment naturel exacerbé par l’idée que c’est parce que l’on ne sait pas profiter de ce que l’on possède que l’on convoite ce qu’ont les autres. Le véritable péché réside plutôt dans la jalousie, un sentiment de frustration à l’égard de l’autre. Le mot hébreu ne fait pas la distinction entre envie et jalousie. Dans le chapitre XXXIV, 14, de l’Exode, Yahvé dit à Moïse qu’il a pour nom Jaloux, Kana’, « un dieu jaloux (des autres dieux) », ce qui est pour le moins étrange pour l’Éternel. Même si dans l’Ecclésiaste il semble pardonner, il le fait rarement et ses réactions sont expéditives. La jalousie est un sentiment destructeur annihilant l’autre jusqu’à le supprimer. Le plus terrible est qu’une femme adultère tuée par son mari est quelque chose de normal. On reste indifférent à ce que l’on n’envie pas et l’indifférence est la pire déchéance.

Heures Poitiers, Luxure et Asmodée, 1475

Heures Poitiers, Luxure et Asmodée, 1475

Luxure, luxuria. Dans la bible où la famille est le bien le plus précieux, la débauche est une faute gravissime. Le sexe est dangereux. Il offre un plaisir immédiat et sans suite, mais un plaisir si intense qu’il surpasse tous les autres. Il est le roi et, en tant que tel, il possède ses sujets, son armée, ses fidèles, une cohorte de gens le suivant les yeux fermés dans l’obéissance la plus stricte. Devant cet empereur, nous ne sommes que de piètres domestiques, des esclaves dont la soumission est un plaisir toujours renouvelé. Quand le mal ne fait pas mal, mais procure une satisfaction intense, il règne sans partage sur le monde du plaisir. Le plaisir est si puissant qu’il nous fait perdre le contrôle de nous-mêmes.

Curieusement le diable n’est pas homosexuel, il est un invétéré hétéro. Craint-il de ne pas avoir de descendance ? La 1ère épitre aux Corinthiens (VII, 1 à 5), le clame, l’homme et la femme doivent vivre en époux et épouses afin de ne pas sombrer dans la prostitution : « la femme n’a pas pouvoir sur son propre corps, c’est son mari, le mari n’a pas pouvoir sur son propre corps, c’est sa femme. » L’alliance de l’homme et de la femme est perçue comme une défaite du diable, d’où l’entêtement aux bonnes mœurs, phénomène vivace et actuel avec le phénomène du mariage pour tous.

Dieu n’aime pas les vierges, ces êtres inféconds perdus en quelque romance de mots sans contrepartie matérielle. Il faut, sinon féconder, au moins favoriser par tous les moyens la procréation. La virginité fait figure de mort, une matière perdant son sens au profit d’une idéologie humaine. C’est pour cela qu’il a créé le plaisir. Dieu préfère la débauche à la chasteté parce qu’il a choisi la vie sur terre et la fonction première de la mort est le renouvèlement de l’espèce. Ce à quoi nous pousse notre être est plus important que ce à quoi il rechigne.

Un être qui ne se contrôle pas s’éloigne du divin pour s’abîmer dans les fanfreluches du diable. Aller au divin, c’est posséder un parfait contrôle de son corps. Qui en est assujetti ne peut dépasser le monde de la matière, s’y enlise et disparaît à jamais. Le plaisir est un pouvoir colossal. N’est-ce pas le seul à pouvoir rivaliser avec Dieu lui-même en créant une descendance ? Sur terre, le plaisir est le plus grand des souverains. Ses armées sont innombrables, immortelles, elles dévastent tout sur leur passage. Même le diable ne peut rien contre le plaisir, il en est le sujet obéissant et contraint. Tout le monde trouve ses limites dans le plaisir, un aboutissement, un nouveau départ, une perdition, des retrouvailles, un monde qui change échappant à toutes règles.

