Le mythe de la beauté

Le beau est un plaisir et un bonheur procurant une satisfaction personnelle. On le veut intemporel pour qu’il dure de la même façon qu’on écarte le plus possible ce qui ne nous convient pas. Selon les critères artistiques, il est lié à l’harmonie et l’équilibre en général, deux qualités que l’on rencontre rarement dans la vie. Il est reconnaissable par plusieurs individus qui s’entendent entre eux pour en voir la valeur. Mais la beauté n’est pas un absolu. Plus qu’une harmonie, la beauté est l’art d’harmoniser ses réalités avec ses rêves. Elle naît d’une imperfection que l’on veut corriger.

L’harmonie n’est pas un objet parfait, mais un équilibre que l’on établit avec un objet. La beauté est le lien qu’on entretient avec un objet nous conférant satisfaction, non en lui-même, mais selon le rapport qui existe avec nous. La beauté n’existe pas en soi, mais dans le rapport qu’on a avec autrui. Ce rapport changeant, elle est constamment relativisée par l’arrivée de nouveaux critères culturels. La femme ne se rend pas belle, elle crée et entretient un lien avec son environnement. La beauté est cette harmonie qu’on réalise avec les autres.

La vraie beauté est une forme de liberté, là où elle se fait le plus désirée, où l’on baigne dans les contraintes des difformités du monde. La froideur attire, mais de loin. La passion rend beau. Il y a une proximité de la beauté, mais une proximité mystérieuse, un mystère sachant se renouveler. L’idée que l’on se fait de la beauté est envoûtante. La beauté est un pouvoir qu’on exerce sur les autres.

C’est l’idée que l’on se fait de la laideur qui détermine la beauté que l’on est prêt à accepter comme telle. Cette laideur qui nous agresse façonne cette beauté qui nous soulage. La beauté, c’est ce à quoi nous voulons échapper de nous-mêmes, mais pour mieux nous retrouver. Elle donne cette apparence de frivolité, le pouvoir de tout surmonter en offrant une liberté que l’on ne trouve nulle part ailleurs si ce n’est dans l’intelligence, sa rivale.

La liberté qu’apporte la beauté est différente de celle donnée par l’intelligence, d’où le conflit entre les deux. Dans le sens commun, l’intelligence est rarement belle et la beauté est rarement intelligente. C’est ce que l’on se plait à répéter. La beauté est perçue par ce que l’on montre de nous pour cacher le reste. La beauté idiote est un grand classique du machisme pour lequel la femme n’existe que derrière un masque. Moins on attend de la femme, plus on s’arrête sur ses superficialités. La femme a une fonction utilitaire de reproduction tout en offrant une présentation aguichante qui n’a d’autre but que de valoriser l’homme.

Si la beauté ordinaire est une prétendue absence de défaut, la vraie beauté est l’organisation de ses défauts en vue d’un résultat harmonieux, c’est-à-dire réciproque. Elle suppose beaucoup d’intelligence. Le charme est l’intelligence de la beauté sans laquelle celle-ci est condamnée à n’être que l’ombre d’elle-même. Le charme est une lumière intérieure qu’on allume pour éclairer son être. L’intelligence, intimité reliant ce que l’on peut offrir à ce que l’on peut recevoir, est vouée à révéler la beauté. Elle porte la beauté dans sa lumière.

La beauté, c’est ce qui me rend belle. Elle parait loin, mais devient accessible grâce à une habile stratégie du paraître. La diplomatie de la femme passe par un ensemble de techniques, maquillage, coiffure, vêtements, attitudes, s’inscrivant dans la mouvance du moment, la dictature de la mode. En réalité, si l’apparence est importante, la beauté reste sans intérêt si elle ne sait pas se rendre accessible. Une fois attiré par la beauté, l’homme attend en retour une complaisance de la femme à l’égard de sa virilité. Elle enthousiasme l’homme en lui prouvant que le charme masculin opère sur elle. La beauté est à double sens. La beauté idéale est une œuvre d’art intouchable qu’on met dans un musée, un film ou dans un roman. La beauté que nous vivons est un conflit quotidien avec notre personnalité intime et celle qu’on attend de nous.

On n’est pas attirée par les gens beaux, mais par les gens qui nous trouvent belles. La beauté se nourrit de la confiance de plaire. Le manque de confiance entraîne une méfiance des autres amenant des problèmes relationnels sans fin. On concède aux autres la beauté que l’on veut avoir. On projette son manque de confiance, on voit les problèmes chez les autres et pas en soi. La beauté est une confiance partagée. Elle est un acte d’amour.