Heures Poitiers, Gourmandise et Berith, 1475

Heures Poitiers, Gourmandise et Berith, 1475

Gourmandise, gula, la gloutonnerie devrait-on plutôt dire. Ce qu’on lui reproche, abaisser l’esprit au rang de matière. Avoir faim est non seulement normal, mais est aussi un des symboles les plus puissants de l’humanité. Faim d’amour, de perfection, de spiritualité. Faim de bonne chère, de plaisir, des choses terrestres devant lesquelles tout le ciel se réduit à un régime drastique, une privation, juste pour se diriger vers une spiritualité incapable de rassasier l’humain. Si Dieu a créé la terre est ses plaisirs, c’est bien pour en profiter, le plus sereinement possible avant le grand départ. La gourmandise a un défaut de plus, elle enferme l’être en lui-même, dans sa matière, elle en fait l’esclave de la terre. Mais l’église occidentale n’a pas condamné le corps. La matière n’est pas mauvaise, elle est création divine, seul son assujettissement l’est. Avec la gourmandise, on s’aperçoit que le monde du plaisir est immense, cette immensité s’engouffre dans la faiblesse du corps. Pour répondre avec force à cette faiblesse, l’église n’a pas inventé, mais s’est accaparé le monachisme. Plus grand est le plaisir, meilleure est la contrition. L’ascèse n’est pas une brutalité envers le fautif, un art. La surcharge pondérale est une façon d’exhiber sa faiblesse, sa laideur au monde. La gourmandise a le défaut d’être non seulement visible, mais ridicule. Tout le monde aime se moquer des gros. L’énorme balourd fait partie des perdants, son enfer est là, des déplacements difficiles, d’inlassables moqueries. La moquerie n’est pas un péché ?

Heures Poitiers, Avarice et Mammon, 1475

Heures Poitiers, Avarice et Mammon, 1475

Avarice, avaritia, ce besoin d’accumuler des biens terrestres au mépris des affaires spirituelles est un enracinement dans la matière. En général, il s’agit d’argent et d’or, un pouvoir que l’on veut amasser par tous les moyens en sachant qu’on ne le partage pas. L’amour est un partage, l’avarice est un repli sur soi, un dédain à l’égard d’autrui. L’avare n’accumule pas pour s’enrichir, il est riche, mais pour accroitre la satisfaction personnelle d’un pouvoir qu’il est seul à posséder. S’enrichir n’est pas bien vu de l’idéologie chrétienne, mais s’enrichir dans un but égoïste et égocentrique est pire. Un avare n’est pas forcément un usurier, un humain voué à l’argent pour l’argent, sans travailler à quelque chose de respectable, la terre, le commerce, la construction, etc., il est pire puisqu’il vit assis sur un trésor qu’il refuse de répartir (l’usurier au moins a le mérite de prêter son argent, certes à un taux d’intérêt exorbitant). Un humain insatiable de matière assez proche du glouton même s’il dépense peu pour sa nourriture de peur d’un coût excessif. L’inverse absolu du don de soi, la condition d’un bon chrétien. Jésus ne pouvait pas prévoir que l’église allait devenir une puissance financière avare de ses deniers en reniant l’un des principes de base de son enseignement, la pauvreté. Paradoxe, l’avare n’est jamais assez riche. Dans sa tête, il vit dans la pauvreté totale.

Heures Poitiers, Colère et Léviathan, 1475

Heures Poitiers, Colère et Léviathan, 1475

Colère, ira, le plus visible, le plus évident des péchés, le plus spectaculaire, celui que l’on côtoie quotidiennement. La colère est foncièrement malsaine quand elle est violente, la colère est saine quand elle est révolte devant une injustice. Yahvé se met fréquemment en colère, dies irae. La colère décuple les forces de l’être, là est son sens véritable, pouvoir faire face à une situation dramatique, voire dangereuse. La poussée salutaire d’adrénaline, de cortisol et de testostérone. Finalement le plus ambigu des péchés, car, sans colère, pas de survie. La colère d’Achille le conduit à la mort, lui pourtant invincible si ce ne sont les talons. Les ruses d’un Ulysse lui permettent de retourner chez lui et de reconquérir femme, enfant et trône. Mais la ruse est le luxe des puissants. Aux autres, il reste la colère. Quand la colère tue, elle est épouvantable, quand elle permet de survivre, elle est bienfaisante. La colère est indispensable, elle fait comprendre à autrui que quelque chose d’important se passe en nous.

Heures Poitiers, Orgueil et Lucifer, 1475

Heures Poitiers, Orgueil et Lucifer, 1475

Orgueil, superbia, est la prétention d’égaler le divin, un abus de confiance, une tromperie, pourtant qui manque d’orgueil ne peut guère surmonter ses faiblesses naturelles. C’est à cause d’elle que le porteur de lumière, l’ange Lucifer est censé avoir été chassé du ciel. Son symbole, la tour de Babel s’élevant au ciel. Pour y remédier, Yahvé ne trouve rien de mieux que d’apporter la confusion dans ce peuple ambitieux. Pourtant cette volonté humaine tentant de se rapprocher le plus possible du divin est aussi sa gloire. Le refus de l’orgueil est la condamnation à vivre dans ses faiblesses et ses impuissances sans pouvoir y remédier. Mais peut-on concevoir un dieu ne voulant pas pour son peuple le meilleur de lui-même ? Or ce meilleur, pour le révéler, il faut un minimum d’orgueil. Lucifer est le premier des humains, celui qui se révolte, qui refuse son état subalterne pour tenter d’accéder à des hauteurs.

Le péché est subjectif, il dépend de la vie qui l’accompagne. Le mal ne dépend pas du péché, trop compliqué à évaluer. Il dépend du bonheur dont on est capable. Ce que l’on refuse, il suffit de le retourner pour écraser ce qui est en dessous, rien de très sorcier. Un bonheur immense, il s’inverse, il pointe de son index terrifié le malheur dans toute son horreur.

Pour qui ne sait comment les choses sont faites, se mettant à table avec pour seul effort de jeter ses jambes devant lui, se rassasiant des mets les plus succulents, des plaisirs s’amoncelant, dégoulinant, celui-là peut fort à propos penser qu’il y a du malin là-dessous. Un sentiment indéfinissable de donner son âme au diable pour tout obtenir en abondance sans avoir à penser au lendemain. Quand on se sent coupable, il est aisé de croire que l’on partage le tort commis avec un être diabolique, quitte à l’inventer. Mieux vaut imaginer celui que l’on ne doit jamais rencontrer. D’où vient ce besoin irrépressible pour des choses dont nous n’avons pas besoin ?

Le péché est humain, diaboliquement ambigu, on ne sait jamais quand il commence ni quand il s’arrête. On se sent coupable, on ne sait de quoi au juste. Dormir n’est pas un péché, trop dormir est un péché, pas assez, une vertu. Manger n’est pas un péché, trop manger est un péché, pas assez, une vertu. Faire l’amour n’est pas un péché, trop, un péché, pas assez, une vertu. Voilà le monde de l’humain, trop ou pas assez, même pas un balancier, un espace vide que l’on remplit à sa convenance sans qu’il soit possible de dire où commence, où termine le trop ou le pas assez. La torture, ce n’est jamais le péché, c’est de ne jamais savoir où il débute, où il s’arrête. Dans cette indécision mortelle, on se rabat comme forcené sur la vertu, là où le péché devient plus ardent qu’un fer rougi au feu.