Toutes les femmes sont belles, mais sont condamnées à la beauté que l’on attend d’elles. Elle est une plaie que chaque femme doit quotidiennement cicatriser. Tant que le regard n’est pas attiré, il n’y a pas de beauté. Pour une femme, toute la beauté du monde tient dans le regard amoureux d’un homme. La femme s’adapte au regard de l’homme. Elle vit dans la hantise de ne pas être acceptée comme elle est, mais pour cela, elle est prête à abandonner sa personnalité pour adopter celle qu’elle sait attirer le regard.

Les filles s’intéressant à la beauté sont celles qui s’apprécient le moins. La femme se sait attirante par le regard des hommes, mais elle sait qu’elle doit conserver ce regard se promenant sans cesse sur d’autres femmes. Une femme accepte ce qu’elle est quand elle peut transformer un défaut en attirance. Refuser ses défauts est le piège classique d’une féminité se perdant dans un idéal qui ne lui appartient pas. Une fois que l’on s’est mise à cette beauté qui ne nous convient pas, mais qui semble plaire, on peut difficilement y renoncer. La beauté s’inscrit dans un jeu de dépendances.

L’angoisse de tout être est de se trouver confronter à ce double qui nous renvoie au vide de notre personnalité. La beauté est ce moyen de remplir le vide en nous en attirant la différence dont nous avons besoin pour exprimer notre être. Elle remplit le vide de l’existence en créant un lien.

Nous n’existons que dans le regard et l’amour de l’autre. La beauté n’existe que pour celui qui la reconnaît. Quand cette reconnaissance n’existe pas, nous voilà plongées dans l’angoisse de notre disgrâce. La beauté n’a d’autre choix que d’accepter cette dépendance. La laideur la refuse quand elle craint de s’y perdre. La beauté est superficielle puisque son but est d’attirer celui dont nous avons besoin pour parfaire notre être. Plus on plonge en soi, moins elle s’y retrouve. La beauté aime naviguer en eau peu profonde, c’est là où elle se sent la plus active. Elle se replie en intériorité quand elle ne trouve pas l’extériorité qui lui convient. Je veux bien m’échapper de mon être, mais je ne veux pas que mon être s’échappe de moi.

Il faut être insatisfaite de ce que l’on est pour découvrir en soi la personne qui nous convient le mieux. On hante les magasines de beauté pour trouver cette personne avec laquelle on sent le désir de partager son physique. Celle qui accepte facilement de modifier ce qui ne va pas, qui est donc plus adaptable à son environnement, parvient plus aisément à l’image qu’elle veut donner d’elle-même. La disgrâce réside dans cette incapacité à se plier au regard des autres. Le narcissisme de la laideur est une façon de s’affirmer sans rien changer de ce que l’on donne à montrer. Tout ce que l’on ne peut obtenir avec subtilité, on pense l’acquérir par la brutalité de son comportement.

On peut s’arranger avec tout à condition de pouvoir changer quelque chose de soi. Si l’on se sent incapable de changer, on essaye de changer les autres par le regard qu’on porte sur eux. Stratégie de l’existence où je tente de m’adapter à ce que je ne peux pas changer ou de changer ce à quoi je ne peux m’adapter. Avoir honte de la laideur, c’est avouer qu’on ne peut rien changer. En restant coincée dans ce que je suis incapable de surmonter, je me sens laide, mais en gardant l’espoir d’une reconnaissance ultime. Tant que je sais pouvoir contrôler plus ou moins le regard des autres, j’accepte à peu près tout. Il suffit à une fille moche de changer de désir pour devenir comme, par magie, belle. Et la fille belle si elle place mal son désir sera moche au regard de celui qui ne lui convient pas ! Une fille moche regarde dans la mauvaise direction. Quand la beauté n’est pas amour, elle est un leurre nous entraînant dans la servitude de notre apparence.

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Comments
3 Responses to “Le mythe de la beauté”
  1. S. I. dit :

    J’aurais aimé l’écrire ce texte…
    J’attends impatiemment de savoir à quelle sauce tu va cuisiner la beauté !

  2. Shnalla dit :

    Donc la beauté n’étant pas absolue, mais relative, on peut donc dire qu’elle est partout et nulle part en même temps ; tout dépend du point de vue.
    La beauté c’est aussi l’harmonie que renvoi l’être en face. On paraît rarement beau si on se sent en décalage avec sois-même, lorsqu’il nous manque cette énergie, ou confiance en soi, je ne sais pas trop…
    Très honnêtement, cet article était long mais agréable à lire, comme tout écrit, il est le « fruit de te vision du monde », c’était très intéressant car ça a nourri ma curiosité.

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