Otto Dix, Les sept péchés capitaux, 1933

Otto Dix, Les sept péchés capitaux, 1933

Le péché se situe quelque part entre le crime et la vertu, une nasse dans laquelle s’attrapent les petits poissons. Une toile qu’une araignée divine tisse pour attraper ces mouches échappant par leur petite taille aux injonctions du mal, des êtres si dérisoires que nulle divinité ne peut les atteindre. Le péché a été inventé pour ceux qui ne sont ni bons, ni méchants. Non une symphonie tambourinante, ni une musique religieuse empoignant les tripes un soir d’église, non, une petite musique de chambre qu’on finit par ne plus entendre à force de tirer l’oreille pour en admirer la mélodie. Le péché donne de l’importance à ce qui n’en a pas. On échappe au mal comme au bien, on ne s’évade pas du péché. Une fois qu’il nous saisit la gorge, impossible de s’en défaire. Dans une vie misérable, il devient le centre du monde. Les grands sont pris de passion, les petits s’égrainent dans le péché.

Le péché visualise nos angoisses, leur donne une forme et un nom. Il place notre damnation à portée de main comme si, d’un coup de baguette, la perversité du monde se réduisait à un petit plus ou un petit moins. Une comptabilité d’épiciers peut-elle résoudre les problèmes de l’au-delà ? Les choses que nous répétons nous paraissent banales jusqu’à l’angélisme. Celles que nous ne pouvons répéter prennent cachent quelque chose de trouble, d’incongru, de diabolique, un aveu dans la béatitude de l’ennui. Les vrais coupables n’avouent jamais. Les vrais pécheurs n’avouent jamais. Ceux qui avouent leurs travers en ont honte et veulent s’en débarrasser, ils ne sont pas pécheurs, pénitents.

La psychologie religieuse est rudimentaire, une vision édulcorée. La violence, la haine, la jalousie, la lâcheté et pire que tout, la bêtise. L’intelligence permet à l’être de se hisser à la hauteur de ses ambitions. La bêtise l’écrase. On n’en veut pas à un simplet, la bêtise est un manque, une injure, une étroitesse, une vérité n’en tolérant aucune autre, une plaie béante de la raison. Intelligence et bêtise, au même titre que vice et vertu sont intimement liés, si l’on supprime l’un, l’autre s’effondre.

Deux péchés, celui que l’on commet seul, celui que l’on pratique à deux. À plusieurs, on finit par s’oublier, une transe par laquelle tout devient possible. Seul, tout s’agrandit selon des proportions gigantesques. À plusieurs, on ne rend compte de rien. On se laisse aller au plaisir des autres. On s’abandonne, plus personne ne sait à qui, une masse informe des mêmes rires, des mêmes gestes, des mêmes cris, des mêmes ignorances. Le péché est une affaire personnelle, à plusieurs, on partage une faiblesse qui renforce le groupe. Plus l’impuissance est grande, plus le groupe devient fort.

Tout dans la vie est usurpation. Nous nous laissons portés, puis nous mettons des mots sur ce que nous croyons ceci ou cela. L’humain est tricheur. Sa vérité est sa nudité, celle par où s’engouffrent les vices le tirant vers le bas, plongeant ses racines dans la terre comme pour le retenir de monter dans un ciel où il s’évapore. Les péchés sont des allées par où s’enfilent les courants d’air de la vie, ceux qui nous emportent quand nous avons l’audace de les enfourcher.

Les mots font ce qu’on leur dit et on fait que ce que les mots disent. Ils accusent, lacèrent, fouettent, tranchent, ils refusent, mentent, insultent, maudissent, ils sont gourmands, avares, orgueilleux, coléreux, envieux, paresseux et se vautrent dans la pire débauche. La justice, la raison, la bonté, la compassion ne sont pas le sens de notre existence, les garde-fous, la limite extrême au-delà de laquelle les mots tombent dans le puits. Devenus impossibles à digérer, ils coulent, s’entassent dans la gorge jusqu’à l’étouffer. Le mal est un dosage savant ne laissant guère de place aux amateurs.

Un tyran impitoyable, le mal personnifié, le mot dans lequel on se trouve rangé, coincé, rogné. Les mots nous gouvernent, nous tentent, nous dévient vers leur sens, nous enferment en eux. Une page remplie de mots est une dictature. Le diable est un mot, Satan est un nom, Jésus, un autre. Dieu est un mot qui n’arrive pas à se faire un nom, son drame, son incroyance, son athéisme. Le mot est tentateur, il offre désespérément peu. Il est affaire de croyance. Quand on y croit, on lui trouve une infinité de sens, sinon on lui refuse tout.

William Hogarth, Satan, le péché et la mort, 1740

William Hogarth, Satan, le péché et la mort, 1740

Nos actes ne valent guère mieux. Nous pensons agir, l’action nous échappe. Nous agissons comme des enfants, nous croyons bien faire, mal faire, nous obéissons à un penchant. Une planche de bois en équilibre, la planche penche d’un côté ou de l’autre, nous nous laissons glisser. Le désespoir absolu, on comprend que nous ne sommes pas les acteurs de notre existence, les pantins. Tout dans la vie coule entre nos doigts aussi serrés soient-ils. Dieu a créé le monde à son image, il ne lui a pas donné sa puissance. Ces choses que chacun d’entre nous revendique avec véhémence, notre être, notre vérité, notre réalité, notre passion, des mots et des actes ne nous appartenant pas en propre. Des êtres se parant de prestigieux vêtements qu’ils n’ont ni conçus, ni cousus.

Une boite de Pandore (Hésiode, Les travaux et les jours, 57/58) merveilleusement ciselée par un orfèvre de génie. Un présent des dieux, une beauté exceptionnelle devant laquelle personne ne résiste. Cette boite semble contenir tous les trésors de la terre. On rêve de l’ouvrir et d’en accaparer les richesses. La boite s’ouvre. Rien de ce que l’on attend. Tout nous tombe dessus, rien ne nous appartient. La boite ouverte, on mesure l’étendue de son impuissance, des esclaves sans maître, des maîtres sans esclaves, un monde nous emportant avec lui. Les plus courageux font les fiers, se disent responsables, acteurs, ils ne le sont pas.

Un bloc monolithique, on le dit indissociable, une unité bercée d’engourdissement. Le péché coupe une partie de nous, la jette aux bêtes fauves, nous oblige à sortir de nous, à nous redresser. La dissection de l’être, vivisection à vif, on se découpe en morceaux. Chaque péché nous partageant en deux, sept péchés font quatorze parties variables selon les individus. Le péché est un axe par lequel quelque chose peut entraîner autre chose et nous emmener dans la valse du monde, nous faisant vivre les facettes cachées de notre être.

Une multitude de paradoxes, d’énigmes, d’évidences, on s’exclut de la vie pour le monde de la pensée pure où l’homme rabote ce qui échappe à sa volonté. La religion est une facilité. Elle nous projette dans un monde idéal régi par des dieux ressemblant à des humains. La matière est impuissance, l’esprit divin est encapuchonné de puissances grâce auxquelles le monde trouve un sens, une direction, une entrée et une sortie, un contentement des sens.

Chaque époque a ses péchés. Notre monde est accablé d’indifférence, de mépris, de fatigue, de dépression, d’extrémisme, d’incapacité, de lâcheté. L’humain est accablé de défauts, les pires, ceux qu’il ne veut reconnaître de lui-même, ceux qu’il projette sans arrêt sur les autres. Une incapacité à voir en soi ce que l’on perçoit avec tant de perspicacité chez les autres. Ce monde qui se voit dans l’allée royale du progrès est si imparfait que le moindre progrès devient un handicap.

James Tissot, Adam et Eve chassés du paradis, 1902

James Tissot, Adam et Eve chassés du paradis, 1902

On entend les pas saccadés des bottes des armées de la vertu. Il suffit de polir l’être jusqu’à le rendre brillant, en faire un astre que les autres suivent avec avidité voyant qu’il attire l’attention des puissants. Les mêmes solutions pour tout le monde, à chacun de s’adapter ou de s’enfuir dans les rêves. L’ange est acclamé par les foules. Le diable se déplace, rencontre la personne, lui propose un devis adapté à sa sensibilité, paramétré selon ses choix. Le prix est lourd, mais au moins a-t-on un résultat tangible, pas une promesse lointaine. L’ange nous propose un moule idéal, un uniforme de vertu. Le diable nous propose le déguisement d’un conquérant, c’est mal, mais c’est bien.

Face à l’horreur du péché, la sainteté des quatre vertus cardinales. La prudence, la capacité de discerner le bien et de choisir les moyens de le réaliser, la tempérance, le contrôle des instincts, la force et le courage pour surmonter les tentations du mal et les obstacles de l’existence, la justice, donner à chacun ce qui lui est légitimement dû. Plus les trois vertus théologales, la foi, l’espérance et la charité. La panoplie du parfait croyant lui permettant de tenir face aux démons, si ce n’est à ceux qui sont en lui. Encore faut-il en avoir le temps. La clé de l’énigme, se donner le temps d’exercer ses péchés et ses vertus, non filer dans l’existence sans trouver le temps de ne rien faire, le mal du siècle. On ne se donne le temps de rien quand on est convaincu qu’il n’y a rien à faire.

Le premier dieu de notre vie est le temps qu’on lui accorde. Nous voilà transformés en montre, un mécanisme inexorable. En brisant la mécanique, on ne fait qu’accélérer notre perte. On paye des gens pour gagner un peu de temps pour le perdre la conscience tranquille. Le problème du temps, un problème de conscience. À force d’esquiver, on devient roi de la dérobade, vient un jour où l’on mesure l’étendue de ce que l’on n’a jamais fait, la peur du vide. La volonté de divin, le dernier espoir de remplir son existence, trop tard. Des cohortes grimpent au paradis, heureux, ils savent que ce n’est pas au paradis qu’ils vont remplir ce qu’ils n’ont pas su faire sur terre. Dieu règne sur le vide.

Les époques expriment la même chose, les préoccupations sont les mêmes, l’expression change. Chaque époque construit la prison d’où elle s’évade. L’idée d’une évolution où l’humain deviendrait conquérant de son existence est un fantasme. Chaque fois, l’humain conquiert la même chose, sa liberté, chaque fois, il échoue. La tentation libertine, la matière tyrannique s’impose comme une vérité, pourtant elle n’est que perception. La tentation, réduire la matière à son imaginaire. L’existence est une forteresse, nous n’avons de cesse de la fissurer pour en laisser passer la lumière.

Franz Stuck, Le péché, 1893

Franz Stuck, Le péché, 1893

Le péché est la dictature de la raison sur un corps penché sur sa satiété, une contradiction nous rappelant nos défaillances, notre impuissance à vivre. L’idée de savoir que ce corps pense à tout sauf à ce que l’esprit lui ordonne nous rend malades. L’esprit devient prélat, le corps reste animal. Quand l’esprit parade en haut de son angélisme, le corps lui rappelle qu’il est un démon. L’esprit a beau faire semblant de ne pas avoir de corps, le corps se conduit comme s’il n’avait pas d’esprit. Malheur à qui oublie son corps, il revient le hanter au profond de son sommeil.

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Comments
7 Responses to “Les sept péchés capitaux”
  1. Jacques Lam dit :

    Texte très intéressant que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire comme d’habitude

  2. Sherlock7254 dit :

    au fait, pourquoi 7, pourquoi pas 6 ou 8 ??

  3. Oussama Muse dit :

    C’est capital, sept cas piteux, voire capiteux !

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  1. […] Dieu crée le monde ! Le peintre est à ses pinceaux. Le modèle placé devant son chevalet l'apaise, il en connait par cœur les proportions. Tant qu'il s'agit d'esquisser de grands traits, tout coule …  […]



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